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CHAPITRE XVII

Enfance de Savonarole. — Il devient prieur de Saint Marc. — Ses prédications. — Ascendant qu"il prend sur les esprits à Florence. — Ses rapports avec les Médicis. — Il passe pour prophète. — Sa visite à Charles VIII. — Il rédige une constitution pour la république. — Conversions qu'il opère à Florence. — Son triomphe sur le paganisme de la Renaissance.

Il est impossible de méconnaître qu'Alexandre VI a compris les maux de l'Eglise et a été animé du désir d'y porter remède. A Florence un moine travaillait aussi à cette régénération spirituelle. Alexandre a été mis en cause à son sujet ; nous devons donc nous arrêter un instant devant cette figure dont l'histoire n'offre pas un autre exemple.

Jérôme Savonarole était ce moine. Il était né à Ferrare le 21 septembre 1452. « Enfant il aimait l'étude • •t la prière, les couvents, et surtout la blanche soutane des dominicains, les grands prédicateurs de L'époque. Quand l'un d'eux montait en chaire, on était sûr de trouver Jérôme debout en face de l'orateur, dont il suivait tous les mouvements. Un jour qu'il assistait à un sermon que prêchait un frère, il se sentit troublé jusqu'au fond du cœur par les paroles de l'orateur, et résolut d'abandonner le monde et de s'ensevelir dans la solitude du monastère : il avait

2SQ SAVOXAROLE.

alors vingt-deux ans. Sans rien dire à ses parents, il quitte Ferrare le 24 avril, prend la route de Bologne, et vient frapper à la porte du couvent de Saint-Dominique. Quelque temps après il recevait l'habit clérical, et écrivait à son père : « M'aimez-vous ou non ? Si vous m'aimez, comme j'en suis convaincu, vous savez bien qu'il y a en moi deux substances, l'âme et le corps. Préférez-vous le corps à l'àme ? Vous direz non, parce que, sans cela, vous ne m'aimeriez pas réellement ; vous aimeriez en moi la plus vile partie de moi-même ; mais, si vous préférez en moi l'âme au corps . vous approuverez le parti que j'ai dû prendre (1). »

Devenu vers 1490 prieur de Saint-Marc, à Florence. « il partagea son temps entre le confessionnal et la prédication : par goût il quitta bientôt le tribunal de la pénitence pour la chaire; il comprenait sa vocation. C'est dans l'intérieur du cloître qu'il annonça d'abord la parole divine. Le site était admirablement choisi : pour temple, un jardin tout plein de beaux rosiers de Damas ; pour pavillon, le ciel ; pour auditeurs, des frères aux robes blanches : comment l'orateur n'aurait-il pas été inspiré (2) ? »

L'éloquence de la chaire avait alors perdu de son éclat. L'Italie possédait cependant des orateurs sur lesquels

(1) Ai'din, Histoire de Léon X et de sou sircle, ch. vin. — Cf. Burlamachi, Vitci del. P. Girolamo Savonarolo, Lucca, 1764, in-S-. 1>. 1-13. — Villaui, Histoire de Savonarolc, traduction française par M. Gruyer, Firmin Didot, Paris. 1874. — Carle, Histoire de fra Hyeronimo Savonarola, in-8°, Paris, 1S46.

(2) Audin, Histoire de Léon X, etc., loc. citât. — Cf. BuRLAma< m. p. 28. — Carle, c. viii. p. 107.

les historiens nous ont transmis les plus grands éloges. Mais quand on relit aujourd'hui ces pages, mélange aride de scolastique et de morale, hérissées de citations d'auteurs sacrés et profanes, où saint Augustin se heurte à Virgile, saint Jean Chrysostome à Juvénal, et dont la monotonie n'est interrompue que par des tableaux ridicules et grotesques, on ne s'expliquerait que bien difficilement le grand effet qu'ils produisirent si on ne faisait la part de la réputation de sainteté de l'orateur (1). Il n'en est pas de même des improvisations du frère de Saint-Marc.

