CHAPITRE XXIX
Plan de Jules II pour chasser les étrangers de l'Italie. — Alphonse d'Esté refuse de se séparer de Louis XII. — Bavard accourt au secours de Ferrare. — Portrait de la duchesse par le Loyal seri-iteur. — Alphonse cherche à se réconcilier avec le Pape. — Dangers qu'il court à Rome. — Fabrice et Marc-Ant. Colonna favorisent sa fuite. — L'Arioste a la cour de Jules II. — Combien Lucrèce était libérale. — La cour de Ferrare après la guerre. — Vie intérieure de Lucrèce. — Combien la poésie et l'histoire exaltent la duchesse. — Mort du marquis Gouzague. — Lucrèce tombe malade et se prépare à mourir. — Sa lettre à Léon X. — Douleur du duc Alphonse. — Regrets qu'excite la mort de la duchesse. — Conclusion.
La ligue de Cambrai avait fait triompher la politique de Jules II; Venise pour se réconcilier avec le Saint- Siège restitue les anciens domaines du patrimoine de l'Eglise. Mais l'œuvre du Pape n'était qu'à moitié accomplie; il lui reste à chasser les étrangers.
Pour sauver la nationalité italique, en refoulant par delà les Alpes Louis XII, il étouffe ses ressentiments contre Venise, détache Ferdinand de la coalition française en lui accordant l'investiture de Xaples, enrôle au service de l'Eglise les montagnards d'Uri et de l'CJnterwald, brouille Maximilien avec Louis et entraîne le roi d'Angleterre dans une guerre contre la Franco. Jules II ordonne alors à Alphonse d'Esté de
joindre ses armes à celles de l'Eglise. Alphonse, quoique vassal de Sa Sainteté, refuse de rompre avec le monarque français. Le Pape ne s'était pas trompé: le duc était un puissant auxiliaire pour Louis XII; à la célèbre bataille de Ravenne (11 avril 1512), à laquelle donna lieu la Sainte-Ligue, son artillerie devait déterminer le triomphe de nos armes. « Ce grand capitaine, dit l'Arioste, eut la gloire de vaincre dans les champs de la Romagne Jules II et les Espagnols (1). »
Aussi Jules II punit par l'excommunication le refus d'Alphonse de se séparer des Français et en même temps l'armée pontificale envahit les domaines du duc (2). Louis XII qui savait que le crime réel d'Alphonse était son attachement aux intérêts de la France vint au secours de son fidèle allié. On peut lire dans le Loyal serviteur par quel hardi coup de main Bayard sauva l'Etat de Ferrare. « Je ne sais comment les chroniqueurs et historiens n'ont autrement parlé de cette belle bataille delà Bastida. mais cent ans devant n'en avait point été de mieux combattue ni à plus grand hasard. Toutefois ainsi le convenait faire, ou le duc et les François étaient perdus. ■» C'est dans ces circonstances que le célèbre capitaine eut l'occasion de s'arrêter à Ferrare où il fit connaissance de Lucrèce. Les chevaliers français . accompagnés de leurs frères d'armes de Ferrare. étant entrés triomphants dans cette ville, y furent accueillis avec les plus grands hon
(1) Orlando, Cant. III, st. 55.
(2) Ml'ratori, Annali d"ltalia, vol. X. — Histoire in />"" Chevalier, le seigneur de Bayard, composée par le Loyal Servii
. !. chap. 31-:
neurs. C'est en rapportant ce fait que Jacques de Mailles, le biographe du « chevalier sans peur et sans reproche », trace de Lucrèce ce remarquable portrait :
« Sur toutes personnes, la bonne duchesse qui estoit i une perle en ce monde, leur fit un merveilleux ac- « cueil, et tous les jours leur faisoit festins et banquets « à la mode d'Italie tant beaulx que merveils. Bien « ose dire que de son temps, ne devant, ne s'est point « trouvé de plus triomphante princesse, car elle estoit « belle, bonne, douce et courtoise à toutes gens. Elle « parloit espagnol, grec, italien, françois et quelque i peu très bon latin, et composoit en toutes ces lan- « gués. Et rien n'est plus certain que, combien son « mari feust sage et hardy prince, ladicte dame, par « sa bonne grâce, lui a rendu de grands et bons ser- « vices (1). »
On sait que la mort du jeune héros Gaston de Foix, qui seul valait une armée, tombé à la bataille de Ravenne, eut pour effet de changer la victoire de la France en défaite et la défaite du Pape en triomphe. Alphonse se trouve maintenant sans défense; il songe donc à se réconcilier avec Jules II.
