CHAPITRE XXIII
Amour réciproque de Lucrèce et d'Alphonse d'Aragon. — Meurtre de ce prince. — César est soupçonné d'en être l'auteur. — Ce qu'il faut penser de cette accusation. — Profonde affliction de Lucrèce.
— Elle se retire à Népi. —Témoignage d'estime qu'elle reçoit de son père à son retour à Rome. — Alexandre négocie un nouveau mariage entre sa fille et Alphonse d'Esté. — La famille d'Esté. — Portrait d'Alphonse. — Conséquences politiques de cette union. — Préparatifs du départ. — l'n étrange récit de Burchard. — Invraisemblance de la scène révoltante qu'il raconte. — Arrivée à Rome du cortège nuptial. — Le caractère de Lucrèce, d'après les ambassadeurs de Ferrare. — Fiançailles solennelles. — Présents d'Alphonse a sa fiancée. — Réjouissances à l'occasion de ce mariage.
— Départ de Lucrèce pour Ferrare. — Son voyage. — La Lucrèce de V. Hngo et la Lucrèce d^ l'histoire. — Jugement sur la vie de Lucrèce à Rome. — Guichardin a calomnié Lucrèce. — Les protestants R régorovius l'ont défendue.
Pour comprendre ce litre donné à Lucrèce il nous faut revenir un peu en arrière. On n'a pas oublié son mariage avec Alphonse d'Aragon, prince de la maison de Naples. Lucrèce trouvait le bonheur dans cette union que le ciel avait bénie par la naissance d'un enfant. Les deux jeunes époux s'aimaient tendrement ; pour elle, c'était sa gloire que son Alphonse : sans Lucrèce, pour lui, il n'y avait pas de bonheur sur la terre. Cette union si paisible réalisait le charmant tableau que le plus grand poète catholique a tracé du mariage chrétien :
La lor conconlia. e i lor lieti sembianti, Amore a maraviglia, e '1 dolce sguardo Faceano é$<er cagion île' pensier santi (1).
Ces joies et ces épanchements intimes duraient depuis deux ans. quand un événement tragique et douloureux, qui trouve ici sa place, vint en interrompre le cours et faire couler les larmes de Lucrèce.
Le 15 juillet 1500, Alphonse quittait son palais dans la soirée pour se rendre au Vatican où se trouvait sa femme. Sur les escaliers de Saint-Pierre, des hommes masqués, armés de poignard, se jetèrent sur lui. Quoique grièvement blessé à la tête, au bras et à la cuisse, le prince put néanmoins se précipiter dans l'appartement du Pape. A la vue de son mari couvert de sang, Lucrèce tomba sans connaissance sur les dalles du palais. Pendant ce temps les assassins fuyaient escortés par quarante cavaliers. Cette circonstance autorise à penser que les assassins étaient des personnes de qualité (2).
On porta Alphonse dans une chambre du Vatican ; un cardinal présent lui donna aussitôt l'absolution et lui administra les derniers sacrements. Ptevenue de son évanouissement, Lucrèce prodigua à son époux les soins les plus empressés et les marques de la plus vive tendresse. Elle fit venir en toute hâte des médecins entièrement dévoués à la personne du jeune prince.
Lucrèce et sa belle-sœur la princesse Sancia s'établirent à partir de ce moment les gardes-malades du
(1) Dante, Perad.. e. xi.
(2) Bouchard, ap. Gordon, p. ~,2 ei agp. 516.
prince et ne le quittèrent ni le jour ni la nuit. Dans la crainte qu'on n'essayât d'attenter à ses jours par le poison, elles lui préparaient de leurs propres mains tous ses aliments. Le Pape lui-même faisait sentinelle autour du blessé.
Enfin la jeunesse d'Alphonse, les soins affectueux et dévoués de sa femme et de sa sœur triomphèrent de l'épuisement occasionné par ses blessures et il entra en convalescence. Mais avec l'absence du danger la vigilance diminua sans doute de sévérité. Le meurtrier n'attendait que cela. Quand, après une courte absence, la première depuis trente-trois jours, Lucrèce rentra auprès de son mari, Alphonse avait été étranglé dans son lit ■> 1 .
Cette fin tragique affligea profondément le Pape : il affectionnait vivement le prince. Il fit rechercher activement le meurtrier. Les médecins qui avaient approché du malade furent arrêtés et enfermés au château Saint-Ange ; mais l'enquête ne relevant aucune charge contre eux. ils furent rendus à la liberté (2). Le coupable resta inconnu. Depuis on a
(1) Bcrchard, Diarium, etc.. ap. Gordon, p. 72. et app. 517. — « Feria tertia, octava décima mens i s augusti, Alphonsus de Aragonia, dus Bisiliarum et princeps SalerDÏtanus, q»i in sera diei quindecimi mensis Julii proximè prœteriii, graviter fuit vulneratus, et deindc ad turrim nonam supra cantinam papa' in horto majori palatii apudSanctum Petrum portatus est, et diligenter custodittts, cum non vellet hujusmodi vulneribus mortf, i>> lecto f"it strangulalus. Circa horam primant noctis portatum fuit cadaver ad basilicuii S. Pétri et ibidem in capella beatœ Mariœ de febribus depositum. Capti fuerunt et ad castrum S. Angeli ducti inedici defuncti et quidam gibbosus, qui ejus curam habere consueverai, et contra eos inquisitio facta : Liberati postea fuerunt. »
(2) Burchard, ibid.
voulu mettre un nom sur ce masque. On a accusé de ce crime César, comme on l'avait accusé de la mort du duc de Gandie.
Guichardin nous représente César chassant de la chambre du malade Lucrèce et Sancia et faisant égorger Alphonse sous ses yeux par son capitaine Michelletto. Comment Burchard a-t— il ignoré cette scène ? Il n'est pas probable qu'il l'eût passée sous silence. Dans le même endroit où il se montre si précis dans les détails. Guichardin commet l'erreur d'appeler Sigismond le mari de Lucrèce. A-t-il puisé à la même source le récit de la mort d'Alphonse ?
Polo Capello. l'ambassadeur de Venise, a entendu raconter dans Rome qu'un jour César a visité son beau-frère et qu'au sortir de la chambre du malade il s'est écrié : « Ce qui n'a pas réussi à midi peut avoir lieu le soir (1). » Parole peu équivoque sans doute, mais qui contraste singulièrement avec le caractère de César qui n'était pas dans l'habitude de penser tout haut et de se confier au premier venu. On n'a pas oublié d'ailleurs que la relation de Polo Capello est apocryphe.
Muratori attribue la mort du prince Alphonse au poison. Il rapporte que César fut accusé de ce crime parce qu'il aurait voulu ainsi fournir une preuve de son attachement aux Français tout en donnant satisfaction à sa haine personnelle pour la maison d'Aragon 2 . Mais il semble que si tel eût été le but de
(1) Capello, Relazione, Corte Pontefieia, Relazio'ne I\ -J) Mi EtATORi, Annali cTItalia, vol. IX. p. 606.
ir il aurait dû tirer vanité de son crime : or. le meurtrier ne se révéla point.
