CHAPITRE X
Le Conclave. -i-.Il y a troid CMudidaU» — Situation de Tltalie à la fin du XV* siècle. — La cardinal Borgia est élu pape. — Remarquables paroles qu'il prononce en apprenant sa nomination. — Il prend le nom d'Alexandre VI. — Joie du peuple & Tannonce de Télection. — Intronisation de Télu. -^ II distribue ses biens et le» bénéfices vacants aux cardinaux. — Une grav9 accusation. — . De la prétendue vénalité des cardinaux qui élurent Borgia. — Réjouissances publiques à Rome. — Motifs de TaUégresse générale. — Couronnement du Pape. — L'hosanna populaire il la prise de possession de Saint- Jean de Latran. — Spasme du Pape. — Espérances conçues par la chrétienté. — Les larmes de Ferdinand de Naples. — Jugement de Pierre Martyr.
Le lendemain des obsèques d'Innocent YIII, les cai*dinaux se réunirent dans la chapelle Sixtine pour lui donner un successeur. Ils étaient au nombre de vingttrois, c Le Sacré-Collège était à ce moment, dit le protestant Roscoëy rempli d'hommes d'un mérite reconnu (1). > Le lecteur a droit de connaître ces hommes; leurs noms seuls sont un document important.
n y avait six cardinaux-évêques : Rodrigue Borgia qui fait l'objet de cette étude. — Olivier Carafifa, archevêque de Naples. Audin a résumé tous les témoignages contemporains en écrivant de lui, que c'était un chrétien des anciens temps, dont la chaste demeure,
(1) RoscoE, Vie de Léon X, t. I, p. 38.
Costa domus, était l'asile du silence, de la prière, des bonnes œuvres et des vertus domestiques (1). — Julien de la Rovère, dont le nom se retrouvera plus d'une fois sous notre plume, et qui, douze ans plus tard, devait être, sous le nom de Jules II, le « Moïse de lltalie. »
— Baptiste Zéno, évêque de Tusculano, homme d'une insigne piété et d'une indépendance de parole non moins remarquable (2). — Jean Michiele, évèque de Preneste et de Vérone, est un prêtre docte et pieux, qui regarde comme ses enfants tous les pauvres (3). — (Georges d'Acosta, archevêque de Lisbonne, fréquemment appelé le cardinal de Portugal. Il est, par rivalité nationale, l'ennemi de la politique de l'Espagnol Borgia.
Les cardinaux-prêtres étaient au nombre de neuf : Jérôme et Dominique de la Rovère, parents du célèbre carcUnal de ce nom que nous connaissons déjà, aux intérêts duquel ils se montrent entièrement dévoués.
— Jean de Conti est un vieillard vénéré de Rome entière (4), dont sa famille est une des plus illustres. — Paul Prégosè, dont la fierté est proverbiale, eist l'archevêque de Gênes, dont il a été plusieurs fois élu doge. — Laurent Cibo, l'ami et l'allié des Médicis, et Antoine Pallavicino, tous deux, par leur science, leur piété et leurs vertus, l'illustration de Gênes, leur patrie. — L'intègre J. J. Sclafetano, évêque de Parme, •que Sixte IV distinguait entre tous les dignitaires delà cour romaine. — Ardicino de la Porta, auquel Inno-
. (1) AuDiM, Hist, de Léon X, ch. xvii. — Roscos, ibid,, p. 41.
(2) CiAcoNius. — p. Delfini.
(3) Epiêt, 206, 220, 221 Jac. card. Papiensis.
(4) Oarimbertus, lib. V, c. m.
cent VIII dut faire violence, pour le revêtir de la pourpre cardinalice et dont Infessura lui-môme a loué les vertus. — Enfin, ce patriarche de Venise, Maflfeo Gherardo, Tomement de Tordre des Gamaldules (1). Quoique âgé et accablé d'infirmités, il voulut se rendre au conclave; mais il ne revit pas son église. D mourut à Terni, sur la route de Rome à Venise, le 14 septem* bre suivant, c couronnant, dit son historien P. Delfini, par une sainte mort une vie sans reproche (3). » Voilà rhomme qu'Infessura nous représentera, vendant à Borgia son suffrage cinq mille ducats d'or, et à cause de cela, chassé, par les Vénitiens, de ses bénéfices & son retour de Rome.
