CHAPITRE XXIV
Lucrèce en chemin pour Ferrare. — Entrevue d'Alphonse avec la duchesse à Bentivoglio. — La cour du duc l'attend a Torre délia Fossa. — Séjour à la villa d'Alberto d'Esté. — Présents du duc Hercule à sa belle-fille. — Les ambassadeurs à Ferrare. — Préparatifs de fête à la cour ducale. — Entrée solennelle à Ferrare. — Description du cortège nuptial. . — Réveil de Fanimosité de M. Grégorovius contre le Pape. — Accident de la porte Tedaldo. — Jeux scéniques. — Délivrance des prisonniers. — Hommages rendus à Lucrèce. — Le peuple accueille avec joie sa souveraine. — Contentement du duc Hercule. — Commencement de la liaison de Lucrèce avec Isabelle Gonzague de Mantoue.
Ferrare attendait, en ce moment, avec une vive impatience, l'arrivée de la duchesse. Chaque messager qui annonce l'approche du cortège accroît sa curiosité. Le peuple et la cour se préparaient également à la fêter. Son entrée fut un des plus brillants spectacles de l'époque. Les éloges des chroniqueurs ferrarais ne tarissent pas sur ces fêtes nuptiales ; leurs récits offrent un tableau trop précieux et trop intéressant des richesses, de la magnificence et des usages des cours princières aux xve et xvie siècles pour ne pas nous y arrêter un instant.
Lucrèce sortit de Bologne le 31 janvier 1502 pour continuer sa route sur Ferrare. Elle n'en était plus éloignée que de trois journées. Mais ce voyage à cheval qui durait depuis vingt -quatre jours avait
brisé de fatigue la jeune femme. La duchesse voulut alors franchir le reste de la route en suivant en bateau le canal qui conduisait de Bologne au Pô. Le soir elle arriva à Caste! Bentivoglio, à vingt milles seulement de la résidence ducale d'Esté. La rencontre qu'elle y fit d'Alphonse l'impressionna tendrement. La veille, en effet, le prince, impatient de voir son épouse, était sorti déguisé de Ferrare avec une escorte de quatre cavaliers. Il était arrivé à Bentivoglio presque en même temps que Lucrèce. Cette apparition subite la surprit au premier moment, mais elle se remit promptement et le reçut avec beaucoup de grâce. Le prince demeura deux heures avec sa femme ; il n'échappa point au charme qu'elle exerçait autour d'elle et qui ravissait tout le monde. Quand Alphonse repartit pour Ferrare son âme débordait de joie. D'un autre côté, cette démarche où se révélait le cœur de l'époux ravit la duchesse. « Tout le peuple, dit le chroniqueur ferrarais Zambotto , fut réjoui et la jeune épouse ainsi que les siens, en voyant que Sa Seigneurie avait éprouvé le désir de la voir et l'accueillait avec tant d'empressement ; c'était un signe qu'elle serait bien reçue et encore mieux traitée (1). »
Le lendemain elle atteignit Torre délia Fossa où l'attendait toute la cour ducale. « Quand elle fut descendue de son bateau, dit M. Grégorovius résumant les chroniques ferraraises. Alphonse vint l'em-
(1) Lucrezia. Borgia in Ferrara, etc., memorie storiche estratte dalla cronaca ferrarese di Bkrn. Zambotto, etc., p. 13 : « E questo piace a tutto il popolo e molto più a la Sposa e a tutti i suoi che Sua Signoria la desiderasse vedere, e anche la togliesse di buon cuore che fu indizio la saria ben ricevuta e meglio trattata. »
brasser après qu'elle-même lui eût baisé respectueusement la main. Ils montèrent ensuite tous ensemble sur un Bucentaure pompeusement armé, où les ambassadeurs étrangers et plusieurs cavaliers furent présentés à la fiancée, dont ils baisèrent la main. On se rendit au Borgo San Luca, où l'on mit pied à terre au son de la musique et au bruit des salves d'artillerie. Lucrèce se rendit alors au palais d'Alberto d'Esté, frère d'Hercule. Elle y fut reçue par Lucrèce Bentivoglio, et par plusieurs dames d'honneur. Le sénéchal du duc lui présenta Mme Teodora et douze jeunes filles nobles qui devaient être ses dames d'honneur à Fer rare. Cinq belles voitures avec un attelage de quatre chevaux lui furent amenées en présent de la part de son beau-père. Lucrèce passa la nuit dans cette villa qui a disparu depuis cette époque; le faubourg San Luca reste encore, mais l'aspect des lieux a changé au point de n'être plus reconnaissable.
