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NOUVELLES CAMPAGNES DE CESAR BORGIA. FIN DU ROYAUME DE NAPLES

Conquête de la Romagne. — Pesaro chasse les Sforza. — Prise de Riraini. — Premier siège de Faenza. — Reddition de cette place.

— La modération de César lui gagne les Romagnols. — César est proclamé duc de la R.omagne. — Joie des Romains. — Projets sur Bologne. — Ils échouent. — Pierre de Médicis songe à la restauration de sa famille à Florence. — Il s'adresse à César. — César promet, mais ne s'occupe que de ses propres intérêts. — Intervention de Louis XII. — César attaque la principauté de Piomhino.

— Conquête du royaume de Naples par Louis XII et Ferdinand d'Espagne. — Le Pape leur en accorde l'investiture. — Chute de la maison d'Aragon. — Anéantissement des Colonna. — César attaque de nouveau Piombino et s'en empare.

Avant la fin de l'année jubilaire, César était rentré en campagne. Son armée se composait de 700 hommes de grosse cavalerie, 200 de cavalerie légère et de 6.000 fantassins ( 1 ). Il se dirigea d'abord contre Pesaro.

(1) Un document conservé aux archives d'Etat, à Modène, nous fait connaître la maison militaire de César :

Suite du duc :

Bartolomeo de Capranica, maître de camp, Piero Santa Croce, Julio Alberino,

Mario don Marian de Stephano, Un de ses frères, Menico Sanguigni, Jo. Baptista Mancini, Dorio Savello,

Tous

gentilshommes

romains.

Sforza trembla; comment en effet oser compter sur l'attachement du peuple pour lequel il s'était montré toujours violent et cruel ? Il demande alors du secours à Venise, son ancienne protectrice, à Maximilien son parent, à tous les princes de l'Italie. Seul le marquis de Mantoue ne lui répondit pas par un refus, mais il se contenta de lui envoyer cent hommes aux ordres d'un capitaine. Il faut écouter Grégorovius raconter cette prise de Pesaro; les documents qu'il apporte sont d'un prix inestimable en faveur des Borgia.

« Jamais trône ne fut aussi vite écroulé que le sien (de Sforza), ou plutôt aussi vite abandonné avant même d'être écroulé. César ne s'était pas encore approché de Pesaro qu'un mouvement en sa faveur s'y manifesta parmi le peuple : il se forma un parti hostile à Sforza, tandis que la bourgeoisie tout entière, émue des conséquences probables de la prise d'assaut de la ville par un ennemi impitoyable, désirait se débarrasser de lui. Vainement le poète Guido Posthumus excita-t-il dans des vers belliqueux ses compatriotes à la résistance. Le peuple se souleva, le dimanche 11 octobre, avant que César n'eût encore paru devant la ville. La lettre

Personnages de qualité de la maison du duc :

L'évêque d'Elna, )

L'évêque de Santa-Sista (?), j EsPa?Qols-

L'évêque de Trani, italien.

T'n abbé napolitain.

Le seigneur Ramiro d'Orca, gouverneur; c'est le factotum. Don Hieronymo, portugais.

Messire Ag&bito d'Amelia, secrétaire.

Messire Alessandro Spannochia, trésorier.

Ap. Grégorovius, Lucrèce Borgia; Documents, n° 27

suivante, adressée par Sforza à Gonzague, nous apprend ce qui se passa ensuite :

« Illustrissime seigneur et très honoré beau-frère.

« Votre Excellence aura sans doute appris que dimanche matin le peuple de Pesaro, excité par quatre misérables, s'est soulevé en armes et que j'ai pu réussir, avec quelques hommes dévoués, à me retirer au château. Quand je vis approcher les ennemis, ayant à leur tête Hercule Bentivoglio qui était à Rimini, je quittai le château pendant la nuit afin de ne pas m'y trouver investi, sur les conseils et avec l'aide de Jacomo Albanese. Je me suis réfugié ici en suivant de mauvais chemins et me trouvant exposé aux plus grands dangers ; sur quoi, j'ai à remercier tout d'abord Votre Excellence qui m'a envoyé ledit Jacomo et, ensuite, lui-même, grâce auquel j'ai pu me mettre en sûreté. J'ignore encore ce à quoi je me déciderai; mais si dïci quatre jours je ne me suis pas rendu auprès de Votre Excellence, je lui dépêcherai Jacomo, qui lui dira tout ce qui s'est passé et lui fera part de mes intentions. En attendant, j'ai voulu vous apprendre que je suis en lieu sûr et me recommander à vous. De Votre Excellence, le beau-frère et serviteur,

« Jean Sforza d'Aragon, « Comte de Catignola et de Pesaro.