« Quand, après trois siècles, nous lisons les discours du moine, nous comprenons l'enthousiasme de la multitude : nous aurions fait comme elle ; nous aurions accompagné notre père jusqu'à l'église, nous aurions essayé de toucher un pan de sa robe, de baiser la poussière de ses pieds ; peut-être même que nous aurions cru tout ce qu'on racontait de lui, ses visions nocturnes, le don qu'il avait reçu de guérir les malades par un simple attouchement, son intuition de l'avenir, et son commerce avec les anges. A dire vrai, quelque chose de réellement merveilleux nous aurait attirés vers lui : c'était sa parole, soit qu'il reproche aux Florentins de boire dans la coupe des réprouvés, c'est-à-dire aux eaux corrompues de l'antiquité païenne ; soit qu'il menace tous ces savants qui crient : vive la voie de Bersabé, c'est-à-dire le chemin qui n'est éclairé par d'autre lumière que celle de la raison; soit qu'il s'indigne que les Florentins, comme

(1) Tiraboschi, Histoire de la Littérature itàl., liv. III, ch. vi, passim. — G. Cantu, Les Hérétiques d'Italie, discours xi°.

autrefois les Juifs, préfèrent à la manne du désert les poissons d'Egypte, c'est-à-dire à l'or de la parole divine le plomb vil du rhéteur ; soit qu'arrachant à l'artiste un pinceau tout trempé de couleurs païennes, il lui dise : je ne reconnais plus ma vierge de Bethléem dans cette jeune fille vêtue comme une courtisane, ma vierge qui ne paraissait jamais en public que sous les habits d'une pauvre petite qui cache jusqu'à son visage ; soit que, frappant sur la poitrine de tous ces philosophes amoureux, jusqu'à l'idolâtrie, de l'antiquité, il la trouve dure comme de la pierre ; soit qu'il se lamente sur l'ingratitude de Florence, et prêt à pleurer sur elle comme les filles de Sion, il s'écrie douloureusement : Florence ! tu ne détruiras pas mon œuvre, car c'est l'œuvre du Christ. Que je meure ou que je vive, la semence que j'ai jetée dans les cœurs n'en portera pas moins ses fruits. Si tes ennemis sont assez puissants pour me chasser de tes murs, je n'en serai point affligé ; car je trouverai bien un désert où je pourrai me réfugier avec ma Bible (1). »

C'était là de la véritable éloquence. Le discours du moine captive, entraine, atterre. A ces âmes de chair endormies dans les plaisirs d'une vie facile il fait entendre des épouvantements tout charnels, des menaces sensuelles dont il emprunte les images à l'Apocalypse. Il est beau, il est grand dans la tribune sainte, sa voix est la voix d'un prophète; sa parole est la parole d'un apôtre.

« La voix sourde et caverneuse du prédicateur.

{!) Audin, Histoire de Léon X, etc.. loc. cit.

figure, où, de chaque coté, deux os en saillie semblaient percer la peau, son teint blême, ses doigts décharnés à travers lesquels pouvait passer la lumière, ses yeux azurés surmontés de longs sourcils roux, étaient autant d'instruments de terreur (1). Souvent, en descendant de chaire, on le voyait essuyer son front tout humide de sueur. Rentré dans son couvent, il se jetait à genoux pour prier. Bientôt on entendait frapper à la porte du monastère : c'était une Madeleine enveloppée de sa mantille noire, qui demandait à se confesser ; un vieillard qui venait livrer, pour qu'on la brûlât, une peinture lascive; un usurier dont les poches étaient pleines d'or qu'il offrait de restituer ; des paralytiques qui demandaient à toucher la ceinture du dominicain. On affirmait que sa robe avait plus d'une fois rendu la vie à des moribonds (2). »

Savonarole en voulait aux Médicis dont l'or avait corrompu la population florentine.

Lorsqu'il eut été élu prieur de Saint-Marc, on lui conseilla d'aller remercier le Magnifique.

« Et pourquoi ? demanda le Père : qui m'a nommé prieur ? Dieu ou Laurent ? Dieu, n'est-il pas vrai ? Je n'irai pas au palais. »

Laurent prit le parti de venir au couvent. * Père, dit un frère à Savonarole, c'est une personne de distinction qui se présente au couvent.

— Son nom ?

— Père, c'est Laurent de Médicis.

(1) Cf. BlRLAMACHI, p. 13.