« La résidence de la maison d'Esté était déjà remplie de milliers de nouveaux venus, invités par le duc ou attirés par la curiosité. Tous les vassaux nobles de l'Etat de Ferrare se trouvaient là, mais il n'y avait point de princes régnants. Les princes d'Urbin et de Mantoue s'y étaient fait représenter par leurs femmes et Annibal figurait au nom de la maison des Bentivogli; Rome, Venise, Florence, Lucques, Sienne et le roi de France avaient envoyé des ambassadeurs qui avaient été reçus dans les palais de la noblesse. César était représenté par ses cavaliers , mais lui-même n'avait pas quitté Rome. Au contraire , sa femme Charlotte d'Albret de France devait . sur le désir
d'Alexandre, se rendre à Ferrare pour la noce et y rester un mois ; pourtant elle n'y vint pas.
« Hercule s'était occupé des préparatifs de la solennité avec une prodigalité royale, et depuis des semaines les magasins de la cour et de la ville avaient été remplis de provisions. Tout ce que la Renaissance avait fait éclore de beau à Ferrare, au sein d'une cour polie et d'une cité prospère où iiorissaient les sciences, les arts et le commerce, avait été magnifiquement employé et exhibé pour la circonstance (1). »
Tout était prêt à Ferrare. Le 2 février, « à deux heures de l'après-midi, continue le traducteur des chroniques mentionnées, le duc, suivi de tous les ambassadeurs et de sa cour, se rendit à la maison de campagne d'Alberto pour venir prendre sa belle-fille . La cavalcade se mit en ordre pour traverser le pont du bras du Pô et entrer par la porte de Castel Tedaldo, qui n'existe plus aujourd'hui.
« La marche était ouverte par soixante - quinze archers portant les couleurs de la maison d'Esté, le blanc et le rouge, derrière lesquels suivaient quatrevingts trompettes et un grand nombre d'hautbois. Venaient ensuite la noblesse de Ferrare sans distinction de rang ; puis la maison de la marquise de Mantoue, qui était restée au palais ducal, et celle de la duchesse d'Urbin. Derrière suivait à cheval, à côté de son beau - frère Annibal Bentivoglio , don Alphonse escorté de huit pages. Il était vêtu de velours rouge à la mode française et avait la tète couverte d'une toque
(1) Lucrèce Borgia, t. 11, p. 22-24.
de velours noir, à laquelle était adapté un ornement en or repoussé. Il portait des guêtres françaises de velours noir appelées gamaches. et des bottines de couleur incarnat. Son cheval brun était couvert de caparaçons en velours cramoisi et or.
t II est surprenant qu'Alphonse ne se trouvait pas aux côtés de son épouse pour entrer à Ferrare ; mais l'étiquette de cette époque était soumise à d'autres règles que celle de notre temps. Comme le nouveau marié marchait en tète du cortège dont sa femme occupait le milieu et que terminait le duc Hercule, Lucrèce se trouvait désignée comme la personne en l'honneur de laquelle surtout la solennité avait lieu. Derrière Alphonse venait sa cavalcade composée de pages et d'officiers de cour, parmi lesquels se trouvaient plusieurs cavaliers espagnols, puis cinq évêques et ensuite les ambassadeurs rangés dans l'ordre de leur importance, de sorte que les quatre députés de Rome, montés sur de beaux chevaux et revêtus de longs manteaux de brocart avec une toque de velours noir sur la tête, venaient les derniers. Après eux suivaient six tambours et les deux bouffons favoris de Lucrèce.
« Ensuite s'avançait montée sur un coursier blanc en caparaçon écarlate et suivie d'écuyers, la mariée étincelante de beauté et de joie. Lucrèce portait une camorra de velours noir aux manches larges, avec de délicates franges d'or et une sbernia de brocart d'or, garnie d'hermine. Sa tête était couverte d'un réseau sans diadème, en forme de voile, étincelant d'or et de diamants, que lui avait donné son beau-père : autour
de son cou était une chaîne de grosses perles et de rubis qui avait appartenu jadis à la duchesse de Ferrare. Ses beaux cheveux se déroulaient librement sur ses épaules (1). Elle chevauchait sous un baldaquin de pourpre que les docteurs de Ferrare, c'est-à-dire les membres des facultés de droit, de médecine et de mathématiques, portaient à tour de rôle.