« Bologne, le 17 octobre 1500. »

« Le 19 octobre, continue Grégorovius, il écrivit de nouveau à Gonzague une lettre datée aussi de Bologne, pour l'informer qu'il se rendait â Ravenne et voulait retourner de là à Pesaro. où le château tenait encore

vaillamment, et il demandait au marquis d'envoyer trois cents hommes à son aide. Mais trois jours après, il lui annonçait de Ravenne que le château s'était rendu. »

« Non seulement la ville dePesaro n'avait pas résisté à César, remarque le même auteur, mais elle l'avait accueilli spontanément et le fils du Pape reçut des honneurs publics en faisant son entrée au palais des Sforza, dans lequel quatre ans auparavant sa sœur trônait en souveraine. Il visita le château le 28 octobre, fit appeler un peintre et lui donna l'ordre d'en faire un dessin sur papier qu'il voulait envoyer au Pape. Douze trompettes firent retentir du haut des créneaux du château des Sforza des fanfares triomphales, et des hérauts y proclamèrent César souverain de Pesaro. Le 29 octobre, il marcha contre le château de Gradara. »

Pandolfo Collenuccio fut témoin de l'entrée de César à Pesaro. Cet homme avait été banni quelques années auparavant de cette ville et avait trouvé un asile à Ferrare. Ce fut lui que le duc Hercule, à la nouvelle de la chute de Pesaro, chargea de présenter à César des félicitations que lui arrachèrent, indépendamment de la peur, les intérêts d'une négociation importante que le Pape avait engagée avec lui et dont nous parlerons bientôt. Collenuccio rendit compte au duc de sa mission dans une lettre remarquable en date du 29 octobre, que nous allons reproduire.

« Mon illustrissime seigneur. Je suis arrivé à Pesaro deux jours après mon départ d'auprès Votre Seigneurie. J'y suis donc parvenu mardi, vers la vingt-quatrième heure. C'est précisément à cette heure que le

duc de Valentinois y faisait son entrée ; toute la population était à la porte, on le reçut par une pluie battante et on lui présenta les clefs de la ville. Il prit sa résidence au palais, dans l'appartement même qu'habitait auparavant le seigneur Jean. Son entrée se fit d'une façon très solennelle, à ce que m'ont dit ceux des miens qui en ont été témoins ; il y avait beaucoup d'ordre et plusieurs chevaux et fantassins de sa garde. Je lui ai fait savoir mon arrivée le même soir et que j'attendais une audience pour le moment qui conviendrait à Son Excellence. Vers deux heures de la nuit (8 h. soir), il m'envoya le seigneur Ramiro et le majordome pour me rendre visite et me demander, avec beaucoup de compliments, si j'étais bien logé et si je n'avais besoin de rien au milieu de tant de monde ; il me faisait dire aussi que je me reposasse et qu'il me recevrait le lendemain. Mercredi, de bon matin, il m'envoya une députation chargée de me faire hommage d'un grand sac d'orge, d'un fût de vin, d'un mouton, dehuitpaires de chapons et de poules, de deux grandes torches, de deux paquets de chandelles et de deux boîtes de confitures. Il ne me donna pourtant pas audience, mais il me fit présenter ses excuses et dire que cela ne devait pas m'étonner. La raison en était que, s'étant levé à la vingtième heure (deux heures après midi) et ayant mangé aussitôt levé, il alla ensuite au château où il resta jusqu'à la nuit et dont il revint très fatigué à cause d'un abcès dont il souffre.

« Aujourd'hui, après avoir dîné à la vingt-deuxième heure (quatre heures après midi), il me fit introduire auprès de lui par le seigneur Ramiro; puis, avec beau-