(2) Audix. Histoire de Léon X, etc., lac. cit. - Cf. Botulamachi passim. '

LES BORQU .,

— Et qui vient pour prier ? Laissez-lui faire ses dévotions; je ne veux pas qu'on l'interrompe. »

« Il faut que je le voie cependant, disait Laurent à Politien, et que je lui parle. » Il imagina de faire déposer par son secrétaire un grand nombre de pièces d'or dans le tronc du couvent. Le frère, en l'ouvrant, jette un cri de surprise et de joie, et court raconter sa trouvaille au prieur. Il n'y avait qu'un prince qui pût faire des dons semblables. Laurent disait: « Le prieur sera forcé de venir me remercier. » Il se trompait ; Jérôme, en prenant une à une ces belles pièces, disait: « Ceci pour les besoins de notre couvent, ceci pour les pauvres de Saint-Martin, ceci pour faire dire des messes pour le salut du donateur. » Ce fut là tout, il ne prononça pas même le nom de Laurent (1).

On ne saurait nier que Savonarole est le mauvais génie des Médicis. Appelé auprès du Magnifique expirant, il ne paraît que pour le sommer avec hauteur de rendre la liberté à Florence, et sur le refus du moribond, il se retire en lui laissant à peine sa bénédiction (2).

Laurent est descendu dans la tombe ; les déclamations du moine de Saint-Marc préparent bien mieux que la reddition de Sarzanella, la chute de Pierre, son héritier. Pierre, tant que Savonarole vivra, tentera vainement de rentrer dans Florence, toujours il rencontrera le moine à son poste, veillant comme le chérubin de

(1) Audin, Hist. de Léon X, loc. cit. — Cf. Vita Hyeronitui Savonarole, authore fr. Pico Mirakdol., tom. I, p. 128. — Burlamachi, p. 30. — Nestor, Histoire des Hommes illustres de la maison de Médicis, p. 112.

(2) Burlamachi, p. 38. — Pouziano, Epist . Antiquario suo.

l'Eden. pour en défendre l'entrée à celui qu'il en a banni.

Comme d'autres prétendus rédempteurs de l'Italie, il fut ravi de l'invasion de Charles VIII et salua les Français comme des libérateurs, dans la joie de voir chassés par eux les tyrans de Florence. « Longtemps avant l'invasion des Français, il avait annoncé ou prédit, si l'on veut croire au récit de ses panégyristes, la venue de Charles, la chute des citadelles italiennes, et le trot du cheval royal du nom de Savoie, que Dieu devait conduire par la bride jusqu'à Naples (1). »

Ce serait ici le lieu d'examiner si le frère de Saint-Marc fut vraiment prophète, ou si, à la manière des hommes supérieurs, il eut simplement l'intuition, le pressentiment de l'avenir. Question délicate dont l'éclaircissement nous entraînerait trop loin et qui partage de nos jours les esprits, comme elle partageait les contemporains du célèbre dominicain.

« Dès que le Florentin, avec son imagination amoureuse du merveilleux, vit l'armée française franchir les Apennins, il salua du nom de prophète le moine de Saint-Marc. Et vraiment il pouvait croire que Dieu se communiquait à cette créature d'élite, véritable ascète de la Thébaïde, qui prie la nuit et le jour ; à cet ange de pureté, qui n'a jamais levé les yeux sur une femme; ù ce docteur évangélique qui pratique si bien tout ce qu'il prêche. A mesure que l'armée royale s'avançait, il semblait que l'illumination céleste devînt pour Savo-

(1) Audin, Histoire de Léon X, etc., loc. cit. — Cf. Boriamachi, passim. — Carle, c. xu, passim. — Xardi, Délie Hist. Fiorent , lib. II, p. 29.

292 KAVONAROLE.

narole plus abondante; son langage était aussi plus transparent. Il disait aux Florentins : « N'essayez pas « de résister, vos murailles vont tomber», et en ce moment les forteresses de l'Etat ouvraient leurs portes au conquérant. Quelques âmes moins enthousiastes que celles qui se pressaient dans l'église de Santa-Maria del Fiore pensaient avoir le secret de l'accomplissement de ces prédictions : c'étaient notre historien Commines, qui connaissait les relations intimes du moine avec les membres de la seigneurie; J. Burchard, qui savait que les frères de Saint-Marc, ces grands confesseurs de l'époque, venaient raconter au prieur certaines confidences qu'ils avaient reçues de leurs pénitents, en dehors du saint tribunal; et les cousins de Pierre de Médicis, qui, chassés de Florence, s'étaient réfugiés à la cour de Charles VIII, dont' ils faisaient connaître les projets à Savonarole. Mais le peuple s'obstinait à voir un prophète dans le grand prédicateur (1). »

Il eu avait le courage. Il le montra en affrontant Charles VIII, quand les Français voulurent abuser de la victoire.