« Pour faire honneur au roi de France, protecteur de Ferrare et des Borgia, Lucrèce avait fait appeler son ambassadeur, Philippe délia RoccaBerti, et l'avait placé à sa gauche, de sorte qu'il chevauchait à côté d'elle, sans se trouver pourtant sous le baldaquin. Une telle distinction était destinée à montrer que c'était ce puissant monarque qui conduisait l'épousée au palais des princes d'Esté.
< Derrière Lucrèce venait le duc vêtu de velours noir et monté sur un cheval de poil sombre, couvert de caparaçons de même étoffe. Il s'avançait à gauche de la duchesse d'Urbin. qui portait également un vêtement de velours noir.
« A la suite venaient les nobles et les pages, puis les autres princes de la maison d'Esté, ayant chacun à son côté une dame de Lucrèce. Trois seulement des femmes qui avaient accompagné Lucrèce étaient à cheval : c'étaient Hieronyme Borgia, épouse de Fabio Orsini, une autre Orsini qui n'est pas désignée autrement, et madame Adrienne, « noble dame, veuve et parente du Pape », ainsi que l'appelle Isabelle de Gonzague. * Derrière elles suivaient quatorze voitures de gala,
(1) Cf. Lucrezia Borgia in Ferrara, etc., p. 39.
qui conduisaient les dames d'honneur de Ferrare en toilette magnifique, parmi lesquelles se trouvaientdouze jeunes filles destinées à la cour de la nouvelle duchesse. Puis venaient deux mules blanches et deux chevaux blancs couverts de velours et de soie et de précieux ornements d'or. Quatre-vingt-six mulets, qui portaient la garde-robe et les objets précieux de la mariée, suivaient ceux-là (1). »
Ici M. Grégorovius s'interrompt pour remarquer qu'il ne venait pas à l'idée des curieux qui s'ébahissaient devant les richesses de la mariée, « que tous ces coffres qu'on étalait à leurs regards avec une pompe orgueilleuse contenaient les dépouilles de la chrétienté mise à contribution pour subvenir aux prodigalités de son chef. » Mais nous aurions eu la naïveté des Ferrarais ; M. Grégorovius ne nous a-t-il pas appris que le cardinal Ptodrigue était immensément riche, « le plus riche des princes de l'Eglise (2) ? b Du Pontife qui protège les lettres, les savants et les artistes, embellit la ville, restaure ou crée tant de monuments, Guichardin a voulu faire un avare : notre allemand au contraire reproche sa prodigalité au souverain qui avec les faibles ressources financières du Saint-Siège à cette époque devait laisser dans le trésor pontifical, quelques mois plus tard, plus de cent mille ducats d'or. Si les richesses offertes à Lucrèce avaient insulté à la misère du peuple, ce spectacle de luxe n'eût été qu'odieux ; mais le même homme qui avait doté magnifiquement la duchesse de Ferrare avait ramené
(1) Lucrèce Borgia, tom. II. p. 24-29.
(2) Lucrèce Borgia, t. I, p. 48 et seq.
l'abondance dans Rome. Il avait rempli les greniers publics, il protégeait le peuple contre les exactions des brigands titrés de la Romagne, il se préoccupait des intérêts spirituels de la chrétienté et de la défense de l'Europe contre l'Islamisme; nulle partie de l'administration n'était négligée; il était permis, après cela, au père de doter sa fille.
« A la porte de Castel Tedaldo, continue M. Grégorovius, le cheval de Lucrèce, effrayé par une salve d'artillerie, jeta à terre l'héroïne de la solennité. La nouvelle mariée se releva; le duc la fit monter un autre cheval et le cortège se remit en marche. En approchant des arcs de triomphe et des tribunes, eurent lieu les salutations d'usage ainsi que les déclamations et les
scènes mythologiques Quand le cortège arriva sur
la place du Dôme, deux danseurs de corde descendi. rent de deux tours et vinrent complimenter l'épousée. A cette époque, le facétieux se mêlait toujours au so lennel.