coup de familiarité et le meilleur accueil. Sa Seigneurie commença par s'excuser de n'avoir pu me recevoir hier, tant à cause des affaires qui l'avaient appelé au château, qu'en raison de l'indisposition que lui avait occasionnée son abcès. Après ce préambule, et quand je lui eus dit que l'objet essentiel de ma mission était de visiter Sa Seigneurie, delà féliciter, de la remercier. et de me mettre à ses ordres, il m'a répondu en homme parfaitement maître de ses paroles, de point en point, et avec beaucoup d' à-propos. Il m'a dit en résumé que, connaissant la sagesse et la bonté de Votre Excellence, il avait toujours eu à cœur et désiré d'entrer en rapports avec Elle. Il aurait voulu le faire quand Elle était à Milan, mais les circonstances et les affaires du moment l'en avaient empêché. Maintenant qu'il était venu dans ce pays, il persistait dans son intention et vous avait écrit cette lettre où il vous informe de ses succès, par une résolution et par un mouvement spontané de son âme et pour vous prouver l'amitié filiale qu'il a pour vous, bien persuadé que Sa Seigneurie en éprouverait de la joie. Il fera de même à l'avenir, car il désire contracter une amitié intime avec Votre Excellence; il lui offre tout ce qu'il possède et ce dont il dispose, et Vôtre Seigneurie aura lieu de le constater si l'occasion s'en présente. « Je dois, m'a-t-il dit, bien vous « le recommander, car il veut vous considérer comme « un père. » Il rend grâces aussi à Votre Seigneurie de la réponse que vous lui avez faite par lettre et de la lui avoir envoyée par un messager, ce qui n'était pas nécessaire, car il n'en aurait pas moins été convaincu que Votre Seigneurie avait éprouvé un vif plaisir en appre-

nent chacun de ses succès. Bref, il aurait été impossible d'employer des paroles meilleures et plus convenables que celles dont il s'est servi, vous appelant constamment son père et se disant votre fils.

« Quand je repasse dans mon esprit le fond de son discours et chacune de ses paroles, j'en conclus qu'il lui serait agréable d'entretenir des relations intimes et de lier bonne amitié avec Votre Seigneurie. Je crois bien à ses desseins, cependant je ne puis m'empêcher d'en bien augurer. Votre Seigneurie lui a fait un grand plaisir en lui députant un envoyé. J'ai su qu'il avait écrit au Pape à cet égard et il s'en est entretenu ici avec les siens dans des termes qui montrent qu'il y attache beaucoup d'importance et apprécie hautement cette démarche.

« Après quelques brèves répliques et réparties incidentes par lesquelles je lui faisais remarquer que je ne savais pas si la prudence ne faisait pas un devoir à Sa Seigneurie de prendre cette voie à l'égard de Votre Excellence, et cela en raison des conditions particulières dans lesquelles nous nous trouvons et de la situation de notre Etat, toutes choses qui ne pouvaient être qu'à son avantage, il confirma énergiquement mon dire ; il me donna à entendre qu'il comprenait cela parfaitement et, changeant de conversation, nous en vînmes à parler de Faenza . Sa Seigneurie me dit : « J'ignore ce que fera Faenza; cette ville ne nous don- « nera pas plus de peine que toutes les autres, ou bien « elle essayera de se défendre. » Je lui répondis qu'elle se bornerait à imiter l'exemple des autres, sinon la chose ne tournerait qu'à l'honneur de Sa Seigneurie,

car elle lui fournirait l'occasion de montrer son habileté et sa force en la prenant d'assaut. Il nie fit voir qu'il le voudrait bien et qu'il avait l'intention de l'attaquer vivement. Nous n'avons pas parlé de Bologne. Il a ac" cueilli avec joie les recommandations que je lui ai faites de votre part touchant le seigneur don Alphonse et surtout le cardinal, dont il a dit tant de bien et pour Lequel il manifeste tant d'amitié qu'il ne pouvait pas en finir.

Après avoir passé avec lui une grosse demi-heure, j'ai pris congé de Sa Seigneurie, qui est montée à cheval et s'en est allée d'ici. Il se rend ce soir à Gradara, demain matin à Rimini et ainsi de suite. Il a tout son monde et toute son artillerie avec lui, et il n'avance si lentement, m'a-t-il dit aussi, que parce qu'il ne veut pas se séparer de son artillerie.

« Il a mis en ce pays une garnison de plus de deux mille hommes ; ils n'ont pas causé de dégât qui mérite d'en parler. La province regorge de soldats : nous ne savons pas s'ils ont fait beaucoup de mal. Il n'a accordé à la ville ni privilège ni exemption. Il a laissé pour lieutenant un docteur de Forli. Il a pris au château soixante et dix *pièces d'artillerie : il n'y a laissé qu'une garnison peu nombreuse.

« Je dirai à Votre Excellence une chose qui m'a été rapportée de plusieurs côtés; maisje la tiens en termes exprès d'un cavalier portugais, soldat du duc deValentinois qui est logé chez mon gendre avec quinze chevaux, honnête homme du reste et l'ami de notre seigneur, don Fernando, parce qu'il a été avec le roi Charles. Ils disent donc que le Pape veut donner cette ville en dot

à madame Lucrèce et lui trouver pour mari un Italien qui sera toujours en bonne amitié avec le Yalentinois. Que ce soit vrai ou non, voilà ce qu'on croit.