(1) Le Loyal Serviteur, Histoire du bon Chevalier, etc.. liv. III, chap. xxxiii, in fine. — Ailleurs le Loyal Serviteur rapportant le combat à outrance de deux Espagnols en champ clos, en présence des chevaliers français et d« la noblesse de Ferrare, raconte que l*un des combattants étant sur le point d'être frappé à mort parce qu'il refusait de s'avouer vaincu quoique terrassé, « la bonne duchesse priait à mains jointes le gentil duc de Nemours qu'il les fit départir « (liv. III. chap. xxxvit. Voila la femme h laquelle la littérature romantique a fait un renom de férocité sans pareille ! Gaston de Foix portait en l'honneur de la duchesse une écharpe à ses couleurs.
« Pendant tout le temps de la domination française en Italie, dit Audin, le duc Alphonse d'Esté s'était montré l'un des plus obstinés ennemis du Pontife. Ce n'était pas seulement un courtisan accompli, un bon soldat, mais un capitaine savant dans la manœuvre du canon. Nous savons de quelle utilité l'artillerie de ce prince fut à la sanglante journée de Ravenne. La bataille allait finir, quand Fabrice Colonna tomba dans les mains d'Alphonse. Louis XII réclama plus d'une fois ce prisonnier qu'il voulait faire conduire en France; mais le duc résista; les Français ayant été expulsés, il donna la liberté au captif, mais probablement avec l'intention secrète de se servir de Colonna pour faire la paix avec Jules IL Fabrice consentit à jouer le rôle de négociateur, et il fut plus heureux à la cour du Vatican que sur le champ de bataille ; mais Jules II exigeait que la réparation fût aussi éclatante que l'avait été l'offense. Au mois de juin 1512. le duc, muni d'un sauf-conduit, quitta ses Etats et partit pour Rome.
« Admis devant le Pontife, la couronne ducale sur la tête, il s'agenouilla, et. avec les marques du repentir le plus profond, prononça des paroles de soumission. Le Pape lui pardonn;).
« Le Pape voulait réunir Ferrare aux Etats de l'Eglise; il fit offrir au prince en échange la ville d'Asti. L'offre fut repoussée, et le duc apprit bientôt que ses Etats avaient été envahis par les troupes pontificales. A l'aide de Marc- Antoine Colonna, il put s'échapper de Rome. Il se cacha d'abord dans la forteresse de Marino puis parcourut l'Italie déguisé en moine, en soldat, en chasseur, en valet, pour échapper aux émissaires du
Pape. Quand il crut le moment propice, c'est-à-dire la colère du Pontife apaisée, il rentra dans sa capitale aux acclamations des habitants.
« Mais cette terrible image de Jules, qu'il avait vue devant lui pendant si longtemps, ne lui laissait plus de repos ; les beaux vers de son poète n'avaient pas même le pouvoir de chasser les funèbres visions qui le tourmentaient le jour et la nuit. Pour les dissiper, il résolut d'envoyer à Rome une ambassade solennelle ; mais il ne trouva pas d'ambassadeur, la peur glaçait toutes les âmes. A la fin, un jeune homme s'enhardit et promit d'intercéder auprès de Sa Sainteté : c'était l'Arioste. Le poète partit, demanda et obtint une audience. L'Arioste, en sa qualité de poète, crut devoir parler au pontife le langage de ces fiers paladins qu'il s'apprêtait à mettre en scène; mais Jules II l'interrompit en le menaçant de le faire jeter dans la mer, s'il ne se montrait plus respectueux. Le poète fit comme son maître, eut peur et s'enfuit en s'écriant : « Jamais il ne m'arrivera d'aller à Rome pour câliner la grande ire de Jules II (1). »
La colère du Pontife poursuivit le poète et le soldait : malgré leur courageuse défense Modène et Reg.gio furent détachées de l'Etat de Ferrare. La mort vint les délivrer tout à coup de leur terrible ennemi. L'exaltation à la papauté du cardinal de Médicis. «qui
(1) Aunix. Jlist. de Léon X, etc., ch. xn. — Ci. MuBAJORJ Annali d'Ital., vol. X. — Giichardin, lïb. XI. — Jovi: -, in tattâ Alfunsi, p. 178. — Sardi. Istorie Werraresi, lih. XII. — Giualdi, Comment, dtlle cose di Ferrara, p. 156. — Mazzuchelli, Scrittorî d'Iti'l. — Tiraboschi, StoriaûeJla Let. Ttaî., vol. VII. part. m. — Akimsto, Satires.