« Le soir tombait quand la cavalcade arriva à cette place. En ce' moment tous les prisonniers furent mis en liberté etlestrompettesetles hautbois se groupèrent et se mirent à jouer de leurs instruments (1). »
La nuit était venue quand le cortège atteignit la résidence préparée pour les nouveaux mariés. Les époux furent conduits au son de la musique à la salle de réception où ils prirent place sur un trône. Alors commença la présentation officielle des personnes de la cour à la nouvelle souveraine. Un orateur vint aus-
(1) Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 29-30. — Cf. Lucrezia Borgia in Ferrara, etc., p. 15-11) et 40-47.
sitôt après adresser à Lucrèce le discours d'usage, lequel il rappelait tous les souvenirs glorieux de la maison de Borgia. L'année précédente, le duc Hercule avait chargé ses ambassadeurs à Home de lui envoyer des notices dont l'orateur aurait à tirer parti. r dépêche est un document désormais acquis à 1 histoire de cette famille.
i Illustrissime prince et notre Seigneur particulier. < Noua n'avons épargné ni le zèle ni les recherches pour découvrir tout ce qui concerne les actes de cette illustrissime maison de Borgia, ainsi que Votre Excellence nous en avait donné l'ordre : nous avons donc puisé partout nos informations et nous y avons également employé ceux des nôtres qui se trouvent à Rome et non seulement les savants, mais encore les personnes dont, à notre avis, cela pouvait être le goût. Bien que nous ayons fini par découvrir que cette maison est noble et très ancienne en pays espagnol, nous n avons pourtant pas vu que ses ancêtres aient accompli quelque grand fait remarquable, car on mène en ce pays une existence ir~s civile et délicate, et Votre Excellence sait que telle est la coutume en Espagne et surtout à Valence.
seulement depuis Calixte jusqu'à nos jours qu il a été fait mention particulière de cette maison et surtout des actes de Calixte sur lesquels Platina a donné des renseignements suffisants. Mais tout ce quafait ?ape est généralement connu. Qui voudrait en faire un sujet de discours aurait un vaste champ devant :s n'avons donc, illustrissime Seigneur, rien maison que vous ne sachiez déjà.
et, en ce qui regarde la personne des papes, pas autre chose que les données fournies par cet auteur et les discours d'obédience qui leur ont été adressés. Mais les actes mêmes decespapes indiquent tout ce qu'on peut dire d'eux. Si nous apprenons quelque chose de plus, nous le communiquerons à Votre Excellence, à laquelle nous nous recommandons humblement. Rome, le 18 octobre 1501 (1). »
Après l'éloquence, la. poésie eut son tour.
On aime à penser que Lucrèce ignora toujours les outrages inspirés par la passion et la haine aux poètes de Xaples. S'il en a été autrement, quel martyre pour la jeune femme ! Mais la réparation commence. Jamais une femme n'a été insultée comme le fut par Pontano et Sannazar la fille d'Alexan Ire. jamais aussi aucune autre femme n'a été exaltée comme elle par les enfants des Muses.
Nicolô Paniciato célèbre son avènement à Ferrare, dans un cycle de poèmes qu'il réunit sous le titr « Borgias. » Dans ses vers harmonieux, souples, élégants, il place Lucrèce au-dessus d'Hélène , parce qu'aux charmes du visage elle joint une incomparable chasteté (2).
(1) Cité par ML Grégoroyius, Lucrèce Borgio . t. I. p. «£70-371.
(2) Voici une des épigrammes de Paniciato :
Tyndaridem jactant Heroica spécula cujus
Armavit varies forma superba Duces, Haec collata tibi, merito Lucretia cedit,
Nam tiras omne Helenes tamen obumbrat honor : Ma neces populis. diuturnaque bella paravit :
Tu bona tranquillie pacis opima refers.
Muribus illa suis speciem temeravit honestam :
Innumeris speciem dotibus ipsa colis :
La veille de l'entrée de la princesse à Ferrare, un asUlcfi humaniste, qui est à la fois poète, théologien., numismate., archéologue, avait fait imprimer des vers latins à la louange des nouveaux époux (1). Dans sa gracieuse souveraine. Cœlio Calcagnini a deviné la providence des lettrés : il en éprouva dans la suite les libéralités.