« En ce qui regarde la ville de Fano, le duc ne l'a pas obtenue. Il y a passé cinq jours. Il ne l'a pas demandée et les habitants ne la lui ont pas offerte, mais elle est à lui et il l'aura quand il voudra. Ils disent que le Pape lui a recommandé de ne pas s'embarrasser de Fano, si les habitants eux-mêmes n'en manifestaient le désir. Les choses sont restées dans le statu quo.

« Post scriptum. — Voici la manière de vivre du duc: il va se coucher à huit, neuf et dix heures de la nuit (de trois à cinq heures du matin). Ensuite, la dix-huitième est l'aurore pour lui. la dix-neuvième le lever du soleil, la vingtième., le moment de se lever. Dès qu'il est levé, il se met à table et, là et plus tard, il s'occupe d'affaires. On le tient pour courageux, vigoureux et libéral, et l'on dit qu'il fait grand cas des gens de bien. Il est impitoyable dans ses vengeances, plusieurs me l'ont dit. C'est un homme dont l'âme est grande et qui cherche la grandeur et la gloire ; mais il semble qu'il tienne davantage à conquérir les provinces qu'à les pacifier ou à les organiser.

« De votre illustrissime seigneurie ducale, le serviteur,

* Pandulphus. »

« Pesaro, le jeudi 29 octobre 1500, à six heures delà nuit (1). »

(1) Grkgorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 293-304, et Docuni n°» 24 et 27.

Sforza était donc chassé de Pesaro. Il proposa à la république de Venise de lui vendre la seigneurie qu'il n'avait pas su défendre, mais ses offres furent repoussées. Il demanda alors au marquis de Mantoue un asile.

A l'exemple de Pesaro, Rimini chassa ses tyrans détestés, les frères Pandolfo et Carlo Malatesta. Les habitants s'étaient déjà quelques années auparavant donnés au Pape, le priant de les délivrer de ces seigneurs. Mais ceux-ci se moquaient également des plaintes de leurs sujets et des menaces du Pape leur suzerain. Maintenant , effrayés par leur faiblesse, poursuivis par la haine publique, n'espérant de secours d'aucun côté, ils fuient à l'approche de César (1).

De Rimini César se porta contre Faenza. Cette ville avait pour seigneur Astorre dei Manfredi. C'était un jeune homme de dix-sept ans, et cependant il égalait en courage les plus hardis capitaines de son temps. Chose plus extraordinaire à cette époque de l'histoire d'Italie, il avait su se faire aimer de ses sujets. César alla l'investir ; il ne paraissait pas possible qu'on le secourût ; mais la valeur d'Astorre et l'affection que lui portaient les habitants rendirent la résistance admirable. César eut l'humiliation de se voir repoussé ; Onorio Savello, l'un de ses capitaines, y perdit la vie. Il reprit plusieurs fois le siège, mais toujours inutilement (2).

Louis XII venait en ce temps-là de reconquérir pour

(1) GuicfiARDix, lib. V, c. i. — Malipiero, Cronaca, etc., ap. Arch. Stor. ItaL, app. n, 246.

(2) Guichardin, lib. V, c. i et ii. — Nardi, lib. IV, p. 67-70.

la seconde fois le Milanais. Mais au moment de la réaction qui avait un instant rétabli Sforza à Milan. César avait assisté indifférent à ce spectacle. On pouvait croire que Louis XII. exaspéré de la défection de César à l'heure du danger qu'il avait couru, abandonnerait sa cause. Il n'en fut rien pourtant, et soit qu'il fût gagné à celle du Saint-Siège par le cardinal d'Amboise. soit qu'il jugeât plus favorable à ses plans de le ménager comme un puissant allié , il s'engagea à favoriser de tout son pouvoir ses entreprises contre les barons romains, et Yves d'Allègre reçut l'ordre de partir avec 3.000 lances et 2.000 hommes d'infanterie au secours du duc de Valentinois (1).

Avec ces forces nouvelles César reprit le siège de Faenza. La terreur s'empara cette fois'des habitants. Ils se rendirent à la condition qu'ils conserveraient la vie, leurs biens et leurs privilèges et qu'Astorre leur seigneur aurait la liberté de se retirer où il voudrait.