s'était toujours montré l'ami des princes &e Ferrare, lit concevoir à Alphonse l'espoir d'une parfaite réconciliation avec le Saint-Siège.
Ce fut pendant ces jours de tristesse que la duchesse signala sa charité et lit paraître toutes les richesses de sa vertu. Pendant qu'Alphonse -'touffait par son énergie la guerre qui menaçait Ferrare. elle s'appliquait à soulager les souffrances du peuple accrues par la famine qui éclata en cette année. Ecoutons un auteur peu accessible à l'enthousiasme :
« Lucrèce s'était acquis dans les Etats de son mari la considération et l'affection de tous. Elle était devenue la mère du peuple. Tous les malheureux trouvaient auprès d'elle accueil et protection. La famine, l'augmentation du prix de toutes choses et l'épuisement des finances avaient été les conséquences de la guerre : elle se priva de ses joyaux pour les mettre en gage. Elle renonça, comme Paul Jove le rapporte à sa louange, à la pompe et aux vanités mondaines auxquelles elle était habituée depuis son enfance (1). »
Mais ce n'était pas encore assez ; son cœur ému des misères de son peuple voulut y porter remède, ou. comme elle le disait à Aide, « laisser des monuments qui prouvent que ce n'était pas en vain qu'elle aurait vécu » : elle fonda des hospices où les pauvres et les malades pourraient trouver à toute heure les secours de l'art et de la charité.
La guerre avait un moment obscurci la splendeur
(1) Grégoroyks. Lucrèce Borgia, i. II. ;/. 195.
de la cour de Ferrare ; mais, dans les années de paix qui suivirent, elle redevint bien vite ce qu'elle était auparavant, c'est-à-dire l'une des plus brillantes d'Italie, grâce au patronage dont Lucrèce et Alphonse honorèrent toujours les arts et les lettres. Presque tous les artistes et les humanistes de l'époque furent leurs créatures ou leurs protégés. Panetti, Mazzolino, Dosso Dossi. Fra Bartholomeo, Garofolo, Michel Costa travaillent pour la cour à Ferrare, à Belri guardo ou à Belfiore ; Titien est le peintre en titre de la Duchesse ; Michel-Ange a sculpté pour elle un Cupidon qu'a chanté plus d'une fois Strozzi ; Raphaël approvisionne le muséum d'antiquités que le duc a établi dans son palais et promet de devenir pendant un mois l'hôte de Ferrare.
Cependant quand Léon X régna au Vatican, la cour d'Esté perdit de son éclat. La passion de ce Médicis pour les arts attira à Rome les talents les plus brillants de. l'Italie.
« C'est là que se rendit le poète Tebaldeo; c'est là que vivaient Sadolet et Bembo, secrétaires de Léon. Les deux Strozzi étaient morts. Aide, sur la carrière duquel, comme érudit et imprimeur, Lucrèce n'avait pas été autrefois sans exercer une influence favorable, s'était fixé à Venise; pourtant il continua de rester en rapports littéraires avec sa protectrice. Celio Cal cagnini était demeuré fidèle à Ferrare. L'université restait toujours florissante. Lucrèce était en termes très intimes avec ïrissin , noble Vicentin et rival malheureux d'Arioste dans l'épopée. On possède cinq lettres adressées par Trissin à Lucrèce dans les
dernières années de sa vie. Mais l'orgueil de Ferrare était Arioste dont Lucrèce vécut assez pour voir toute la gloire. Ce ne fut ni à elle ni à Alphonse qu'il dédia son poème, mais bien au cardinal Hippolyte au service duquel des circonstances fortuites l'avaient fait entrer. Jamais famille princière ne recueillit une célébrité pareille à celle qu'Arioste valut à la maison d'Esté. Grâce à YOrlando furioso, il l'a assise sur un monument littéraire immortel, ou qui durera du moins aussi longtemps que la langue italienne. Lucrèce ellemême occupe une place d'honneur dans le poème; mais quelque belle que soit cette place. Arioste lui eût pourtant offert des hommages plus réitérés et plus chaleureux, si elle l'eût elle-même excité à le faire en s'intéressant à son œuvre avec un enthousiasme réel (1). »
On pourrait s'étonner avec raison qu'un cardinal ait accepté la dédicace d'un poème où La Fontaine a trouvé le sujet de quelques-uns de ses contes. Mais le Roland publié en 1515 ne ressemble pas à celui que nous avons quelquefois traduit: il était moins étendu: l' Arioste le fit reparaître en 1532 avec de notables changements.