« Charles VIII avait imposé Florence à cent mille écus d'or, dont il avait besoin pour marcher en avant. Il avait donné vingt-quatre heures pour qu'on lui comptât cette somme; les vingt-quatre heures expirées sans que la ville eût payé sa rançon, il menaçait de la mettre à feu et à sang. Les heures s'écoulaient, et les marchands de la rue de Banchi ne voulaient ni prê-

(1) Aûdin, Hist. de Léon X, etc., loco ci'ato.

ter, ni donner. Le peuple, répandu dans les rues, criait: Miserkordia! Miserkordia !

Alors une voix se fit entendre du milieu de la foule: « Allez, disait-elle, allez à fra Girolamo. » Ce fut une inspiration céleste.

On va frapper à la porte du moine. « J'irai trouver le prince » , dit Savonarole au messager. Suivi de ileux de ses frères, il se présente en effet à la demeure du roi, mais les officiers refusent de le laisser passer. Le prieur se retire, entre dans l'église de Santa- Maria Novella, prie longtemps, et. prenant à la sacristie un crucifix qu'il cache sous sa robe, suit, mais seul, le chemin de la via Larga.

Cette fois on le laisse entrer, on lui permet de parler à Charles YIII. Le moine et le roi sont en présence. Savonarole. entr'ouvrant sa robe, saisit le Christ qui reposait sur sa poitrine, et le promenant lentement devant l'œil du prince : « Sire, lui dit-il. connais-tu cette image ? C'est l'image du Christ mort pour toi, mort pour moi, mort pour nous sur la croix ; et qui en mourant pardonnait à ses bourreaux. Si tu ne m'écoutes pas, tu écouteras du moins celui qui parle par ma bouche et qui créa le ciel et la terre, le Roi des Rois , qui donne la victoire aux princes ses bienaimés , mais qui punit ses ennemis et renverse les impies. Il t'humiliera dans la poussière, toi et les tiens, si tu ne renonces à tes projets homicides ; si tu veux, comme tu l'as dit, réduire en cendres cette malheureuse cité, où il y a tant de serviteurs de Dieu, tant de pauvres innocents qui crient et pleurent devant sa face la nuit et le jour. Ces larmes désarmeront la majesté

294 SAVOXAROLE.

de mon Dieu : elles seront plus puissantes que toi et tes canons. Qu'importe au Seigneur le nombre et la force '? Connais-tu l'histoire de Sennachérib ? Sais-tu que Moïse et Josué n'avaient besoin pour triompher que de quelques mots de prière ? Nous prierons si tu ne pardonnes : veux-tu pardonner ? »

En achevant, le dominicain agitait devant la figure de Charles VIII l'image du Christ.

Le prince, comme si cette image eût été de feu. essayait de tourner la tête, mais il était vaincu ; il fit signe qu'il pardonnait. Et au sortir du palais, Savonarole annonçait au peuple réuni le succès de son ambassade, et criait aux riches : « Apportez-moi des grains, du vin, des vêtements, pour ce pauvre peuple qui souffre de la faim, de la soif et du froid (1). »

Après la chute des Médicis la ville avait besoin d'un autre maître. Il faut au peuple un souverain; car, dit Machiavel, de république le Florentin n'a pas même l'idée. Mais comment empêcher le maître de tomber dans la tyrannie '? C'est le problème que Florence cherche en ce moment et dont elle va demander au frère de Saint-Marc la solution. Ce n'est pas. du reste, la première fois qu'on frappe à la porte d'un cloitre. et qu'on demande a qui l'habite l'aumône d'une charte pour protéger le peuple contre les mauvaises passions d'un despote. Quelques jours suffisent au moine pour improviser une constitution dont Venise lui fournit le modèle, et que Machiavel, un ennemi du frère, et des hommes d'Etat illustres ont proclamé le meilleur

(1) Audin, Histoi»* de Léon X. etc., loc.cit. — Cf. Biki.amachi, p. 72-73.

gouvernement que Florence eût encore connu. Dès ce moment le rôle du moine grandit. Savonarole est tout ensemble prêtre, magistrat, juge et législateur. Rude tâche que celle qu'il s'est imposée ! On le consulte à la seigneurie, on le consulte au confessionnal ; il est l'homme de tous. Et, il faut le dire à sa louange, jusqu'ici tout en lui est véritablement digne d'admiration. On se sent ému jusqu'au fond du cœur en écoutant les accents qu'il fait monter vers Dieu pour ce peuple florentin qui refuse de se convertir.