César fut fidèle à sa parole en ce qui touchait les habitants, mais Astorre fut envoyé prisonnier à Rome. Sa condition sans doute n'était pas différente de celle de Ludovic le More retenu en France par son vainqueur, mais cette infidélité à la parole donnée déshonore César ; elle autorisa les bruits qui dans la suite accusèrent le duc d'avoir voulu ou permis la mort du jeune prince arrivée peu de temps après dans des circonstances mystérieuses. La partialité bien connue de Burchard et de Guichardin qui lui imputent ce crime autorise néanmoins le doute.

(1) Guichar.din, lib. V, c. i. — Legendre, Vie du cardinal d'Amboise, t. II, p. 119 et seq.

Le peuple se félicita de sa clémence; elle explique l'attachement qu'il porta à César, même après la mort d'Alexandre VI. « A Faenza on s'aperçut à peine qu'on avait changé de maître. » Cette modération servit admirablement ses armes ; les autres villes lui ouvrirent d'elles-mêmes leurs portes. En quelques jours la Romagne était complètement soumise sans plus tirer l'épée (1).

Ce fut une bienheureuse nouvelle pour le Saint- Père que la soumission de cette province au Saint- Siège. Il en accorda aussitôt, du consentement du Sacré-Collège, l'investiture à César avec le titre de duc de Romagne. Celui-ci se hâta de venir jouir des acclamations des Romains. On était à cette époque de l'année où, depuis un usage introduit par le célèbre littérateur Pomponius Lœtus, on célébrait par des réjouissances publiques l'anniversaire de la fondation de la ville. L'allégresse populaire confondit dans un même enthousiasme l'origine de la cité et sa délivrance du joug de l'aristocratie romaine. Le spectacle fut magnifique. La joie du peuple tenait du délire; il acclama Alexandre et son fils comme ses libérateurs (2).

Enhardi par le succès, César tourna aussitôt ses armes contre Bologne, dont il rêvait de faire la capitale de son nouveau duché. Il s'était ménagé des intelligences dans cette place. Les Marescotti, d'une riche et

(1) Fleury, Hist. eccl, liv. CXIX, n° 104. — Glichardin, lib. V. •c. i et ii. — Naroi, lib. IV, p. G7-70.

(2) Tomaso Tomasi, p. 293 et seq. — Burchahd, Diarium (ap Eccard, etc.), p. 2128.

puissante famille, supportaient difficilement le commandement de Bentivoglio, leur seigneur, et devaient manœuvrer de façon à préparer l'entrée de Borgia. La trahison devint manifeste ; ils expièrent leur crime de leur tête. Instruit ainsi des desseins de César. Bentivoglio s'empressa de se placer sous la protection de la France, en même temps qu'il préparait une longue résistance, en garnissant sa citadelle d'hommes et de munitions de guerre. Quand le vainqueur deFaenza se présenta sous les murs de la ville, il ne s'attendait pas h la trouver si bien gardée. Il n'avait pas eu encore le temps de revenir de sa surprise, quand un courrier de Louis XII se présenta pour lui défendre de rien entreprendre contre cette alliée de la France. Ce coup déjoua les calculs de César : il fallut lever le siège (1). Nous nous rappelons Pierre de Médicis obligé de fuir devant l'émeute populaire, à l'arrivée de Charles VIII. Le sénat de Venise a accordé un lit de repos au malheureux proscrit. Mais depuis, le souvenir de sa ville bien-aimée ne l'a pas abandonné un jour ; deux tentatives infructueuses pour faire rentrer Florence sous l'obéissance de la famille du Magnifique n'ont point abattu son courage ; l'image de sa chère Florence l'excite, le pousse à tenter de nouveau la fortune. Il s'est souvenu de son ancien compagnon d'études de Pise, devenu le plus grand capitaine de l'époque, César Borgia. Il espère pouvoir un jour reposer à côté de son père, dans l'église Saint-Laurent, s'il peut le mettre dans ses intérêts. César, de son côté,

(1) P. Jovn Vita Leonis X, lib. I. — Guichardin, lib. V, c. n. — Nardi, lib. IV, p. 70.