Mais le plus connu de ces lettrés était un jeune homme de vingt-sept ans dont le génie naissant faisait déjà la gloire de l'Italie, et qu'elle devait proclamer bientôt un second Homère. Si nous écoutons le poète lauréat de la maison d'Esté, la ville de Ferrare provoquera désormais l'envie de tous les étrangers à cause de l'incomparable joyau qu'elle possède ; cet incomparable ornement de la patrie du futur chantre de Roland, c'est la duchesse, « la pulcherrima virgo, qui égale, sous le rapport des charmes et des mœurs, les femmes des temps modernes ou anciens., célébrées par l'histoire et la fable (2). »
Ore deana prsestas : virtute veuustior aima : Fœda Helense faciès sequiparata tuœ.
Recueil ras. à la bibliothèque de Ferrare, sous ce titre :
Nicolai Marii Paniciati Ferrarjensis Borgias. Ad Excell. D. Lucretiam Borgiam III. Alphonsi Escensis Sponsam celeber. MJDII.
(1) Ccelii Calcagnini Ferrariensis. In illust. Divi Alphonsi Primogeniti Herculls Ducis Ferrar. ac divœ Lucretiœ Borgiœ nuptias Epithalamîum. Laurentius de Valentia imprimebat Ferraria; Deo Opt. Max. Favente, Caleud. Febr. MDII.
(2) Ludovici Areosti Ferrariensis Epithalamium ap. Carmuw. Ilh'.str. Poetarum Italorum, vol. I, p. 342-346.
Ce n'est là encore qu'un essai de ce que la poésie devait dire à sa louange ; ce n'était là non plus que le prélude des fêtes nuptiales préparées par le duc Hercule. Ces solennités brillantes durèrent six jours et surpassèrent en pompe et magnificence celles de Rome. On se rappelle que ces divertissements consistaient principalement en joutes, tournais, moresques et représentations dramatiques. Au sortir de ces spectacles magnifiques, deux spectateurs qui n'avaient pas détaché leurs regards de l'héroïne de ces fêtes se rapprochèrent pour se communiquer leurs impressions sur la nouvelle souveraine. Cagnolo de Parme a jugé davantage les charmes physiques de la princesse. « Elle est de moyenne grandeur, dit-il, et de mine élégante ; sa figure est un peu allongée, son nez bien profilé, ses cheveux blonds, ses yeux de couleur pâle : elle a la bouche un peu grande et les dents très blanches, la gorge mince et blanche et pourtant belle et suffisamment opulente. Toute sa personne respire sans cesse la gaieté et la bonne humeur (1). » Bern. Zambotto a mieux saisi les qualités de cette nature, il signale en même temps l'allégresse et l'admiration de la foule : « La nouvelle épouse est très belle de figure, ses yeux sont remplis de vivacité et de gaieté, elle est mince de taille, sagace. prudente, intelligente, de
(1) Lucrezia Borgia in Ferrara, etc., p. 39. « La detta Illustiis- •sima madama Lucrezia Borgia sposa si è di médiocre statura, gracile in aspetto, di faccia alquanto lunga, il naso profilato e bello, li capelli aurei, gli occhi bianchi, la bocca alquanto grande con li denti caudidissimi ; la gola schietta e bianca ornata con décente valore. ed in essere contiunamente allegra e ridente. »
bonne humeur, gracieuse et polie. Elle a plu tellement au peuple que tous l'ont accueillie avec le plus grand contentement et attendent de Sa Seigneurie protection et bon traitement (1). »
L'impression ressentie par Hercule n'est pas moins favorable. Sa joie et son contentement débordent dans sa lettre au Pape. « Très saint Père et seigneur, avant l'arrivée ici de l'illustre duchesse, notre fille commune. ma ferme intention était de lui témoigner de l'amitié et de l'honorer comme il convient, et de ne manquer aucune occasion de faire acte à son égard de tendresse particulière. Maintenant que Sa Seigneurie est auprès de moi, elle m'a causé une si grande satisfaction par les vertus et les qualités remarquables que je découvre en elle, que non seulement je suis confirmé dans mes bonnes dispositions, mais que la volonté d'agir ainsi en est considérablement accrue en moi... J'agirai de telle sorte envers la duchesse que Votre Sainteté devra reconnaître que je la considère comme ce que j'ai de plus précieux au monde. — Ferrare, 14 févr. 1502(2). »
Les fêtes de Ferrare avaient reçu leur principal éclat de la présence de trois femmes, Lucrèce, Isabelle Gonzague de Mantoue et la duchesse d'Urbin. « Toutes les trois, dit M. Grégorovius, comptaient au nombre des plus belles femmes de leur temps et les connaisseurs pouvaient ne pas savoir laquelle, surtout d'Isabelle et de Lucrèce, était la plus digne de la pomme de
(1) Lucrezia Borgia in Ferrara, etc., p. 20.