Les cardinaux-diacres étaient : Piccolomini, archevêque de Sienne, depuis pape sous le nom de Pie in. Ses talents, sa piété, ses vertus rappelaient la gloire de son oncle Pie^. Les protestants eux-mêmes ont célébré ses louanges (3). — Raphaël Riario; c'est encore un parent de Julien de la Rovère ; dans le conclave, il est la tête de la faction qui veut porter la Rovère au trône pontifical. — Àscagpe Sforza , frère de Ludovic le More. Son nom se trouvera mêlé & l'histoire du règne d'Alexandre VI. Cest un prélat d'une grande distinc-
(1) • Hic erat pnestantibus moribas, et Banctimonia dWes, ut testatar Petr. Delphiaus, sciiptor doctus, plus et yerax, universi Camaldulensium ordinis moderator, qui cum Mapheo in cenobio mtiltia annia Tizit, et morientem eonspezît Banetisaime ; utpote qui Mapheut remotus semper fuit ab omui terrenarum rerum cogitatione, anîmo tantum cœlo inteatus, doctrinœ et pietati ; ex ore ejua ne Terbum quidem otiosum prodiit, mandi oblectamenta prorsus abhorruit. • Andréas Victorellus : ex titonumentis.
(2) Petr. Delph., Epist., lib. ITI, ep. 43.
(3) RoflcoB, loc, cit., p. 40.
tion et que Paul Jove a loué jusqu'à l'excès. — Frédéric de San Severino, fils de Robert, comte de Cajazzo, partage Toriginalité d'esprit de son frère Fracasse, mais possède une profonde connaissance des choses et des hommes. — Les cardinaux Colonna, Orsini et Savelli, représentants de la noblesse romaine, sont les héritiers de ces vieilles haines, auxquelles, Pierre de Borgia eut tant de peine à se soustraire, à la mort de Calixte III. — Jean de Médicis, le plus jeune de beaucoup de tous les cardinaux et qui s'appellera un jour Léon X. Les admirables travaux de M. Audin ont mis en lumière cette noble figure.
Voilà les hommes qui, le 9 août 1492, s'apprêtaient à élire un successeur à Innocent VIII. Deux seulement étaient étrangers à l'Italie : Borgia et d'Acosta. Un même intérêt devait donc inspirer le choix des cardinaux, et contribuer à la prompte élection d'un nouveau pape.
Et toutefois, un moment le choix paraissait douteux. Quelques cardinaux portaient Julien de la Rovère, neveu de Sixte IV, homme d'un grand courage ; quelques autres se prononçaient pour Ascagne Sforza, frère de Ludovic le More, prélat d'une haute naissance, allié aux plus grandes familles italiennes, mais d'un caractère faible et pusillanime. Le plus grand nombre paraissait incliner pour Rodrigue Borgia qui, au témoignage d'un historien qui n'a jamais passé pour lui prodiguer la louange, t entrait aux affaires, alliant la « prudence à la sagacité, la pénétration à l'art de pert suader, la persévérance à l'activité (1). »
(1) GuicHARDiN, Storia d*Ital.^ lib I, c. i.