On connaît le mot intraduisible que l'on prête au cardinal d'Esté qui venait d'achever la lecture du Furioso : « Où diable, messer Arioste. avez-vous pris toutes ces extravagances? » Le mot a fait fortune aux dépens du prélat. Mais c'est une impertinence qu'il n'a pas dite, remarque très bien Audin. et d'autant plus
(1) Grkgorovius, Lucrèce Borgia, t. II, p. 198-199.
invraisemblable que, vaniteux comme il l'était, il devait être flatté des fines louanges que le poète donne à la maison d'Esté il).
Depuis 1515, où tout bruit de guerre avait cessé, Lucrèce menait une vie plus retirée. Ses enfants avaient grandi et elle s'occupait activement de leur éducation ; elle goûtait un bonheur suprême à donner la première vie de l'intelligence, la vie- de l'âme à ceux qui lui devaient la vie du corps. Nous avons entendu Arioste louer les principes pédagogiques de la duchesse ; son palais n'était pas seulement une académie, c'était quelque chose de plus beau, une véritable école chrétienne.
En avril 1514, Lucrèce devint mère pour la quatrième fois, elle donna le jour à un troisième fils appelé Alexandre et qui mourut à deux ans. Les soins de la maternité la forcèrent à donner un précepteur à ses enfants. Niccolô Lazzarino., protégé du Trissino et homme recommandable parmi les lettrés de l'époque, devint le maître des princes d'Esté.
Alphonse trouvait le bonheur dans son union avec Lucrèce; la naissance d'une seconde fille en juillet 1515 et celle d'un quatrième fils en novembre 1516 vinrent encore resserrer les nœuds de leur tendresse.
« Alphonse se voyait avec satisfaction père d'enfants qui étaient ses héritiers légitimes. Il allait à ses plaisirs particuliers, mais il éprouvait un vif contentement à constater le respect, l'admiration même dont son épouse était l'objet (2). »
La voilà, cette Lucrèce qu'ont tant calomniée les en-
(1) Ai-dix, Hist. de Léon X, chap. xxxi.
(2) Grégorovics, Lucrèce Borgia, t. II, p. 199.
nemis d'Alexandre VI et de César Borgia ! Est-ce là la femme des épig-rammes de Sannazar et de Pontano ? Reconnaissez -vous laFurie mise en scène par les dramaturges et les romanciers ? Les hommages des contemporains, poètes, historiens, ambassadeurs la vengent bien ! La poésie lui donne la première place dans le temple d'honneur élevé à son sexe; l'histoire en fait, suivant une heureuse expression, la plus triomphante princesse de son siècle. Ce n'est pas même la célèbre Isabelle de Mantoue qui tiendra le premier rang parmi les femmes illustres d'Italie à la Renaissance ; Caviceo pourra essayer de flatter cette remarquable princesse en disant d'elle pour tout éloge qu'elle approche beaucoup de la perfection de Lucrèce (1).
Lucrèce n'avait plus que quelques mois à vivre. Elle était déjà souffrante quand elle apprit la mort du marquis Gonzague de Mantoue. On se rappelle que les deux belles-sœurs ne formaient plus depuis leur première rencontre qu'un même cœur : la duchesse adressa à la veuve une touchante lettre relevée par les vues de la foi. Rien ne peut assurément faire mieux connaître ie caractère d'une personne que ses écrits. Nous osons donc former ici le souhait qu'il se rencontre un homme de talent, de loisir et de bonne foi pour recueillir et publier les lettres de la duchesse. Cette publication aiderait à compléter son histoire.