Voilà quelles preuves appuient l'accusation la plus grave. Cette contradiction- entre Guichardin etMuratori, sur le genre de mort du prince, n'autorise-t-elle pas le doute? Les deux célèbres écrivains, l'un par haine, l'autre de bonne foi, se sont fait l'écho des rumeurs qu'autorisait le caractère violent de César. Il n'était pas d'ailleurs d'atrocités dont les barons vaincus, dépouillés par le fils d'Alexandre et altérés de vengeance, ne rendissent responsable le duc de Roinagne. La chute de la maison d'Aragon leur donnait beau jeu pour représenter la mort mystérieuse d'Alphonse comme une vengeance et un calcul politique. Mais ce sont là de simples suppositions en présence desquelles l'historien hésite à prononcer un jugement. • Cette question : César fut-il le meurtrier d'Alphonse ? restera toujours le problème de l'histoire.
L'affliction de Lucrèce fut profonde. La douleur qu'elle ressentit de la mort de son époux lui lit rechercher la solitude. Elle se retira à Népi dont elle était souveraine (1). Ce mélancolique séjour devait plaire à son deuil. Elle avait avec elle son fils Rodrigue. Dans hâteau solitaire elle pleure sans être distraite le père de son enfant et l'époux dont l'amour remplit son cœur; elle revoit les lieux qu'ils ont parcourus ensemble un an auparavant ; elle évoque tous les souvenirs qui lui rappellent le prince, elle fait prier dans tous les monastères pour le repos de son âme et pour elle-
(1) Bukcharo, Diarium, etc.; ap. Gordon, etc.. app. i». 518.
même qui ne s'appelle plus que Y « infelicissima •>, la malheureuse veuve. Rien ne trouble là le cours de ses tristes pensées; au contraire, le noir château, la ville solitaire, le sombre paysage semblaient leur faire écho (1).
Lucrèce ne retourne à Rome que vers le milieu de l'année suivante (1501). Pendant l'une de ses absences de la ville éternelle. Alexandre VI lui confia la direction du Vatican et la chargea d'ouvrir les dépêches qui arriveraient à son adresse afin de lui transmettre celles qui exigeraient une réponse immédiate. Dans l'incertitude. Lucrèce devait prendre l'avis du cardinal de Lisbonne et de quelques autres qui avaient la confiance de Sa Sainteté (2).
Cette régence temporelle était une grande marque d'estime pour la jeune femme. Et Ton doit dire que Lucrèce méritait une pareille confiance. Nous la verrons plus tard quand elle sera montée sur le trône ducal de Ferrare, en l'absence de son mari, gouverner avec une prudence heureuse et une rare aptitude pour les affaires. On peut toutefois, avec Muratori, trouver étrange cette ingérence d'une femme dans le gouvernement même simplement temporel du Vatican 8 . Mais comment Grégorovius a-t-ilpu voir « dans ce procédé téméraire et sans exemple » la marque « d'une profonde corruption de l'Eglise romaine (4) *? » S'il fallait prendre à la lettre le jugement de l'écrivain allemand, il est permis de croire qu'en s'absentant de chez
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 279-288.
(2) Burchard, ibid., et Rayxal., ann. 1501, u° 21.
(3) Muratori, Annali d'Ital., X. p. 7.
(4) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 319. Tr. fr.
lui il ne confierait pas, non seulement à une très proche parente, mais pas même à sa fille, la surveillance de sa maison ou le soin de lui faire parvenir sa correspondance, de peur d'être accusé d'une « profonde immoralité "? » Comment surtout Gordon a-t-il pu voir là la preuve des épigrammes calomnieuses que les poètes napolitains calquaient sur Martial ? Il faut avoir perdu le sens de l'honnête pour incriminer ainsi un acte de confiance d'un père à l'égard de sa fille.
Lucrèce a sincèrement pleuré son mari; elle n'a aucune inclination pour de nouveaux liens et cependant les exigences delà politique ne vont pas lui permettre de conserver longtemps les voiles du veuvage. Tu an après la mort d'Alphonse d'Aragon, Alexandre VI, qui ne perdait pas de vue un seul instant la fortune de sa famille, négocia le mariage de Lucrèce avec Alphonse d'Esté, fils aîné d'Hercule, duc de Ferrare. C'était une alliance avantageuse à la politique des Borgia, car elle permettait non seulement de consolider la conquête de la Romagne, mais pouvait encore faciliter les projets qu'on nourrissait secrètement contre Bologne et Florence. « Cette union attirait dans les intérêts des Borgia, en même temps que la dynastie de Ferrare, les souverains de Mantoue et d'Urbin. alliés à celle-là par des mariages. Elle pouvait devenir le point de départ d'une grande ligue embrassant la France, le Pape, les Etats de César, Ferrare, Mantoue et Urbin, et cette confédération eût été assez forte pour mettre Alexandre et sa maison à l'abri de tous leurs
(1) Gordon, Vie d'Alexandre VI, etc., t. II, p. 140. Tr, IV.
ennemis (1). » Ensuite, Alphonse d:Este était digne de Lucrèce et de son amour. Nulle maison régnante d'Italie ne brillait d'un éclat aussi vif que celle d'Esté. Le duc Hercule avait eu d'Eléonore d'Aragon, fille du roi Ferdinand de Naples. morte le 11 octobre 1493, plusieurs enfants. Les plus connus sont le cardinal Hippolyte protecteur de l'Arioste ; Isabelle, l'une des femmes les plus belles et les plus distinguées de son temps, devenue à l'âge de seize ans l'épouse du marquis François-Gonzague de Mantoue. et Alphonse le prince héritier. Tous les écrivains de cette époque sont d'accord pour tracer de ce dernier le portrait le plus attrayant. Au témoignage de Muratori (2), l'histoire de son siècle n'offre pas de prince plus accompli. Sa mâle beauté était célèbre parmi ses contemporains. Tous les auteurs vantent la parfaite proportion de sa taille, l'expression sereine et bienveillante de son visage. Le charme de son sourire captivait. Sa démarche était noble et digne, sa voix d'une extrême douceur. Ce qui le distingua surtout dès ses plus jeunes aimées, ce fut une grande force de caractère, une remarquable pénétration d'esprit, une grande droiture de jugement et une rare bonté de cœur. Aucun prince de son temps ne le surpassait en courage, mais à ce courage dont il donna mille preuves il ajoutait une modestie de jeune fille et une grande réserve dans ses paroles. Il avait voué à l'art un véritable culte, et nous admirerons un peu plus tard en lui l'ami, le Mécène et le familier des lettrés dont son palais était l'asile.
(1) Grég'orovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 309-310.
(2) Annali d'Ital., X, p. 262.