Tous sentaient que, c dans les circonstances difficiles « où ritalie se trouvait, le inonde avait besoin d'une « âme fortement trempée, n'ayant peur ni de Tétran-
< ger qui menaçait l'indépendance ultramontaine, ni
< des grands qui ensanglantaient de leurs querelles la € Romagne et la ville sainte elle-même, ni du mauvais € vouloir de tous ces princes qui portaient la couronne « ducale, aUiés douteux du Saint-Siège, qu'ils étaient
< prêts à soutenir ou à combattre suivant leurs inté-
< rets. Ils croyaient que, le salut du pouvoir temporel « de la papauté pouvant être compromis dans la lutte
< qui allait s'agiter en deçà des Alpes, il fallait une
< tète plus forte que celle qui venait de quitter la € tiare (1). •
Le scrutin dura trois jours, t Hâtez-vous de choisir un successeur au dernier pontife, avait dit Tévêque Leonetti aux cardinaux, car Rome est, à chaque heure du jour, un théâtre de meurtres et de brigandages. > La ville, en effet, au témoignage d'un contemporain, était sillonnée en tous sens par des malfaiteurs, des bandits, des hommes au visage repoussant. Les cardinaux n'ignoraient point cette situation, et sentaient le besoin de ne pas retarder l'élection du nouveau pape. Sforza dut être porté par son caractère pusillanime à abandonner ses prétentions à la couronne vacante. D accéda avec ses partisans au choix de la majorité du conclave. Alors, au témoignage de Paul Jove, les cardinaux particulièrement favorables à Julien de la Rovère, entraînés par l'élan général, se décidèrent pour
(1) Ai:din, ffist, de Léon X, ch. vi.
Borgia. Le 11 août, au matin, Rodrigue, suivant tous les témoignages contemporains, fut élu à l'unanimité (î). Paul Jove seul affirme que deux cardinaux refiisèrent à Rodrigue leur suffrage : Julien de la Rovère et le cardinal du Portugal (2).
— f Suis-je donc Pape, vicaire de Jésus-Christ ? » demanda le cardinal Rodrigue profondément ému , quand on vint lui annoncer le résultat du scrutin.
— « Oui, Très Saint Père, répondit le cardinal Sforza, et nous espérons que cette élection donnera gloire à Dieu, repos à l'Eglise, allégresse à la chrétienté. »
— € Et Nous, nous espérons dans le secours d'En Haut; le fardeau dont Nous voilà chargé est bien pesant, maïs Dieu Nous accordera, comme autrefois à saint Pierre, quand il mît dans la main de l'Apôtre les clefs des cîeux, la force de le porter : sans l'assistance divine, qui donc oserait s'en charger ? Mais Dieu est avec Nous, il Nous a promis son esprit. Vous, mes frères. Nous ne doutons pas de votre soumission envers le chef de l'Eglise; vous lui obéirez comme le troupeau du Christ obéit au premier pasteur (3). >
*0n lui demanda après le nom qu'il choisissait. Il prit le nom d'Alexandre VI, en souvenir sans doute d'Alexandre ni. Ce nom était déjà un symbole, il indi-
(1) Hïst. des Conctaveg, etc. — L« Commentaire de Porcius. — Le LiBBR Cbronicarum. — Anonyme {d la suite de Platina). — JOAH. Stella. — Sioismundi de comitibus Fulginatis Ristoria' rum sut temporîs, id est ab anno 1478 usque ad 1511, lib. XX, ms. A., 169, inf. de VAmhrosîenne.
(2) P. Jove, Hist, de Léon X,
(3) AuDiN, Hist. de Léon X, ch. vi.
qnait d'avance la ligne de conduite que le nouveau pontife comptait suivre, affirmant clairement qu'il serait sans pitié pour tous ces feudataires, nouveaux Hohenstaufen, qui tenaient Rome en captivité (1).
Cependant le cardinal Sforza, précédé du maître de& cérémonies, avait ouvert Tune des fenêtres du conclave qui donnait sur la place et dit au peuple :
« Je vous annonce une heureuse nouvelle : nous avons pour Pape le Révérendissime seigneur Rodrigue de Borgîa, qui a pris le nom d'Alexandre VI. >
Le peuple, répandu sur la place, sanctionna par une immense acclamation le choix du conclave : Vive le Saînt-Père f Le nom d'Alexandre VI vola de bouche en bouche, et fut salué comme l'aurore de jours meilleurs.