« 0 Italie ! ô princes d'Italie ! ô prélats de l'Eglise d'Italie ! je voudrais que Dieu vous eût tous rassemblés ici ; je vous montrerais qu'il n'est d'autre remède à vos maux qu'une conversion sincère. Et toi, Florence, ne te souviens-tu plus que jadis je t'annonçais que tes grandes citadelles tomberaient, que tes grands murs s'écrouleraient, et que Dieu prendrait le cheval du vainqueur par la bride et le mènerait ici ? Crois-moi. crois-moi : je te dis qu'il ne te servirait de rien de t'appuyer sur tes grands murs et sur tes hautes murailles ; je te dis, Italie, que tu n'as d'autre moyen de saiut que de te convertir au Seigneur... Et toi, Florence! tu devrais bien croire en moi, et tu n'y crois pas ! Fais pénitence, je t'en conjure ; autrement, gare à toi t gare à toi, Florence ! »

Mais Florence résistait encore. Ville de plaisirs sensuels, de joies mondaines, de spectacles bruyants, où vous la voyez étaler les robes de ses courtisanes, les chevaux espagnols de ses nobles , les bijoux émaillés de ses orfèvres, la soie de ses marchands ; elle ne veut ni jeûner ni faire pénitence ; elle restera

païenne. Mais le frère ne perd pas courage ; il recommence ses prières, ses adjurations, ses menaces. Il se jette au pied de ce crucifix où toujours il trouve de nouvelles consolations, et quelquefois des inspirations poétiques, qu'il confie à la marge du premier volume que le hasard place à ses côtés. Il a de nouveau recours à ses lamentables images, et, pour attendrir, il se met lui-même en scène, comme le fera plus tard notre Bossuet.

« 0 ingrate Florence! ô peuple ingrat; ingrat envers ton Dieu ! j'ai fait pour toi ce que je n'aurais pas voulu faire pour mes frères charnels. Pour eux je n'aurais pas daigné parler à un seul de ces princes qui m'en priaient dans des lettres que je conserve au monastère. Pour toi je suis allé à la rencontre du roi de France, et quand je me trouvais au milieu de ses soldats, je crus être tombé dans les profondeurs de l'enfer, et je lui dis des choses que tu n'aurais pas osé lui dire, et il s'apaisa. Et je lui dis des choses, à lui grand prince, que je n'aurais pas osé te dire à toi, et il m'écouta sans colère. Et ce que jai fait pour toi. Florence, m'a valu la haine des religieux et des séculiers... Mais que m'importe! convertis-toi, Florence... Fais ce que je t'ai dit : crucifie-moi. lapide-moi; mais fais ce que je t'ai dit : tue-moi, je mourrai content.

« J'ai tout fait pour toi. parce queje t'aime à l'excès, parce que je suis fou de toi. O mon Dieu ! O mon Jésus crucifié ! Oui, je suis fou de ce peuple. Pardonnez-le moi, Seigneur (1). »

(1) Aubin, Histoire de Lèott X, etc.. lac. citato.

Cette fois Florence est ébranlée ; une révolution humainement inexplicable s'accomplit, la nouvelle Ninive change de face, la prière remplace les fêtes mondaines, .les salles de spectacle sont désertes, les églises regorgent de monde. On n'entend plus dans les maisons, dans les rues et sur les places que le chant de pieux cantiques dont Savonarole a retouché les paroles et la musique : il en trouvait les paroles anciennes trop mondaines, la mélodie trop profane. Les femmes se dépouillent de leurs parures et les convertissent en aumônes; les hommes dissolus renoncent à leur vie criminelle et font d'austères pénitences. Il y eut un moment où les vices semblaient exilés de la cité et où la piété était devenue si générale qu'on se serait cru revenu aux beaux jours de la primitive Eglise (1).

Le luxe, la coquetterie, la frivolité, le jeu sont bannis de cette république chrétienne. Des inquisiteurs établis par le frère « parcourent les rues de la ville chaque dimanche après vêpres, pour confisquer les cartes, les dés et tous les jeux qu'ils pouvaient trouver. Au besoin, ils réclamaient l'intervention d'un commissaire nommé spécialement pour les aider dans ce ministère. Chemin faisant, l'inquisiteur rencontrait-il une jeune fille vêtue avec trop de coquetterie, il l'arrêtait et lui disait : « Au nom du Christ roi de cette ville ; au « nom de la Vierge Marie, sa mère ; au nom des saints « Anges, quittez ces beaux habits, ou vous vous atti- « rerez la colère du ciel. » La pauvre enfant ordinairement ne soufflait mot, et. toute honteuse, retournait

(1) Burlamachi, p. 86 : « Talchè parera proprio una primitiva «hiesa. » — Xardi, !ib. II, p. 28 et scq.