Mais à ces vertus chevaleresques Alphonse ajoutait toutes celles d'un prince chrétien. Les auteurs ont vanté la piété de la maison d'Esté. Rarement Alphonse manquait, le dimanche et les jours de fête, d'assister au service divin ; toujours il se montra respectueux envers l'Eglise dont il aimait à se dire l'enfant. Plein de miséricorde et de générosité pour les personnes, il répandait d'abondantes aumônes dans le sein des indigents; en leur faveur il avait doté Ferra re de plusieurs maisons pour les recevoir et les abriter dans leurs maladies. Il était avec tout le monde d'une bienveillance et d'une sympathie qui ne se démentaient jamais; ses sujets se louaient de sa justice.
Alexandre VI confia à Louis XII le projet qu'il avait formé d'unir sa fille à un prince si accompli. Le roi de France avait besoin du Pape pour maintenir sa situation en Italie : il promit de travailler à faire aboutir ce dessein. Il chargea de cette négociation le cardinal de Rohan, qui s'y employa avec tout l'empressement d'un courtisan qui sait que son zèle ne restera pas sans récompense. On prétend qu'Alphonse refusa d'abord; mais le refus, vrai ou supposé, ne dura que peu de temps. Il s'explique facilement d'ailleurs; le prince était devenu veuf en 1497 de sa première femme, Anne Sforza, sœur de l'infortuné Jean Galéas, et l'être bien-aimé qui avait quitté le temps cohtinuait de vivre dans sa mémoire par le souvenir. Il consentit cependant à de nouveaux liens et son mariage avec Lucrèce fut officiellement conclu le 1er septembre 1501 (1).
(1) Gibbon a écrit dans ses Antiq. of Brunswick, in posth. Work, vol, il. p. 689, que « les articles de ce contrat de mariage furent
LES BORGIA. IQ
La joie fut grande à Ferrare en apprenant cette alliance. Mais personne ne la ressentit plus vivement qu'Alexandre. Du même coup il venait d'assurer à sa fille l'un des plus beaux trônes d'Italie et de donner à sa royauté un puissant fondement. Il communiqua cette nouvelle au Consistoire comme un événement heureux pour la souveraineté temporelle du Saint- Siège. Lucrèce accompagnée d'une nombreuse escorte fut rendre des actions de grâces à Santa-Maria del Popolo. Ce jour-là Rome tout entière retentit des cris de joie des amis de la maison de Borgia.
« Cependant, ce projet de mariage étant désormais connu de tout le monde, servait d'objet aux calculs diplomatiques. L'accroissement de la puissance papale ne pouvait, en effet, être agréable ni aux Etats d'Italie, ni aux princes étrangers. Florence et Bologne, dont César songeait à s'emparer, tremblaient de crainte; la république de Venise, qui était en contentions constantes avec Ferrare et qui nourrissait des vues sur les côtes de Romagne. ne dissimulait pas son mécontentement, d'autant plus qu'elle attribuait toute l'affaire à l'ambition de César. Le roi de France faisait bonne mine, mais il était hostile au fond, et il en était de même de l'Espagne ; quant à Maximilien, il était tel-
arrêtés du vivant du précédent mari, etc.. » Le philosophe anglais est tombé, de bonue ou de mauvaise foi, dans une étrange erreur. Le protestant R.oscoë en a été lui-même révolté. Cette assertion ne repose sur aucune donnée historique, et les documents les plus authentiques la démentent de la manière la plus formelle. Le contrat de mariage d'Alphonse d'Esté eut lieu bien plus d'une année après la mort d'Alphonse d'Aragon. Avec cette manière d'écrire l'histoire, on se prendrait bientôt à croire au Maître chat butté ou à Peau d'âne.
lement irrité de ce mariage qu'il cherchait à l'empêcher. Ferrare commençait à acquérir l'importance politique qu'avait eue Florence au temps de Laurent deMédicis; sa coopération était par conséquent île trop 4e valeur pour que l'empereur pût voir avec indifférence l'alliance étroite de cet état avec le Pape et la France. En outre. Maximilien avait pour épouse Blanche Sforza. et d'autres membres et partisans de cette maison tombée, tous ennemis acharnés des Borgia, se trouvaient à la cour allemande. En août, l'empereur écrivit à Hercule pour le dissuader d'allier sa maison par mariage à celle du Pape. Cette démarche de Maximilien ne pouvait être qu'agréable au duc, car elle lui permettait d'en appuyer ses exigences auprès du Pape. Il lui en fit part, mais en l'assurant que sa résolution n'était pas ébranlée... (1). »
Les exigences d'Hercule étaient relatives à la dot de Lucrèce. Il la voulait considérable; indépendamment, en effet, d'une grosse somme d'argent, il demandait la remise du cens annuel dû à l'Eglise pour le fief de Ferrare, la cession de Cento et de Pieve. villes qui dépendaient de l'archevêché de Bologne, et une foule d'autres bénéfices en faveur de la maison d'Esté.
Le 17 septembre on s'occupa dans un consistoire de la réduction du cens de Ferrare à cent florins au lieu de quatre cents ducats, somme à laquelle il se montait annuellement. Alexandre VI exposa longuement tout ce qu'Hercule avait fait pour Ferrare et rappela les églises et les couvents qu'il avait fondés et surtout les
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 337-338.
fortifications de la ville. « grâce auxquelles il en avait fait un boulevard des Etats de l'Eglise. » Mais, chose surprenante, tandis que les anciens cardinaux adoptaient la proposition qui leur était soumise, les jeunes, au contraire, qui étaient des créatures d'Alexandre, firent une vive opposition à ce projet (1); en quoi, sans doute, M. Grégorovius trouve la preuve « que les cardinaux tremblaient en présence du Pape (2). » La réduction fut néanmoins votée. Lucrèce apportait donc en dot à son époux, en échange de la couronne ducale qu'elle en recevrait, cent mille ducats d'or, deux cents autres mille ducats de diamants, pierres précieuses, bijoux et joyaux qui composaient sa parure; la cession à perpétuité des deux villes de Cento et de Pieve et la réduction du cens de Ferrare pour les descendants directs d'Alphonse et de Lucrèce; mais il était stipulé qu'en cas d'extinction de la ligne directe, le cens serait élevé à mille florins.
Nous nous rappelons qu'un enfant était né du mariage de Lucrèce avec Alphonse d'Aragon. Il ne convenait pas que sa mère emmenât avec elle à Ferrare un beau-fils à son nouveau mari. Le petit Rodriguez fut confié à la tutelle de deux cardinaux, le patriarche d'Alexandrie et François Borgia. archevêque de Cosenza. Les duchés de Sermonetta avec ses vingt-huit châteaux dont sa mère était souveraine, et Biselli avec la ville de Quadrata, héritage de son malheureux père, formèrent son apanage.
(1) Dépêche de Matteo Canali à Hercule. Rome, 18 sept. 1501. Aux archives de Modène. Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 330.
(2) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 358.