Le Pape, accompagné des cardinaux, se rendit à l'église Saint-Pierre pour être intronisé. Arrivé à Tautel du prince des apôtres, il fut reçu entre les bras du cardinal de San-Severino, qui le fit asseoir sur la chaire de saint Pierre. Les cardinaux vinrent alors lui rendre leurs hommages, et le nouveau pape bénit le peuple accouru en foule. Puis sans quitter la chaire, il
(1) Gordon dans sa diatribe, qui a la prétentioa d*étre Thistoire, a écrit qu*au8ftitôt après l'élection de Borgîa, le cardinal de Médicis se penchant à Toreille de Laorent Cibo, loi dit ces mots : • Monseigneur, nous sommes Uvrés à la gueule du loup le plus Torace qui ait peut-être été jamais dans le monde et qui nous dévorera infailliblement si nous ne le prévenons par la fuite. • Cette parole n*a aucune garantie d*authentîcité. Qordon n*a pas pris garde que le cardinal de Médicis avait à cette époque à peine dix-sept ans, étant né le II décembre 1475. On ne peut g^ère supposer qu*à cet âge il ait eu assez de perspicacité, assez de connaissance des hommes, pour juger du caractère d'Alexandre VI. Cette remarque est d*un ennemi de Borpia, de M. Du boulai (Vie éTAlex, F/).
investit publiquementle cardinal Sforzade la dignité de vice-chancelier, nomma le cardinal Colonna abbé de Snbiaco, celui de Saint-Ange évêque de Porto, celui de Parme protecteur de Népi, Savelli protecteur de Città di Castello et archiprètre de Sainte-Marie Majeure. Quelques autres cardinaux, qui n'obtinrent ni fiefs ni bénéfices, reçurent du nouveau pontife des largesses, en particulier le cardinal de Venise, Maffeo Gberardo. Nous ne concevons pas le reproche de simonie qu'on a fait à Alexandre VI à cette occasion. Cette accusation, sot propos de quelques ennemis de l'Espagnol, que, sur la seule garantie d'Infessura (1), tant d'écrivains ont depuis naïvement répété. Il nous semble qu'un peu d'attention aurait suffi, pour voir dans cette distribution publique de charges, non l'accomplissement d'un marché sacrilège, mais la provision aux dignités et aux bénéfices vacants. Est-ce que la vicechancellerie ne venait pas de perdre son titulaire; l'abbaye de Subiaco son commenditaire ; Porto son évêque ? Les autres fiefs et les bénéfices étaient selon toute probabilité veufs de leurs titulaires ecclésiastiques.
Un écrivain remarquait dernièrement que c nous n'en sommes plus réduits au seul témoignage d'Infessura. Nous connaissons, ajoutait-il, les dépèches écri* tes par les ambassadeurs (2). » Or, que disent ces dé-
(1) DianumBurchardi,, ^,edii. Oennarelli, p. 204et8uiv. — Le récit de Burchard s'interrompt au 25 juillet 1492, et ne recommence qu'au 2 décembre suivant. Ce qui regarde l'élection d'Alexandre VI est tiré du Dlarum urhis Romœ, écrit par Et. lofessura, podestat de la ville d'Hosta (V. Gennarelii, p. 192, note ; et 203, noie).
(2) ORKCiOROviLs, Lucrèce Borgitt^ t. I, p. 325. — licctte des
pèches ? Elles rapportent sans doute des faits indiscutables ; elles viennent faire la lumière ; fournir la preuve des bruits malveillants que le pamphlétaire enregistrait si complaisamment ? Nullement. L'ambassadeur de Florence à Rome parle bien de la distribution des charges et bénéfices ; mais il en parle comme d'une chose ordinaire, qui n'avait pas lieu de surprendre, et sans y voir l'ombre d'un marché sacrilège.
Mais, à la cour de Pierre de Médicis, il y avait un ambassadeur de Ferrare , Manfredo Manfredi, qui , résumant pour la duchesse Eléonore les dépèches venues de Rome, se livrait à des commentaires défavorables.