était impatient de se dédommager de sa déconvenue devant Bologne. Peut-être même son ambition avaitelle jeté un regard de convoitise sur la fertile Toscane. L'occasion se présentait belle, César ne pouvait lui manquer. Au mois de mai de 1501, il s'avançait donc vers Florence, pour, soi-disant, y rétablir les Médicis. Il était à la tête de 7.000 hommes d'infanterie et de 1.000 chevaux environ. A Barberino, les amis de Pierre vinrent grossir son armée. Le trouble était profond dans la ville, la lutte des partis paralysait les conseils; si en ce moment César eût véritablement rêvé une restauration, la ville n'eût point résisté à une attaque sérieuse; mais il se mit à négocier. On comprit que César voulait se vendre. Un traité conclu à Campi le reconnaissait comme duc de la Romagne, lui garantissait l'appui de la république contre tous ses ennemis et une pension annuelle de 36.000 ducats (1). Et pourtant cette rançon ne parut point assouvir pleinement l'ambition de César. Il devenait chaque jour plus exigeant et jamais Florence n'avait eu d'ennemi plus hautain que cet allié. Heureusement pour elle, Louis XII ne perdait pas de vue César; car. celuici maître à Florence, le sort de l'expédition française pouvait être compromis. Aussi le roi, oubliant tout à coup ses griefs contre cette république, envoie sur-lechamp d'Aubigny, qui reçoit l'ordre d'attaquer Borgia s'il refuse de quitter la Toscane c2'k

(1) Guichardin, lib. V, c. ii. — Xaiuh, lib. IV. p. 70-72.

[2) Guichardin, lib. V, c ii. — Xardi. lib. IV, p. 70-72. — Tomaso Tomasi, p. 301-303. — Diario di Biagio Buokaccorsi, p. 41-46, — Nitti, Machiavelli nella vita e nelle Dottrine, cap. iv.

César chercha une vengeance à ce nouveau mécompte. Il forma le dessein d'envahir la principauté de Piombino. Mais Jacopo d'Appiano, soit qu'il eût été pré venu, soit qu'il eût deviné les intentions malveillantes de Borgia. se prépara à la résistance. Il savait à quel ennemi il avait affaire, aussi il n'est pas de mesure qu'il ne prenne pour arrêter sa marche : il rase les villages, brûle les fourrages, coupe les vignes, empoisonne les sources, démantèle les forteresses et s'enferme dans Piombino. avec quelques vassaux dévoués et une poignée de soldats bien déterminés comme lui à s'ensevelir sous les ruines de la place. Ce désert n'arrêta pas un seul instant la marche du Yalentinois. Il se rend maître, en quelques jours, de Sughereto. de Scarlino, de l'île d'Elbe, de celle de Pianosa et se montre sous les murailles de Piombino. quand on le pensait encore bien éloigné. On ne sait pas jusqu'où ce hardi capitaine eût porté, dans cette circonstance, la fortune de ses armes, si l'événement que nous allons raconter ne l'eût obligé de diriger ailleurs ses forces 1 1.

Dujouroù le drapeau des Valois remplaça surles tours de Milan l'étendard de Sforza, Frédéric roi de Naples comprit que la tempête le menaçait. Pour la conjurer il souille sa gloire et compromet les intérêts de la chrétienté en appelant les Turcs à son secours (2). Mais, occupé dans le Péloponnèse contre les Vénitiens. Bajazet n'osa pas se déclarer l'adversaire des projets

(1) GaiCHARD., lib. V, c. n. — Nardi, lib. IV. p. 73. — Tomaso Tomasi, p. 304.

(2) SruiTA, t. V, lit). IV, c. i. — Raynal., nnn. 1501, a" 52. — Malipiero, Arch. stor. Ttal., vol. VII, part. 1.

du monarque français. Repoussé à Constantinople, Frédéric, pour conserver le repos, consent à devenir le tributaire de Louis XII : mais celui-ci dont l'orgueil était exalté par ses succès ne répondit que par un superbe dédain (1). Alors il se jette dans les bras de Ferdinand d'Espagne. Pauvre fou qui ose se fier à un fourbe tel que Ferdinand ! Le roi d'Espagne voyait avec peine sur le trône de Xaples une branche bâtarde de sa maison; il prétendait même qu'Alphonse Ier n'avait pas le droit de laisser la couronne à son fils naturel. Frédéric, lui. se flattait que le roi d'Espagne. en bon politique, préférait voir la couronne de Xaples sur la tête d'un prince de la maison d'Aragon que sur celle du roi de France. Mais dans cette comédie politique Ferdinand songeait à jouer à la fois le roi de Xaples et le roi de France.

Déjà Ferdinand avait signé à Grenade (11 novembre 1500) un traité secret avec Louis XII, par lequel ils se partageaient d'avance les dépouilles de Frédéric. Au roi de France la terre de Labour et les AJbruzzes avec le titre de roi de Xaples et de Jérusalem : au roi d'Espagne le reste du royaume des Deux- Siciles avec le titre de duc de la Pouille et de la Calabre (2 .