Il ne restait plus qu'à s'occuper du cortège nuptial destiné à emmener la mariée à Ferrare. Une question importante était de savoir quels seraient les personnages qui en feraient partie, tant du côté de Ferrare que de celui de Rome. Une lettre de l'ambassadeur d'Hercule nous initie aux préoccupations des d^ux cours à ce sujet.
« Illustre seigneur, etc., aujourd'hui (le 6 octobre), nous étions Hector et moi seuls chez le Pape, munis des lettres de Votre Seigneurie du "26 du mois passé et du 1er de celui-ci, ainsi que de la liste de l'escorte nuptiale. Elle plaît beaucoup à Sa Sainteté; elle lui a paru honorable et brillante, surtout quand l'état et la qualité des personnes destinées à en faire partie lui ont été désignés d'une manière précise. Votre Excellence, je le tiens des meilleures sources, a dépassé l'attente du Pape. Quand nous avons eu conversé un moment avec Sa Sainteté, elle a fait appeler l'illustre duc de Romagne et le cardinal Orsini: il y avait aussi monsignor Elna, monsignor Troche et messer Adriano. Le Pape voulut que la liste fût lue de nouveau et elle fut encore approuvée davantage, surtout du duc qui dit connaître plusieurs des personnes dont elle contient le nom. Il a conservé aussi la liste et m'a beaucoup remercié quand je la lui ai rendue au moment où il voulait me la remettre.
t Nous avons fait tous nos efforts pour avoir la liste des personnes composant l'escorte d'honneur qui doit accompagner l'illustre duchesse; mais elle n'est pas encore prête. Sa Sainteté dit qu'il s'y trouvera peu de dames, car les Romaines sont un peu sauvages ei
maladroites à cheval. Jusqu'à présent la duchesse a chez elle cinq ou six jeunes daines nobles, quatre petites filles très jeunes et trois dames âgées qui resteront chez Sa Seigneurie. Les unes et les autres viendront peut-être. On l'en a adroitement détournée en lui disant qu'elle aurait le choix à Ferrare entre d'innombrables dames d'honneur. Il y a chez elle aussi une madame Hiéronyma, sœur du cardinal Borgia, et mariée à un Orsini. Celle-ci l'accompagnera avec trois dames. Il n'y a pas jusqu'à présent d'autres dames d'honneur . Je crois qu'elle ira en chercher jusqu'à Xaples à ce que j'ai entendu dire; on croit pourtant qu'il y en aura peu et seulement pour accompagner la duchesse. La duchesse d'Urbin a fait dire qu'elle viendrait avec cinquante chevaux. En ce qui regarde les hommes, Sa Sainteté dit qu'ils feront aussi défaut, car il ne reste plus à Rome d'autres seigneurs nobles que les Orsini et ils sont pour la plupart au dehors. Il espère pourtant en trouver un nombre suffisant, surtout si le duc de Romagne ne se met pas en campagne, car il se trouve plusieurs gentilshommes dans la suite de Sa Seigneurie. Sa Sainteté a dit qu'on pourrait facilement faire accompagner madame Lucrèce de prêtres et de lettrés, mais que ce n'étaient pas des personnes con" venables pour la circonstance; cependant la suite fournie par Votre Seigneurie suffira pour l'une et pour l'autre et d'autant mieux que, comme l'assure Sa Sainteté, il est d'usage que le grand cortège soit envoyé par le fiancé, tandis que la fiancée ne vient qu'avec quelques personnes. Je crois pourtant qu'elle n'aura avec elle pas moins de deux cents personnes à cheval.
« Le Pape hésite sur la route qu'aura à prendre Sa Seigneurie; il pense qu'elle devra passer par Bologne et dit que les Florentins l'ont invitée aussi à traverser leurs Etats. Quoique Sa Sainteté n'eût pas encore pris de résolution à cet égard, la duchesse a dit cependant et nous en a fait part qu'elle ferait le voyage par les Marches; que le Pape l'avait résolu. Peut-être désiret-il qu'elle aille à Bologne en quittant les terres du duc de Romagne.
« En ce qui regarde le désir de Votre Seigneurie qu'un cardinal accompagne la duchesse. Sa Sainteté a répondu qu'il ne lui paraissait pas convenable qu'un cardinal sortît de Rome pour la suivre, mais qu'il avait écrit au cardinal de Salerne. légat des Marches, de se diriger vers les possessions du duc de Romagne et d'attendre là pour l'accompagner ensuite jusqu'à Ferrare et célébrer la messe de mariage (1). »
C'est à cette époque, deux mois après la conclusion de ce mariage, qu'on place ce fameux banquet des cinquante courtisanes, après lequel Alexandre, César et Lucrèce se seraient donné le plaisir d'assister à une révoltante orgie (2). Cette scène monstrueuse que les
(1) Dépêche de Gérardi à Hercule, 6 octobre 1501. Grkgorovius, Lucrèce Borgia, t. I. p. 363-367.
(2) « Dominica ultima mensis octobris in sero fecerunt cœnam ^ cum duce Valentinensi in caméra sua in palatio apostolico, quin- « quaginta meretrices honestœ, cortegiante nuncupatse. quœ post « cœnam chorearunt cum servitoribus et aliis ibidem existentibus, « primo in vestibus suis, deinde nudœ. Post cœnam posita fuerunt " candelabra communia menste cum candelis axdentibus, et proje- ■- ctae ante candelabra per terram castaneœ, quas meretrices ipsœ, « super manibus et pedibus nutke, candelabra pertranseuntes, colli- « gebant; papa, duce et Lucretia sorore sua, pnesentibus et aspicien- « tibus. Tandem esposita dona ultima. diploides de serico, paria cali-
ennemis desBorgia ont prise au sérieux est un tableau de turpitudes telles qu'il est difficile de concevoir comment un homme dans son bon sens a pu se résoudre à l'écrire. Mais ce récit est-il réellement de Burchard ? N'est-ce pas plutôt l'œuvre de quelque obscur faussaire ? Car on se rappelle comment le Diarium a vu le jour. Aucun contemporain ne parle de ce fait, ni Marino Sanuto, ni Zambotto. ni Frizzi, ni aucun des Chroniqueurs qui nous ont laissé les récits les plus circonstanciés des fêtes données au Vatican à l'occasion du mariage de Lucrèce. Il n'en est fait mention dans aucune des lettres que les envoyés de Ferrare adressent chaque jour de Rome à leur maître. Il y a plus, la marquise de Mantoue, sœur d'Alphonse d'Esté, a envoyé à Rome un agent secret qui la tient au courant des moindres incidents du Vatican : or, nulle part, dans ses relations que l'on conserve encore, il ne fait allusion à rien qui se rapproche de cette révoltante scène. Il n'est pas possible de croire que si cette monstrueuse orgie eût eu lieu, tous ces historiens, tous ces légats de Ferrare et de Mantoue se fussent tus comme à l'envi. Où est ici la garantie qui force à accepter un fait pour vérité historique ? Voltaire parlant de Louis XIV a écrit : « Ce qui n'est point vraisemblable ne doit point être cru, à moins que plusieurs contemporains dignes de foi déposentunanimement du fait.» Ici. les contem-
« garum, bireta et alia, pro illis qui plures dictas meretrices carna- « liter agnoscerunt, quœ fuerunt ibidem in aula publiée carnaliter « tractatœ, arbitrio prtesentium, et dona distributa victoribus. » Burchard, Diarium de convivio quinquaginta meretricum cum duce Yalentiuensi, p. 77 apud Gordon, Vie d' Alexandre VI, etc., t. II, p. 146.
porains se taisent et le plus vulgaire bon sens dit que cette scène est invraisemblable.