(2) Cette lettre conservée aux archives d'Etat, à Modèue, a été publiée par M. Grégorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 67-68.
Paris (1). » On sait combien les femmes conviennent rarement sur le mérite d'une femme ; Isabelle s'était au début opposée au mariage de son frère ; cette rivalité pouvait maintenant faire naître entre elles l'aversion et l'antipathie. Mais Lucrèce a tout de suite gagné le cœur de sa belle-sœur. Celle-ci, à peine de retour chez elle, lui écrit affectueusement :
« Illustre Signora. L'amitié que j'éprouve pour Votre Seigneurie et le désir que j'ai d'apprendre qu'elle continue de jouir de la bonne santé dans laquelle elle se trouvait à mon départ, me font croire qu'elle est dans la même attente en ce qui me concerne, et c'est pourquoi je l'informe, dans l'espoir de lui être agréable, que je suis arrivée ici saine et sauve lundi et que j'y ai trouvé l'illustrissime seigneur mon époux très bien portant. Il me reste de mon côté à apprendre l'état de Votre Seigneurie, afin de pouvoir m'en réjouir comme il convient à l'égard d'une sœur chérie. Et, bien qu'il me semble superflu de lui offrir ce qui lui appartient déjà, je veux néanmoins lui rappeler une fois pour toutes qu'elle peut disposer de ma personne et de mes biens comme de ce qui lui est propre. Je me recommande toujours à elle et la prie de me recommander à l'illustrissime seigneur son époux, mon très honoré frère. — Mantoue, 18 févr. 1502 (2). »
Lucrèce lui répond aussitôt :
« Illustrissime Signora, ma belle-sœur et très honorée sœur. Quoiqu'il eût été de mon devoir de préve-
(1) Ibid., p. 43.
(2) Aux archives des Gonzague, h Mantoue, et reproduite par M. Grégorovius, ibid., p. 62-G3.
nir les témoignages d'amitié que vous m'avez donnés, je me console néanmoins volontiers de ma négligence parce que je m'en considère eomme d'autant plus obligée envers vous. Je ne saurais vous exprimer avec quelle joie et quelle satisfaction j'ai appris votre heureuse arrivée à Mantoue, et le bon état de santé dans lequel vous avez trouvé l'illustre seigneur votre époux. Je demande à Dieu de lui continuer, ainsi qu'à Votre Seigneurie, félicité en toutes choses et accroissement de biens au gré de vos désirs. Et pour me conformer, comme j'en ai le désir et le devoir, à la recommandation de Votre Seigneurie, je lui fais savoir que par la grâce de Dieu, je suis en bonne santé et toujours prête à lui complaire. Votre sœur dévouée qui se met à vos ordres. Lucrezia Estexsis de Borgia (1). — Ferrare, le 22 février 1502. »
Ce fut le début d'une correspondance qui devait durer dix- sept ans entre ces deux femmes célèbres et dont les archives des Gonzague conservent les précieux documents. Dès le premier jour, la prévention d'Isabelle s'était évanouie pour faire place à une estime sincère, à une affection solide pour sa belle-sœur. Quel était donc le secret qui lui conciliait tous les esprits ? « L'agrément et la douceur de sa physionomie, dit M. Grégorovius, la gaieté et l'affabilité de ses discours sont des qualités que tous les contemporains ont célébrées chez Lucrèce (2). » Ces dons de la nature auxquels se joignent les qualités de l'âme, une politesse et
(1) Giov. Zuchetti, Lucrezia Borgia, duchessa di Ferrara, Milano, 1869.
(2) Lucrèce Borgia, etc., t. II, p. 38.
des grâces exquises avec les grands, une munificence royale pour les lettrés et les savants, et une tendre compassion pour toutes les infortunes, étaient l'aimant qui lui attachait tous les cœurs.