P. Martyr a porté sur les motifs de cette convention inique un jugement aussi juste que piquant. Le Français, dit-il. voulait empêcher l'Espagnol de tra-

(1) GriANNOKE, Storia civile del regno di Napoli, lib. XXIX. <•. m

(2) Dumont, Corps diplomatique, t. III. part, n, p. 444. — Gui-

CHARDIN, lib. V, C. II. — GlANNOXE, Jll). XXIX, C. III. — FjBRRERAS

Bit?, gén. d'Espagne, t. VIII, p. 192 200.

verser sa conquête et ce dernier voulait au moins obtenir une partie de ce qu'il lui serait trop difficile d'obtenir tout entier. ^lais déjà chacun des alliés épiait l'occasion qui lui permettrait de s'emparer de tout (1). Les événements devaient bien prouver que Louis XII n'avait pas su pénétrer les desseins de l'astucieux Ferdinand (2) ; il ne sut pas calculer davantage les difficultés qu'il trouverait à protéger sa future conquête.

Le roi Frédéric, plus imprudent encore, ne se douta de rien et reçut les Espagnols comme des alliés ; il livra ses places les plus importantes à Gonzalve de Cordoue. Cette comédie politique fut si habilement jouée que toute l'Italie y fut trompée et se prit à rire en voyant marcher la petite armée de d'Aubigny contre un pays que l'Espagne paraissait avoir pris sous sa protection ; le rire fit bientôt place à l'inquiétude.

Cette perfidie des deux rois devait avoir d'autres conséquences que la chute de la maison d'Aragon à Xaples. Elle allait consacrer par les faits une politique de mensonges et de trahisons, inaugurée par Louis XI, qu'on a reproché à César Borgia d'avoir élevé à son dernier degré d'infâme perfection et dont un homme de génie, Machiavel, allait mettre en code les scandaleux préceptes, politique qui triomphe encore de nos jours; car, on croirait lire uni1 page

(1) P. Martyris lib. XIV, Epist. 218.

(2) Un jour que -un secrétaire Quintana lui disait que le roi de

Franc.' l'accusait de l'avoir trompé deux fois, Ferdinand s'écria : <• Par Dieu, il en a menti, l'ivrogne, je l'ai trompé plus de dix luis. ■'

d'histoire contemporaine. Le droit au trône de Naples était contestable ; mais l'historien doit flétrir la conduite de l'Espagnol qui érigea la ruse en système et fit de « la perfidie entre ennemis, une arme aussi légitime quel'épée et le canon. »

L'Italie entière avait cru fermement que l'Espagne venait au secours de Frédéric. Mais à peine l'armée française avait foulé le sol romain que les ambassadeurs des deux rois se présentent au consistoire et notifient au Pape et au Sacré-Collège l'alliance de leurs maîtres et le partage qu'ils avaient fait du royaume de Naples. et en demandent en leur nom l'investiture. Les deux rois, à ce qu'assurent les légats. n'avaient d'autres vues, dans cet accord, que de se iiicitre en état de faire, avec plus de succès, la guerre aux infidèles (1).

L'Islamisme était au moyen âge le danger menaçant perpétuellement l'Europe. En cette même année où le pontife romain venait d'exhorter et de presser par tous tes moyens les princes à s'armer pour conjurer ce péril, on avait vu un vassal du Saint-Siège appeler l'ennemi commun en Italie. Un pareil oubli des intérêts de la religion du Christ et des nations occidentales ne pouvait trouver grâce aux yeux d'Alexandre VI; aussi acipiiesi a-t-il avec empressement à la demande des deux rois. L'arme qu'avait ramassée Frédéric pour se défendre se tournait contre lui (2).

C'est à cette occasion que César dut abandonner le

li Gri h a \i;i>'n, lib. V, e. n.

(2) Rayxaldi, ami. 1501, n°" 52-73'. — Burchurd (ap. Ec< \ki>). 1*. 2131.

390 NOUVELLES CAMPAGNES DE CÉSAR BOltGIA.

siège de Piombino pour voler au secours de son allié le roi de France.

Frédéric apprit avec effroi qu'il était trahi par son parent auquel il s'était confié. Au premier moment il refusa de croire à tant de perfidie de la part de Ferdinand. Gonzalve, formé à l'école du roi son maître, feignit de n'y pas croire davantage et promit au malheureux prince le secours de son épée pour défendre son royaume envers et contre tous ; mais il ne tarda pas à lever le masque et à exécuter les ordres du roi son" maître.