298 SA.VONAROLE.

au logis changer de robe. L'inquisiteur allait frapper à la porte des riches, des usuriers, des banquiers, des marchands, en disant : « Me voici : donnez-moi vos « analhèmes, c'est-à-dire vos cartes, vos tables de jeux, « vos harpes, vos partitions de musique profane, vos sa- « che'ts, vos poudres odorantes, vos miroirs, vos nattes « et vos frisons, au nom de Dieu et de la Très Sainte « Vierge Marie. » Si la maîtresse de la maison apportait aussitôt ces trésors de vanité mondaine, l'inquisiteur lui disait : « Soyez bénie. » Si elle refusait, l'inquisiteur lui disait : « Dieu vous maudira. » Mais rarement il avait besoin d'appeler à son aide la colère du ciel... (1). »

Savonarole voulait offrir en holocauste à son Dieu toutes ces frivolités d'un monde sensuel. Un jour il fit élever sur la place de 'Signori un mât de trente brasses •de hauteur, autour duquel étaient disposées huit pyramides. La première contenait, sur divers gradins, des modes étrangères offensant la pudeur ; la deuxième, les portraits des belles Florentines, œuvres des peintres de la Renaissance ; la troisième, des instruments de jeux; la quatrième, des instruments et des partitions de musique: la cinquième, des essences, des parfums, des poudres de Chypre, des cosmétiques de tout genre, des miroirs de Venise, des nattes et des faux tours en cheveux; la sixième, les œuvres des poètes erotiques, anciens et modernes ; la septième, des travestissements, des barbes postiches, des masques. Sur le sommet du mât était assise la figure grimaçante du Carnaval.

(1) At'DiN, Histoire de Léon X, etc., loc. cit.

A dix heures du matin, une longue procession d'enfants vêtus de blanc, la tête couronnée de guirlandes d'oliviers, tenant à la main des croix peintes en rouge et chantant des hymnes de la composition de Savonarole, traverse les rues de Florence. La foule silencieuse et recueillie accompagne ce cortège angélique. Les rues sont tendues de tapisseries, jonchées de fleurs. La procession, après avoir visité plusieurs églises, arrive enfin à la place de 'Signori, où devait avoir lieu le supplice du Carnaval. Tout autour du mât on avait entassé du bois, des sarments, des étoupes. Au signal donné, quatre hommes armés de torches mettent le feu à toutes ces matières. Bientôt la flamme s'élève dans les airs, enveloppe l'arbre de ses tourbillons, consume, dévore toutes les pyramides (Fanathèmes, tandis que le canon retentit dans le lointain, comme aux fêtes publiques, dominant et les fanfares joyeuses et les déclamations triomphantes d'un peuple ivre d'enthousiasme (1).

Le paganisme renaissant était vaincu à Florence, et le frère Jérôme, reprenant humblement le chemin de Saint-Marc, allait s'agenouiller au pied des autels pour rendre grâces à Dieu.

On a dit que le moine avait des idées exagérées en esthétique et qu'il se mêlait un peu de fanatisme à ce brucciamento. Tout en reconnaissant que le caractère distinctif des réactions est d'être exagéré, il faut avouer que la réforme introduite par le moine dans les arts et les lettres était raisonnable dans le principe

(1) Burlamachi, p. 122-126. — Nardi, lib. II, |). 34 et seq. — Carie, c. xxvm.

300 SAVONAKOLE.

et salutaire dans les effets. Un contemporain répondait déjà aux sages du siècle qui, se scandalisant de cet autodafé, disaient qu'on aurait pu vendre tout cela et en distribuer le prix en aumônes : « ainsi les sages d'autrefois murmuraient de voir le parfum précieux répandu par une pieuse femme sur les pieds du Christ: ils oublient que les philosophes du paganisme et les ordonnateurs des systèmes politiques, Platon en particulier., proscrivaient déjà tout ce qu'interdit plus sévèrement la philosophie chrétienne (1). »

(1) Nardi, ibid.

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