Un vieillard, un Pape épié de tout ce qui l'approche, entouré de cardinaux peu favorables à son autorité et sur qui le monde entier a les yeux ouverts, qui loge dans son palais les ambassadeurs de Ferrare venus nombreux à Rome pour arrêter les préparatifs de la noce de sa fille, peut-il être accusé d'une infamie aussi inconcevable sans des preuves convaincantes *? Quelles preuves apporte le vrai ou le faux Burchard ? Aucune. Ces turpitudes abominables ne sont guère dans la nature. Un vieillard peut avoir dans sa tête des idées de libertinage, mais il serait au désespoir qu'il y eût un seul témoin de sa honte. Quand a-t-on vu un vieux président de cour, un vieil archevêque, un vieux roi rassembler une cinquantaine de ses domestiques, pour leur servir de jouet, pour être à leurs yeux l'objet le plus ridicule et le plus méprisable ? C'est calomnier l'humanité. On haïssait les Borgia et. parce qu'ils aimaient à donner des fêtes splendides au Vatican, on insinua que ces fêtes n'étaient que la répétition des orgies de Caprée. Nous avons entendu dire dans ces derniers temps en Angleterre, en France et en Italie, des choses plus horribles peut-être de l'un des plus grands et des plus vénérables Pontifes qui se soient assis sur la chaire de saint Pierre. Ne faut-il pas un infâme génie de calomnie pour trouver à dire contre des hommes pareils ? Quelle leçon aussi pour nous tenir en garde contre les insinuations haineuses qu'excita la vigoureuse répression d'Alexandre VI I
Hercule d'Esté venait de faire partir pour Rome
l'ambassade qui devait ramener Lucrèce à Ferrare. II confia cette mission au cardinal Hippolyte qu'accompagnaient plusieurs membres de la famille ducale. Les ambassadeurs avaient une suite de plus de cinq cents personnes, l'élite de la noblesse ferraraise. Ces seigneurs, magnifiquement vêtus de velours, de brocart d'or ou d'argent, avec de grosses chaînes d'or autour du cou. montaient de fringants chevaux. Le cheval était au moyen âge le symbole ou le piédestal de la force et de la majesté temporelle. Il était le compagnon inséparable du chevalier et du noble. Ils sortirent de Ferrare le 9 décembre, précédés de treize trompettes et de huit hautbois. Tout le long de la route, ils furent reçus par les princes et les évêques dont ils traversaient les terres, avec la distinction que méritaient leur propre rang, celui de leur maître et du Pape.
Leur voyage, qu'on pourrait accomplir aujourd'hui en quatorze heures, dura treize jours. Arrivés à Monterosi, château situé à quinze milles de Rome, le cardinal Hippolyte dépêcha un courrier pour prévenir le Pape de leur arrivée. Les Ferrarais désiraient donner une grande solennité à leur entrée. Le moyen âge avait le secret des grands spectacles; celui-ci devait être superbe.
L'ambassade arriva le matin 'du 23 décembre à Ponte Molle ; elle trouva là des tables abondamment servies et les seigneurs descendant de cheval purent réparer leurs forces en se reposant.
Quand le cortège arriva au Pont du Tibre il fut accueilli par le gouverneur de Rome accouru à sa ren-
contre avec les nobles et les sénateurs et une suite de deux mille hommes à pied et à cheval. Un peu plus loin on rencontra le cortège de César Borgia précédé de six pages derrière lesquels venaient cent gentilshommes à cheval, puis deux cents fantassins suisses richement habillés, coiffés de toques à plunies et armés de hallebardes. Après eux venait César, accompagné de l'ambassadeur français. César avait pour l'occasion revêtu un costume français sur lequel il avait noué une écharpe d'or. La musique éclata en joyeuses fanfares, tous les seigneurs mirent pied à terre; César embrassa le cardinal Hippolyte, et chevaucha à ses côtés jusqu'il la porte de la ville.
Là, le cortège fut salué par dix-neuf cardinaux dont chacun était venu avec une suite de deux cents personnes. Enfin cette cavalcade, composée de plusieurs milliers d'hommes à cheval, s'ébranla au bruit des tambours, des flûtes et des hautbois, prit le Corso, traversa le champ de Flore, et parvint au Vatican, saluée par les salves du château Saint-Ange.
Le Pape accueillit les seigneurs de Ferrare avec de grandes démonstrations de joie. Il embrassa amicalement le cardinal Hippolyte et les princes de la maison d'Esté qu'il voulut loger au Vatican. Les autres seigneurs de Ferrare furent hébergés par des familles nobles de Rome (1).
(1) Beknardino Zambottu. Cronaea ferrarese, précieux manuscritconservé à la BiMioth. de Ferrare. Un Ferrarais (Mgr Autonelli) en a publié un extrait en 1867, sous ce titre : Lucrezia Borgia in Fev rara sposa t; don Alfonso d'Esté. Memorie storische, vol. in-8° d<- 77 pagi -.
En sortant de la salle consistoriale. ils pénétrèrent chez Lucrèce. Celle-ci vint à leur rencontre au bras d'un vieux gentilhomme. El Prête, envoyé à Rome par Isabelle de Mantoue pour la renseigner sur les fêtes et les toilettes dont ce mariage serait l'occasion, nous donne une idée de l'habillement des femmes qui ne fut jamais plus riche ni plus distingué qu'à l'époque de la Renaissance. « Lucrèce, dit-il, portait une robe de drap blanc bordé d'or, sur laquelle était jeté un fourreau de velours brun garni de martre; les manches, en brocart d'or de couleur blanche, étaient étroites et coupées en biais à la mode espagnole ; sa coiffure était en crêpe vert, entouré d'un mince filet d'or et de deux rangs de perles ; autour du cou elle portait un gros collier de perles, avec un rubis balais non monté (1). »
Lucrèce n'embrassa pas ses beaux-frères, elle se contenta de s'incliner en face de chacun d'eux, ce qui passait pour une coutume française. Elle charma les ambassadeurs par son enjouement et ses manières gracieuses. Marino Sanuto ajoute qu'avant de les congédier elle leur lit servir des rafraîchissements et leur distribua à tous avec une grâce charmante de petits cadeaux consistant en bijoux fabriqués à Rome. Le soir de ce même jour, Pozzi, l'envoyé de Ferrare, rendant compte à son maître de sa visite officielle à la duchesse, vante sa grâce, sa modestie, son amabilité, sa décence, sa piété. Il l'informe qu'elle doit se confesser le lendemain pour se préparer à communier en la
(1) El Prête a la marquise de Mantoue. — Les relations de cet agent sont conservées aux archives des G-onzague, a Mantoue.