Ici. Frédéric manqua de résolution. Colonnalui conseillait de réunir toutes ses forces pour écraser d'Aubigny avant qu'il ne parvint à faire sa jonction avec l'armée espagnole. L'un des deux partis refoulé par delà la frontière, l'autre devenait impuissant. Mais il aurait fallu agir promptement et il ne le fit pas. Plus tard il ne put arrêter le torrent. Alors Frédéric parut comprendre que son rôle était fini, et, après avoir remis à d'Aubigny ce qui lui restait de ses Etats, il quitta Naples, emmenant sa famille. Il se retira dans l'île d'Ischia qu'il avait retenue pour six mois. Bientôt il se confia à la bonne foi de Louis XII, qui lui assigna une pension annuelle de 36.000 ducats pour vivre dans l'Anjou. S'il eût été moins pressé d'abandonner son rocher, il aurait pu. profitant des dissensions que le partage de la conquête fit naître entre les deux nations autrefois alliées, maintenant rivales, recouvrer sa couronne royale. Mais les malheurs de sa famille dont il avait été le témoin, les perfidies et les trahisons dont il fut la victime, l'avaient dégoûté à jamais du trône. Si quelque chose pouvait détromper de l'ambition, ce

serait assurément les infortunes de ce prince (1).

La chute de la maison d'Aragon amena la ruine des Colonna. Cette puissante famille toute dévouée au parti Gibelin s"était toujours montrée hostile à la puissance pontificale. On connaît les longues luttes que Boniface YIII eut à soutenir contre cette maison. Après le départ de Charles YIII. les Colonna eurent l'habileté d'arrêter la colère du Pape en feignant de se soumettre et en embrassant le parti d'Aragon qui venait de triompher. Mais en ce moment, par un concours de circonstances fatales, les Colonna sont en butte aux ressentiments de toutes les grandes puissances qui se partagent l'empire d'Italie. Ils se sentent perdus, et, pour échapper à l'orage, ils s'empressent de placer leurs fiefs sous la protection du Sacré-Collège. Alexandre s'aperçut bien vite du rôle que jouaient forcément les Colonna et en habile politique il profita des événements pour anéantir cette faction. Sans appui d'aucun côté ils furent contraints de plier en tout sous sa volonté et les troupes pontificales occupèrent les forteresses que d'Aubigny avait oublié de brûler. Les Savelli qui avaient suivi la fortune des Colonna partagèrent leur sort et ne conservèrent que la vie avec l'espoir d'une occasion qui pût rétablir leur fortune.

Alexandre compléta la ruine des Colonna en appelant sur eux. dans une bulle foudroyante, tous les anathèmes que Boniface VIII avait autrefois lancés contre

(1) Guichardin, lib. V, c. il. — Nardi, lib. IV, p. 74 et seq. — Gtiannone, lib. XXIX, c. m. — Summonte, DelVIst. di Napoli, t. III, lib. VI. — Burchard, Diarium, etc. (ap. Eccard, etc.), p. 2132. — P. Martyris epi*t. 219, lil». XIV.

cette famille. La renonciation spontanée que le cardinal Giovanni Colonna avait faite de l'abbaye de Subiaco dont il était commendataire perpétuel parut au Pape une expiation suffisante; il crut user de mansuétude en ne le privant pas de la pourpre (1).

Pendant qu'Alexandre anéantissait ainsi les plus redoutables adversaires du Saint-Siège, César avait repris le siège de Piombino. Cette place, par sa position magnifique sur la côte de Toscane dont elle était comme la porte, était une proie qui continuait à exciter la convoitise du Yalentinois. Il en fit faire l'assaut par Yitellozzo Vitelli et Giov. Paolo Baglione. deux de ses capitaines. Après le départ de César. Jacopo d'Appiano avait acheté la protection de la France en s'engageant à lui payer un tribut annuel. Maintenant qu'il désespère de résister longtemps, avec ses seules forces, à un ennemi dont il avait appris à connaître l'audace, il confie à son frère la défense de sa capitale et court en France solliciter l'appui de Louis XII. Mais ce monarque voulant ménager le Pape répondit par un refus. D'ailleurs, pendant son absence, la garnison découragée avait capitulé (3 septembre 1501). César usa d'une grande modération envers les habitants.

Avec l'annonce de la reddition de Piombino arriva au Vatican la bonne nouvelle de la conclusion du mariage qui faisait Lucrèce duchesse de Ferrare. Jamais souverain, jamais père ne fut plus heureux qu'Alexandre ce jour-là.

(1) Burchard, Dim îum, etc. (ap. Eccard, etc.), p. 2129-2132. — Tomaso Tomasi, p. 305-307.— Raynald., ann. 1501, n" 18-22.

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