L'ambassadeur de Médicis écrit de Rome : • L'élection d'un nouveau pape a été faite à l'entière satisfaction du Sacré-Collège dont l'approbation est unanime. >
Manfredo à Florence dit : c Ne croyez pas qu'il ait été vraiment nommé par le Saint-Esprit, d'autant plus qu'on s'attendait à l'élection de tout autre que du vicechancelier. »
L'ambassadeur de la République ne mentionne aucun bruit qui ressemble à un marché des consciences, c Mais, reprend Manfredo, comment croire que les cardinaux Colonna, SaveUi et Orsini aient voté pour Borgia, sinon qu'ils ont été séduits par des promesses d'argent ? »
Ces insinuations suffiront-elles pour établir la vénalité des cardinaux ? Nous doutons sincèrement que le lecteur trouve dans cette correspondance des ambas-
Questiona historiques^ 58* livr., \" avril 1881 : Le Pape Alex, F/, par M. H. de TEpinoÎK.
sadeurs (1) les preuves de la grave accusation for mulée contre Alexandre YI.
La simonie était à cette époque un abus trop général dans FEglise. Aussi, ces accusations se reproduisentelles invariablement à chaque nouvelle élection. Sixte rv, Innocent VHI n'ont point échappé à ce reproche. On verra Giustiani, l'ambassadeur de Venise, écrire des dépêches analogues, à l'élection de Jules II, et des cardinaux mêmes l'accuser de simonie; Sannazar reproduira contre Léon X, son bienfaiteur, « le distique sanglant (2) » improvisé contre Alexandre VI. Mais l'histoire a répudié le reproche fait à ces quatre illustres pontifes, comme un fruit de l'envie et de la malveillance ; l'acceptera-t-elle par cela seul qu'il s'adresse à Alexandre VI ? Sera-ce simplement une question de nom ? Lorsque, plus tard, Jules II se fut assis sur le siège apostolique, il voulut, par un acte solennel, montrer ce qu'il fallait penser de ces folles accusations qui venaient de le poursuivre. Le 19 janvier 1505, il publia une bulle restée célèbre, et dans laquelle il déclare nulle et sans valeur toute élection pontificale entachée de simonie, et édicté des peines sévères contre ceux qui auraient reçu ou donné le pontificat (3). C'est précisément de ce document que les ennemis de Borgia se font une arme pour Tattaquer. c Jules II, a-t-on écrit, témoin attristé de la scandaleuse élection d'Alexandre VI, voulut qu'une pareille mise à
(1) V. aux Pl&CBS JUSTIFICATIVES, 11» 12.
(2) Expression que M. H. de TEpinois applique à répigramme reproduite plus haut, p. 70.
(3) Raynald., ann. 1506, n" 1-6.
l'encan de la papauté ne se reproduisit jamais plus dans l'Egli&e. i En rencontrant cette affirmation sous la plume d'écrivains catholiques (1), nous ne doutions pas que Jules II n'eût déposé un stigmate au front de son prédécesseur ; et, en vérité, notre surprise a été grande, en voyant qu'il n'est pas un mot, pas une syllabe de cette constitution, qui fasse allusion à Alezan* dre VI. C'est calomnier Jules II. Quand des hommes, d'un caractère estimable, tombent dans une pareille erreur, nous nous défendons de croire à la mauvaise foi des ennemis de la religion. Qu'on prenne les actes du Concile de Latran, la pensée de Jules II s'y révèle tout entière. Les esprits sages réclament une réforme ; depuis Nicolas Y la papauté en proclame la nécessité. Pour travailler efficacement à l'amélioration des mœurs et de l'intelligence du clergé, c'est par la tète que Jules II commence, c Car il ne convient pas, « dit-il, que là où doit être le domicile de la sainteté et c de la vertu, la source des lois morales, le centre de € la justice et de la religion, là règne une dépravation € profonde qui offenserait les yeux et les esprits des « évoques affluant de toutes les parties de l'univers. € Le souverain pontificat ne doit admettre que des c saints, ou rendre tels ceux qu'il admet (2). » Cette bulle, au lieu d'être une satire, est le prélude de cette œuvre glorieuse commencée à Latran et qui devait s'accomplir à Trente.