fête de la Nativité de X.-S. Un mot de sa lettre laisse bien voir qu'on n'ignorait pas à Ferrare les fables insensées qu'à Xaples des ennemis du Pape s'appliquaient à accréditer contre elle, mais l'ambassadeur en sourit de pitié. « Dans son attachement pour ses « maîtres, il se réjouit grandement de ce qu'il voit, de « ce qu'il entend (1). »
Quelques jours plus tard les deux ambassadeurs écrivent à leur seigneur : « Plus nous la fréquentons (Lucrèce) et plus nous étudions sa vie de près, plus nous concevons une haute idée de sa bonté, de sa chasteté et de sa discrétion. Nous remarquons aussi que sa vie intérieure est non seulement chrétienne, mais même dévote (2). »
Bien que le mariage eût été déjà conclu à Ferrare par procuration, Alexandre, pour donner une plus grande solennité à la cérémonie, voulut que cette formalité fût renouvelée à Rome.
Le 30 décembre, les seigneurs de Ferrare vinrent prendre Lucrèce pour la conduire au Vatican où devaient se célébrer solennellemeut ses liançailles avec Alphonse. Elle sortit de son palais avec toute sa cour et quinze dames d'honneur. Don Ferrante et don Sigismond, ses beaux-frères, la conduisaient par la main. Le Pape, assis sur son trône, l'attendait dans la salle Pauline, où il avait rassemblé toute sa cour. On donna lecture du mandat du duc de Ferrare. Don Ferrante
(1) Gian Luca Pozzi au duc Hercule, Rome 23 déc. 1501. Aux archives d"Etat, à Modéne. — Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 389 et Doc. n° 33.
(2) Pozzi et Saraceni au duc Hercule. Rome, le 28 déc. 1501. — Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 400.
représentait son frère. Le prince adressa à Lucrèce la question d'usage, et sur sa réponse affirmative, il lui passa l'anneau au doigt en lui disant :
— Illustre donna Lucrèce, l'illustre don Alphonse vous envoie de son plein gré cet anneau de mariage et je vous l'offre en son nom.
Lucrèce répondit : Je l'accepte aussi de mon plein gré.
Le cardinal Hippolyte lui offrit alors au nom d'Alphonse des présents d'une richesse infinie : c'étaient des chaînes, des anneaux, des pendants d'oreilles, des pierres précieuses magnifiquement montées, des colliers de perles. Les narrations contemporaines énumèrent avec complaisance ces présents qu'on évaluait à 70.000 ducats. Le cardinal offrit en son propre nom à sa belle-sœur, quatre croix plus précieuses encore par le prix du travail que par l'or et les pierreries dont elles étaient faites ou décorées. Les amis des Borgia lui firent à leur tour de riches présents. Puis il y eut des banquets, des danses moresques ou ballets (1), des fêtes somptueuses , où la poésie, qui était la principale magnificence de ces spectacles, fit l'éloge des deux fiancés (2).
Ces fêtes durèrent plusieurs jours. Il y eut d'abord sur la place Saint-Pierre des joutes et des tournois. Le
(1) Dans les pays romans qui avaient subi les invasions des Sarrasins, les danses en armes simulaient ordinairement un combat entre les Maures et les Chrétiens. Pour mieux marquer le contraste, on représentait les Maures comme des nègres, morî en italien; de là, pensons-nous, ce nom de moresque, qu'on étendit ..u ballet en général.
(2) Burchard, Diorium, etc., ap. Gordon, Vie d'Alex. VI, etc., p. 147.
premier jour on simula un combat naval. Huit gentilshommes défendaient un vaisseau contre un nombre pareil d'assaillants. L'attaque et la défense furent vives ; on se servait d'armes affilées, cinq combattants furent blessés.
Le 2 janvier ce fut un combat de taureaux.
Depuis quelque temps Rome était passionnée pour ces jeux. La mode espagnole de ces combats s'était implantée à Naples avec les Aragon, à Rome avec César Borgïa. Celui-ci déployait dans ces jeux barbares une adresse surprenante et une grande force. L'année précédente il avait jeté Rome entière dans l'admiration en abattant d'un seul coup la tête d'un taureau. Cette fois encore il y prit part et donna de nouvelles preuves de son habileté et de son courage (1).
Les comédies, les moresques et les allégories étaient les principaux divertissements des fêtes dans les cours d'Italie. Les princes d'Esté avaient donné l'ordre à leurs envoyés de tenir un journal exact de celles du Vatican. Ils s'acquittèrent de leur tâche en véritables historiens. Leur récit est une peinture précieuse des divertissements de cette époque. Nous les écouterons un moment.
« Cette nuit on a récité, dans la chambre du Pape, la comédie del Menechmo (2), et l'esclave, le parasite, l'entremetteur et la femme du Ménechme ont très bien
(1) El Prête à la marquise de Maatoue, 2 janv. 1502. Aux archives des Gonzague, à Mantoue.
(2) Lea Ménechmea de Haute. — La fable de cette comédie roule sur les équivoques auxquelles donne lieu la ressemblance de deux frères jumeaui nommés Méuechmes. Cette comédie a été imitée par Régnard.
joué leur rôle. Mais les Ménechmes eux-mêmes ont manqué de grâce; ils ne portaient pas de masques et il n'y avait pas de décors parce que l'appartement n'était pas assez grand. Dans le passage où le Ménechme est saisi sur l'ordre de son beau-père qui le prend pour un fou, et s'écrie qu'on lui fait violence, il dit que c'est incompréhensible quetellechoselui arrive, à lui que César défend, que Jupiter protège et auquel Hercule est favorable.
« Avant la récitation de cette comédie on avait eu la représentation suivante : on vit apparaître un enfant en habit de femme qui figurait la Vertu et un autre sous les traits de la Fortune. Comme les deux déesses se querellaient, chacune prétendant être la plus puissante, survint la Gloire montée sur un char triomphal et debout sur un globe autour duquel on lisait ces mots : Gloria dormis Borgiœ, La Gloire, qui s'appelait aussi l'Eclat, donna la préférence à la Vertu sur la Fortune, en disant que César et Hercule avaient vaincu la Fortune au moyen de la Vertu et rappela plusieurs actions brillantes de l'illustre duc de Romagne.