(1) « Accède alla tua excellentia quelle- lume che extinguere non si puo di quella vera mortale dea, Elisabetta Estense di Gonzagua, principe*sa Mantuana , alla quale le Muse famio riverentia. » Caviceo, ap. Qladrio, Storia di ogni poesia, t. II, Tel alias vol. VII. j
Dans toutes celles que nous connaissons, le cœur de Lucrèce s'y révèle par des accents d'intarissable tendresse : un cœur de fervente chrétienne pour Dieu et les pauvres ses membres souffrants, de tendre mère pour ses enfants, d'épouse affectueuse pour le duc Alphonse, de sœur pour ses amis, de protectrice bienveillante pour ses protégés. Voici celle qu'elle adressait à Isabelle, le 31 mars 1519 :
« Illustrissime Signera, ma belle-sœur et très honorée sœur. La perte cruelle que vous avez éprouvée par la mort de l'époux illustrissime et de bienheureuse mémoire de Votre Excellence m'a causé pour d'innombrables raisons tant de douleur et de chagrin que j'ai moimême trop besoin de consolation pour pouvoir en donner, surtout à Votre Excellence chez laquelle cette grande perte a dû provoquer la peine la plus vive . Je compatis donc aux regrets dont ce malheur accable Votre Excellence et je ne saurais parvenir à lui exprimer combien il m'impressionne et m'afflige. Mais c'est à l'heure qu'il est un fait accompli qu'il a plu à Notre-Seigneur de vouloir ; nous devons donc nous conformer à ses desseins et je prie et exhorte Votre Seigneurie à supporter ce coup avec fermeté, comme il convient à Votre Sagesse; et j'ai confiance que vous le ferez. Je ne vous dirai rien de plus aujourd'hui, sinon que je me recommande toujours à vous. Votre bellesœur, Lucrèce, duchesse de Ferrare (1). »
Le 14 juin suivant, Lucrèce accoucha d'un enfant mort-né. Elle eut comme le pressentiment de sa fin pro-
(1) Zochetti op. citât o, p. 21. — W. Gilbert, op. citât 0, t. II, p. 353. — Grégorovids, <>p. citalo, t. II, p. 221.
en
Eh PS h3
fc
<J ter
aç^
S o v^ S -2 ? fi ^ S -S ^
«•haine et la vit s'approcher avec une grandeur d'Ame remarquable. En prévision de ce moment suprême, elle demanda au Pape, Léon X, la bénédiction apostolique par cette lettre qui fut la dernière de sa main :
t Très Saint Père et mon seigneur vénérable. J'embrasse avec tout le respect possible les pieds sacrés de Votre Béatitude et je me recommande humblement à votre sainte grâce. Ayant éprouvé de grandes souffrances pendant plus de deux mois par l'effet d'une grossesse pénible, je suis accouchée d'une fille, comme il a plu à Dieu, le 14 de ce mois au matin, et j'espérais que ma délivrance me causerait en même temps du soulagement ; mais le contraire a eu lieu et je dois payer mon tribut à la nature. Et si grande est la faveur que m'accorde le Créateur très clément que je sais que la fin de ma vie approche et nie rends compte que dans quelques heures elle aura cessé non sans que j'aie reçu préalablement les saints sacrements de l'Eglise, Arrivée à ce point, je me suis rappelée en chrétienne, quoique pécheresse, de demander à Votre Béatitude qu'elle daigne puiser dans sa bonté au trésor spirituel afin de pouvoir offrir quelque soulagement à mon âme par sa sainte bénédiction. Je l'en supplie dévotement et je recommande à sa sainte grâce mon époux et mes enfants qui sont tous les serviteurs de Votre Sainteté.
« De Votre Sainteté l'humble servante.
« Lucrèce d'Esté (1). ■»
« Ferrare, le 22 juin 1519, à la 24e heure. » (1) V. aux PiÈctes Justificat., h" 26.