(1) p. Bayomne, Etude sur Jérôme Savonarole, etc., 1879, p. 68, note ; et M. H. ps l'Epinois, Itevue des Questions historiques, loc, cit.
(2) Mari AN A — Ratkaldi — Rohrbacher, Mist, univ, de V Eglise cath., livre LXXXIII, § v.
La source de cette accusation est Raynaldi. Le continuateur de Baronius, d'ordinaire si sûr dans ses jugements, s'en est trop aveuglément rapporté ici à Infessura et k son copiste Mariana (1). Le célèbre annaliste se fût montré moins sévère pour les cardinaux qui élurent Borgia, s'il eût davantage recherché les témoignages contemporains. Il eût appris de Michel Fernus, • disciple zélé de Pomponius Lsetus, et non point un papiste fanatique », dit Grégorovius, que, par rélection d'Alexandre VI, les cardinaux prouvèrent qu'ils avaient compris les sages conseils de Leonetti, dans l'oraison funèbre d'Innocent VIII (2) ; de Sigismond de' Conti, que les qualités de Borgia le faisaient estimer, par les cardinaux ses frères, comme digne d'arriver à la papauté (3) ; de Hartmann Schedel, que t sa science, son expériencer, sa vie parfaitement réglée, l'avaient justement désigné pour gouverner la barque de saint Pierre (4) » ; de Porcins, que les cardinaux, même ennemis de Borgia et qui l'avaient le
(1) Raynaldi, ann. 1492, ii« 26.
(2) M Quœ hic (Leonetti) oratione commeminisset, ap])6site, diserte, luculenter, hi (les cardinaux) talem Pontificem creando, perita mente percepisse, tenaciterque observasse demonstravere. » « De legationum ItaL odD, Alex. Pont. Mcuc. TV, pro obedientia adventu et apparatu , plurintisque ah ohitu Innocenta mémorandis, Epistolœ, Michael Fernus, rev. in X. Pat. Dno Jacobo Antiquso'io Ducali summo sacerd., etc., Ms, de la hibliothèq, ambrosienne, à Milati, marqué S. Q. Q. IV ^ 17.
(3) « ... Quibus rébus factum est, ut omnium Collegarum judicio dignus summo Pontificatu est habitus. • Sigismundi de comitibuk FuLOiNATis Hhtoriarum sui temparis, id est ab anno 1478 usque ad 1511, libri XX. Ms, de la même bibliothèque^ désigné par : A , 169, Inf.
(4) Liber chronicarum imprimé k Nuremberg en 1494. V. aux Pièces justip., n» 8.
plus combattu autrefois, lui donnèrent alors leurs voix (1). On croira bien que ces adversaires, tels que nous les connaissons, n'avaient pas été t gagnés par For. » Le Commentaire de Porcins fut imprimé, nous le savons déjà, à Rome, Tannée même de l'élection d'Alexandre VI. Son livre fut incontestablement entre les mains des ennemis de ce pape; comment expliquer qu'il n'ait soulevé, aucune contradiction ?
On ne prend pas garde, en répétant cette appréciation, qu'on fait des marchands d'hommes que l'histoire représente intègres, doctes, pieux et travaillant de toutes leurs forces à la réforme de l'Eglise. Plusieurs soutenaient contre Borgia les prétentions de Julien de la Rovère ; d'autres étaient des vieillards qui entendaient déjà résonner à leurs côtés les pas de la mort ; et aucun n'aurait dénoncé, flétri, repoussé ce marché des consciences ? Comme si on avait senti le besoin d'échapper à cette invraisemblance, on a excepté cinq noms (2). Mais l'erreur est condamnée perpétuellement à la contradiction ! Ces cinq cardinaux qui auraient répondu fièrement qu'on donne et qu'on ne vend pas les suffrages, votent pour celui qu'ils ont confondu (3).