« Ensuite apparut Hercule revêtu de la peau du lion et armé de sa massue, contre lequel Junon envoyait la Fortune. Hercule était vainqueur, la faisait prisonnière et l'enchaînait. Junon demandait alors à Hercule de rendre la liberté à la Fortune et lui, clément et généreux, la remettait à Junon à condition que ni l'une ni l'autre n'entreprendraient jamais rien d'hostile contre la maison d'Hercule ni contre celle de César Borgia. Elles en firent la promesse et Junon s'engagea en outre à favoriser le mariage contracté entre les membres de ces deux maisons. .
« Après cela venait Rome montée sur un char triomphal. Elle se plaignit qu'Alexandre, qui tenait la place de Jupiter, lui causait le tort de lui enlever l'illustre madona Lucrèce et faisait d'elle un grand éloge en montrant qu'elle était le refuge de Rome entière. Puis arrivait Ferrare, mais sans char triomphal ; elle dit que Madona Lucrèce ne venait pas dans une ville indigne d'elle et que Rome ne la perdait pas. Mercure s'avançait alors ; il était envoyé par les dieux pour maintenir la concorde entre Rome et Ferrare, car leur volonté était que Madona Lucrèce se rendit à Ferrare. Il fit aussitôt monter Ferrare sur le char triomphal et lui donna la place d'honneur.
« Tout cela fut récité en vers héroïques très élégants. On y célébrait partout le mariage qui allait sceller l'alliance de César et d'Hercule avec L'intention évidente d'en conclure qu'ils accompliraient ensemble des exploits éclatants contre les ennemis d'Hercule. Si les événements devaient répondre à ces pronostics, nos affaires auraient une issue des plus heureuses (1). »
Enfin, le tl janvier (1502;. jour fixé pour le départ de Lucrèce, était arrivé; elle dut prendre congé de ses proches, de tous ceux qui lui étaient chers, particulièrement de son jeune enfant Rodrigue, qu'elle laissait à Rome sous la protection du Pape. Elle fit ses adieux à son père dans la salle du Perroquet, et s'entretint quelques instants seule avec lui. Au moment de se séparer, on l'entendit lui dire tout haut : « Ma fille chérie.
(1) Les ambassadeurs de Ferrare au duc Hercule, 2 jauv. Iô02. Aux archives d'Etat, à Modène.
que le Seigneur très fidèle garde ton àme et ton courage ! Souviens-toi toujours de ton père; donne-moi toujours de tes nouvelles; je ne te refuserai jamais rien de ce que tu me demanderas ; ne m'oublie jamais dans aucune de tes prières. Adieu. » Puis il passa de place en place pour suivre des yeux sa fille, jusqu'à ce que le cortège eût disparu complètement (1).
Elle sortit de Rome au milieu de son escorte d'honneur : le peuple se pressait sur ses pas pour la voir; les cardinaux, les ambassadeurs et les magistrats l'accompagnèrent jusqu'en avant de la porte del Popolo.
Lucrèce chevauchait sur une haquenée blanche portant un frein d'or. Sa toilette de voyage consistait en une robe de soie rouge garnie d'hermine, et un chapeau surmonté d'une plume. Les princes de Ferrare ses beaux-frères, et l'évêque de Consenza, François Borgia, que Frizzi qualifie de « vénérable personne de la maison de Borgia ». se tenaient près d'elle. Le voyage jusqu'à Ferrare devait être une fête continuelle dans l'appareil le plus pompeux. Son escorte comprenait plus de mille personnes , gentilshommes et dames d'honneur. Sa maison particulière se composait de cent quatre-vingts personnes, parmi lesquelles quinze dames ou demoiselles nobles lui servaient de compagnes. Cette suite présentait l'aspect d'une armée autant que d'un cortège nuptial. Plusieurs chariots que le Pape avait fait fabriquer à Rome, et cent cinquante mulets étaient chargés du trousseau de la princesse. Une relation contemporaine nous donnera une idée du trous-
(1) Beltrando Costabile au duc Hercule. Rome, 6 janv. 1502.
seau d'une fille noble à cette époque de la Renaissance. C'est un agent du marquis de Mantoue que nous allons écouter : « La dot sera de trois cent mille ducats, sans compter les cadeaux que Madona recevra un jour ou l'autre. Elle se décompose ainsi : cent mille ducats comptant (au taux de Ferrare) ; de l'argenterie pour plus de trois mille ducats, des joyaux, du linge nn> des ornements précieux pour les mulets et les chevaux formant ensemble la valeur de cent autres mille ducats. Entre autres choses, elle a un vêtement confectionné valant plus de quinze mille ducats, et deux cents chemises de prix, dont plusieurs valent cent ducats pièce; chaque manche coûte à elle seule trente ducats et se trouve garnie de franges d'or et d'autres ornements du même genre (1). »
Bologne avait préparé des fêtes magnifiques pour Lucrèce. Elle s'entendit élever au-dessus de la Lucrèce romaine, par sa modestie, sa sagesse et sa constance. La duchesse Elisabeth d'Urbin l'accueillit comme une sœur et l'accompagna jusqu'à la cour d'Alphonse; à Forli, la salle du palais était tendue de tapis précieux. Les Bentivogli de Bologne épuisèrent, en sa faveur, les honneurs de leur cour. Dans chaque ville, les dames nobles se faisaient une gloire de saluer la fiancée d'Alphonse d'Esté et de lui offrir des présents. On laissait à Lucrèce le temps de se reposer des fatigues, d'assister aux bals qu'on lui donnait chaque jour, et d'écouter les louanges des poètes.
(1)«... E duceuto camicie excelenti in le quale multe hanno pretio de ceuto ducati l'una e le rnanige solum valeuo trenta ducati l'una cum frisi d'oro e lavoro simile. » Relation de Giovanni Lttcido. Aux archives de Mantoue.
A la fin de janvier, elle n'était plus qu'à une petite distance de la ville de Ferrare, où on l'attendait avec impatience.