C'est là un monument précieux qui dépose à la postérité, en faveur de la pieuse duchesse. Cette lettre écrite en face de la mort a un accent qui ne trompe pas. « Elle est empreinte de tant de calme et de dignité, dit M. Grégorovius ; elle est si dépourvue de toute exaltation de sentiment, qu'il est bien permis de poser cette question : aurait-elle pu être écrite par une mourante dont la conscience eût été réellement chargée des crimes qui ont été imputés à la malheureuse fille d'Alexandre VI (1)? » Et l'histoire a répondu par la bouche de Léon X, lorsqu'en apprenant la mort de la noble duchesse il dit : « Je suis profondément affligé de cette perte, car c'était une chrétienne d'une éminente piété et très dévouée à l'Eglise (2). »
Elle mourut le 24 juin dans la nuit. Alphonse recueillit son dernier souffle. Son chagrin fut profond et ses larmes coulèrent. Ecoutons-le parler ; agenouillé près des reliques chéries de celle qu'il a aimée, à la religieuse clarté des cierges funéraires il annonça son malheur à son neveu Frédéric Gonzague :
« Illustrissime Seigneur, mon respectable frère et neveu. Il a plu à Dieu Notre- Seigneur de rappeler à lui à cette heure l'àme de l'illustrissime dame duchesse, ma très chère épouse ; je ne dois pas négliger d'en faire part à Votre Excellence en raison de notre amitié réciproque, qui me donne la conviction que le bonheur et le malheur de l'un affectent également
(1) Lvci Borgîa, tom. II, p. 226-227.
(2) Ibid. Dépêche de Vorateur de Ferrare, Paulucci Alfonso.
Rome. 30 juin 1519.
l'autre. Et ce n'est pas sans répandre des larmes que je trace ces mots, tant il m'est cruel de me voir privé d'une compagne si chère et si douce ; car elle l'était pour moi par sa bonne conduite et le tendre amour qui existait entre nous. Après une perte si cuisante j'aurais recherché volontiers les consolations de Votre Excellence, mais je sais que vous prendrez part à ma douleur et je préfère que vous accompagniez mes larmes des vôtres que de m'adresser des paroles de consolation. Je me recommande à Votre Seigneurie. « Ferrare, le 24 juin 1519, à la cinquième heure de la nuit.
« Alphonse, duc de Ferrare (1). »
La duchesse fut aussi regrettée après sa mort qu'elle avait été louée pendant sa vie ; les consolations vinrent de toutes parts au duc Alphonse. Toutes les lettres de condoléances font l'éloge de la morte en même temps qu'elles déplorent sa perte. Mais parmi tous les documents relatifs à cet événement il en est un qu'il convient de déposer comme un dernier hommage sur cette tombe encore ouverte. Le marquis Giovanni Gonzague écrit de Ferrare où il était venu assister aux obsèques de la duchesse, à son oncle Frédéric Gonzague de Mantoue :
« Que Votre Excellence ne soit pas surprise d'apprendre que je pars d'ici ce matin, car les obsèques solennelles n'ont pas lieu et l'on s'est borné à célébrer les offices à l'église paroissiale ; pourtant Son Exeel-
(1) Cette lettre est reproduite par Zdchetti, op. citato, <"t Grégo- Rovirs, ibid.
lence le seigneur duc a accompagné en personne son illustre épouse au lieu de sa sépulture. Elle a été enterrée dans le couvent des Sœurs du Corpus Christ?', dans le même tombeau où la mère d'Alphonse a été déposée. Sa mort a causé beaucoup de chagrin dans toute la ville, et Sa Grandeur Ducale a surtout manifesté une douleur extrême. Ici l'on dit merveille de sa vie : il y avait dix ans peut-être qu'elle portait un cilice ; depuis deux ans elle se confessait tous les jours et communiait chaque mois trois ou quatre fois. Je continue de me recommander sans cesse à la faveur de Votre Excellence.
« Ferrare, le 28 juin 1519.
« Johannes de Gonzague, marquis (1). »
Ces vifs regrets du peuple, cette profonde affliction d'Alphonse , ces éloges et ces larmes sur la tombe de la Duchesse sont des faits plus éloquents que toutes les paroles t
Paix à son ombre! Nous plaindrions ceux qui pourraient écouter avec indifférence ces hommages publics de douleur et d'amour qui attestent, après tant d'autres témoignages, que Lucrèce Borgia, cette bonne, douce, sage et courtoise duchesse d'Esté, la plus triomphante princesse de ce temps, les délices de ses contemporains et la providence du peuple de Ferrare, n'a rien de commun avec la scélérate que Victor Hugo et Donizetti ont, pour l'introduire sur la scène, parée de l'éclat de ce nom.
(1; Ibid.