(1) Hieranym. Porcius Patritius Romanits Rotœ primarius auditor,,, Commentariub, édit. rare d'Eacharius Silber, à Rome, le 18 sept. 1493. Nous citons la traduction donnée par Leonetti : « Viene eletto air unanimitft I ail* unanimité confermato ! DeU* ordine di questa elezione io mi sto contento a narrare délie moite cose quest* una, che deir elezione furono principal! autori que* medesimi cardinal! che per innanzi spesso ed assai fieramente avevano combattuto Rodrigo in ogni sua impresa, sia in publico, sia in privato ! • (Lbonbtti, Papa Alessandro VI, etc. Bologna, Mareggiani, 1880 ; tom. I, p. 65.)
(2) Diarium Burchardi.,., édit. Gbnnarklli, p. 212.
(3) Diarium Burchardi, édit. Gennarblli, p. 212.
La Fontaine a bien ridiculisé un peu la menterie qui se laisse toujours prendre par quelque endroit. Non, ce n*est pas là de Thistoire sérieuse (1). La haine, et depuis la mauvaise foi, seules, ont pu voir des actes simoniaques dans la collation des bénéfices , dans les libéralités du nouveau Pontife aux cardinaux. Alexandre fit en cette circonstance ce que ses prédécesseurs, ce que ses successeurs, même les phis saints, ont toujours fait : il s'empressa de nommer aux postes vacants, de. donner des pasteurs aux églises qui en étaient privées. Ce devoir accompli, la messe fut célébrée, et le Pape rentra au Vatican, « tandis que les cardinaux rentraient dans leurs palais, à l'exception d'un petit nombre qu'Alexandre avaient retenus près •de lui. »
Le jour de l'élection, Rome entière se livra à la joie.
(1) Le récit dlnfessora ajoute (p. 212) qu^avant d'entrer an Conclave, Borgia, pour se concilier les Toiz de Sforza et de ses amis, avait envoyé chez ce cardinal quatre mulets chargés d^argent, sous prétexte de mettre ces richesses en sftreté, dans son palais, pendant le Conclave. Voilà un de ces on dit : fertur etiam.,, etc., que le gazetier accueillait avec une complaisance maligne ! D'abord, ces richesses n'étaient pas plus en sAreté au palais de Sforza qu*à celui de Borgia.
Ensuite, le vice-chancelier n^ignorait pas que Sforza briguait pour lui-même la papauté.
Enfin, il est au moins étonnant que ce précieux envoi ait échappé aux bandits, qui parcouraient les rues de la ville, et que Tindiscrétion qui a livré au journaliste le prétexte da cet envoi n'ait pas donné réveil aux cupidités de tous ces hommes.
Peut-on se- moquer avec une naïveté plus boufibnne de la crédulité des lecteurs que le fait Burchard avec sa fable des quatre mulets chargé* d'argent t
Voilà sur quelles données on attaque Télection de Borgia comme entachée de simonie. Et pourtant, dans le monde savant, il est presque de foi qu'Alexandre VI avait acheté les suffrages des cardinaux.
Le soir, la ville fut illuminée et le Gapitole se couronna de feux. Le peuple se livra à des réjouissances publiques qui durèrent plusieurs jours. Sur le soir du second jour, les Sénateurs, les Conservateurs et les Chefs de quartier vinrent en grande pompe, escortés de la jeunesse romaine, tous à cheval, avec des torches de cire blanche à la main, jusqu'à la place de Saint- Pierre, où ils simulèrent une sorte de carrousel. Ils pénétrèrent ensuite dans la cour intérieure du palais où ils reproduisirent les mêmes jeux sous les yeux du Pape, après quoi ils mirent pied à terre pour aller baiser les pieds de Sa Sainteté. Le Pape leur exprima son contentement et bénit la foule (1).