A partir du jour où elle a quitté Rome, sa vie entre dans une nouvelle phase. La vie de Lucrèce comprend en effet deux périodes bien marquées. La première s'écoule à Rome, la seconde à Ferrare. Les faits peu nombreux que nous avons rapportés jusqu'à ce jour, et qui s'entrelacent à l'histoire de sa maison, conduisent Lucrèce à la fin de la première période, c'est-à-dire à son arrivée au palais ducal d'Esté. Nous nous efforcerons de donner quelque idée de la duchesse de Ferrare. Mais l'histoire ménage bien des surprises au lecteur. Lucrèce Borgia, qu'on a chargée de crimes que n'ouït peut-être jamais l'oreille d'un casuiste, lui apparaîtra sur le trône ducal de Ferrare comme l'exemple de toutes les vertus. Ce n'est pas seulement une dixième muse, une quatrième grâce, mais une jeune femme qui fait l'ornement et la royauté de son sexe. Quand nous aurons recueilli les éloges que firent d'elle ses contemporains, nous aurons formé un panégyrique comme on n'en composa jamais à la louange d'une femme. C'est donc dans la première période de sa vie qu'il faut rechercher la femme chargée de crimes. Nous avons entendu V. Hugo dire, dans la préface de ce drame monstrueux où il prétend retracer le véritable portrait de Lucrèce Borgia : « A ceux qui lui reprochent d'avoir exagéré les crimes de Lucrèce Borgia, l'auteur dira : Lisez Tomasi, lisez Guichardin, lisez surtout le Diorium. » Eh bien, nous avons eu la curiosité de connaître Lucrèce telle que la virent les contemporains ;
nous avons interrogé Tomasi, Guichardin et surtout Burchard. Nous avons entendu bien d'autres témoins encore, et recueilli leurs témoignages. Est-ce notre faute si nous avons rencontré une autre Lucrèce toute différente; celle-ci belle autant que l'autre est repoussante? Burchard nous est particulièrement recommandé. Ce témoin était digne d'être appelé par l'accusation; c'est le témoin tel que nous le désirons, car on ne suspectera pas la sincérité de son témoignage. Quelles accusations élève donc Burchard contre Lucrèce ? Quelles monstruosités révèle-t-il ? Chose surprenante ! Il n'y a nulle part, dans le Diarium, un seul indice des crimes de toute nature dont les romanciers chargent sans cesse Lucrèce; sa présence à la bacchanale incroyable que nous avons rapportée, et c'est tout. Encore le protestant Grégorovius, qui n'ose pas repousser entièrement ce récit scandaleux, révoque-t-il en doute la présence de Lucrèce. « ... Il est possible, dit-il. qu'une orgie de ce genre ait eu lieu; est-il permis de croire, cependant, que Lucrèce, alors épouse déclarée d'Alphonse d'Esté, et qui pensait déjà à partir pour Ferrare, en ait été la spectatrice joyeuse (1)? » Cet Allemand, qui s'est fait un jeu de verser toutes les hontes et toutes les ignominies sur la tête de ses maîtres, qui a fait de son œuvre le cloaque de toutes les boues qu'il ramassait sur son chemin, s'incline devant Lucrèce et respecte son nom. Son regard, qui a tout pénétré, tout sondé, pour lequel la nuit n'a pas eu d'ombres, qui a plongé jusqu'au fond des cœurs pour en surprendre les plus
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 328.
secrètes pensées, n'a rien vu, n'a rien entendu de ce qu'écrivaient dans leurs satires Pontano et Sannazar à la cour de Naples. « Ce passage, ajoute Grégorovius aux lignes que nous venons de citer, ce passage est d'ailleurs le seul du Diarium de Burkhard où Lucrèce soit présentée sous un tel aspect. Il ne dit rien, au reste, qui puisse porter atteinte à son honneur. Aussi n'est-ce pas son journal qui semble confirmer les accusations des Napolitains et de Guichardin (1). t Cette confirmation ne se rencontre nulle autre part. Mais, pour quiconque a étudié, sans passion, l'œuvre du célèbre maitre des cérémonies, ce silence est le plus magnifique éloge de Lucrèce, et le « voyez Burchard » de V. Hugo le premier acte d'une honteuse comédie dont le lecteur de bonne foi est la dupe.
Voulons-nous dire que l'âme de Lucrèce n'ait pu être flétrie au contact de tant de jeunes seigneurs débauchés, de poètes efféminés, de femmes évaporées dont les salons de l'aristocratie romaine étaient remplis. Nous ne pouvons avoir la prétention de révéler les secrets des cœurs, d'écrire l'histoire intime des âmes.
Notons en passant, sans rechercher par des comparaisons attristantes si l'état de notre société est meilleur ou pire, qu'en tout temps il en est de beaucoup d'âmes comme de la colombe de l'arche, qui planent sur la boue du monde sans y souiller leurs ailes. Mais ce qui est certain, c'est qu'entourée de tous les prestiges de la beauté, de la fortune, du luxe, de la vie mondaine, entourée d'une foule d'adulateurs entrepre-
(1) Grégorovius, ibid.
nants. « jamais Lucrèce n'a noué aucune intrigue amoureuse » (1), jamais elle n'a été accusée de légèreté. Voilà le témoignage incontestable des contemporains.
S'il en était autrement, croit-on sérieusement qu'Hercule de Ferrare et son fils Alphonse, ces deux princes que leurs vertus et leurs talents, soit dans la paix, soit dans la guerre, ont élevés au premier rang parmi les souverains de leur siècle, eussent consenti à perpétuer leur maison par une femme souillée? Croit-on que le chevaleresque Alphonse eût voulu donner pour mère à ses enfants une femme dont le nom les ferait rougir ? Croit-on que ces hauts et puissants seigneurs de Ferrare, les plus indépendants des princes d'Italie, eussent eu moins de courage que Frédéric de Naples, qui refusa opiniâtrement la main de sa fille à César ?
Mais Guichardin l'accuse d'avoir vécu sans remords dans l'inceste. Il ne s'agit pas d'accuser, mais il faut prouver. Oui, Guichardin a voulu faire de cette famille une famille incestueuse. Mais quelles preuves apporte d'une si abominable accusation Guichardin ? Nous les avons exposées dans notre récit. Le lecteur édifié croitil que Lucrèce soit coupable du crime sans nom dont il la charge, croit-il qu'elle soit le monstre qu'a dépeint le Florentin et qu'exhibent sans cesse les romanciers?
Nous connaissons l'origine de cette accusation. Guichardin l'accueille d'abord comme un bruit populaire ; il n'a pas l'air d'y croire (2), puis il le répète, l'encadre habilement dans sa narration, et enfin, en un autre
(1) Grégor.ovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 331. (1) « Era medesimamente fama, se pero e degno di cr«dersi f.anta d'ixormita ...»
endroit, il finit par donner comme certain ce propos mensonger. Guichardin en connaît, lui aussi, la source; il sait que ce sont les haines au service de la maison d'Aragon qui l'ont inventé, colporté dans des épigrammes insultantes ; il sait que ces poètes vivaient à la cour deNaples et non à Rome ; « que ces satires prouvent seulement la haine profonde que l'on portait à Alexandre et à César, instruments de la chute des Aragon (1). » Que ces courtisans cherchent à immoler à leur colère les auteurs de la ruine de leur idole, c'était leur rôle; mais outrager un ennemi dans sa fille, c'est une lâcheté indigne d'hommes qui se respectent. Guichardin s'est tristement fait le complice de leur crime; Guichardin est un malhonnête homme, mais un habile coloriste : ses disciples ont pris son livre et ont juré sur la parole écrite.
Mais enfin la vérité finit par triompher, et, par un bonheur inouï, ce sont des mains protestantes qui essuient le crachat que les ennemis passionnés des Borgia avaient jeté à la figure d'une femme. Honneur à M. Grégorovius ! Honneur surtout au courage de Roscoë (2) !
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. I, p. 324.
(2) Roscoe, Dissertation sur le caractère de Lucrèce Borgia , »pp . au t. I de la Vie et du Pontificat de Léon X.