Cette joie de tout un peuple, c'est de l'histoire. C'est que • dans ces temps difficiles, remarque très bien M. Âudin, un homme du caractère d'Alexandre dut être regardé comme un instrument providentiel... Nous comprenons, si nous avons bien étudié Alexandre YI, la joie que le peuple fit éclater en ce moment. Opprimé par l'aristocratie romaine, il appelle un libérateur, et il donne d'avance le nom de Dieu à celui qui le délivrera de la tyrannie des vassaux de l'Eglise. Quelque* fois il arrivait qu'un de ces grands seigneurs descen dait tout armé dans la boutique d'un pauvre ouvrier, dont il emportait les outils , ou l'épargne , souvent même la fille. Le malheureux demandait justice au Pape, mais le brigand avait une excellente monture et il échappait.
c Le peuple, quand la tiare fut donnée à Borgia,
(1) HUt. des Conclaves, etc., ibid,
LB8 BOROU 11
respira cemn%e un malade qui voit arriver le médecin. Avec Borgia/plas de châteaux imprenables, plus de repaires inaccessibles > plus de cotte de mailles iAtrouable : voilà Thomme doat le peuple a,vait besoin, il trouvait que le bourreau s'était trop longtemps reposé (1). *
Le quinzième jour après son élection, (26 août)» Alexandre VI fut couronné. Le couronnement est une ^rémoaie toute profane pour les souverains séculiers, mais toute religieusepour le Pape. On fait remonter son origine à saint Léon m, vers la fin du huitième siècle (795). Le Pape, conduit dans la basilique, fut revêtu des habits sacrés, le pluvial blanc, la mitre lamée d*or, et de là conduit au maltre-autel. En tète du cortège papal marchait le maître des cérémonies, tenant à la main un roseau d'argent au bout duquel était un flocon d*étoupe, à laquelle un clerc mit le feu, pendant qu'une voix chantait : Paier sancie, sic transit gloria mundi; éloquente leçon donnée à celui qui représente Dieu icibas. Arrivé au pied de l'autel, Alexandre se prosterna, fit une courte prière et commença la messe. Le saint sacrifice terminé, le Pape fut conduit sur les marches du parvis de Saint-Pierre, où le cardinal de Sienne, Piccolomini^ neveu du grand Piccolomini, qui avait dû la papauté à l'influence de Borgia, lui posa la Uare sur la tète. Puis il bénit le peuple et retourna au palais des Apôtres,
Ce jour-là la pompe fut magnifique ; mais rien n'égala jamais l'hosanna que le peuple fit retentir àla
(1) AuDiN, loco citât.
prise de possession de Saint- Jean de Latran. La Basilique Latérane n'est pas seulement la cathédrale de Rome, elle est encore la patriarcale de toutes les églises dû monde, comme le dit le célèbre vers :
templum, caput urbis et orbU.
Il est d'usage immémorial, qu'après son couronnement, le Pape prenne possession de cette basilique. Cette cérémome eut lieu le lendemain du couronnement (27 août). Rome déploya pour cette prise de possession une pompe jusque-là inconnue (1). Les rues étaient jonchées de fleurs, tendues de riches draperies, et des arcs de triomphe où se lisaient les plus flatteuses inscriptions avaient été élevés sur tout le parcours du cortège papal. Dans Tune de ces inscriptions qu'un historien contemporain nous a conservées (2), le peuple saluait, dans l'avènement de son règne, l'âge d'or :
(1) Ikfe88URa (Diarium Burchardi.,,, édit. Gbkna&elli, p. 213 et 8«q.) lui-même écrit : » Die 27 augusti ejusdem anni (1492), coronatus fuit Alexander ia Sancto Petro. Deiade, prout de more, accessit ad eedesiam Sancti Johaimis Lateraneotsis, cm per urbem factics fuit honoTt multi arctts trixtmphales^ et magit quam numquam alii Pontifici faetum fuerit per Romametn populum potisêime. • — Ou lit dans VHUtoire des Conclaves^ etc., Coloonb, 1691, t. 1 : « Fu poi incoronato alli 27 Agosto, con grandissime cerimonie, ma r andata sua a San Oioranni Laterano, per pigliare il possesso del sommo Vescovado, aTanz6 di gran pezza di splendore e di magnificenza quella di tutti gli altri Papi suoi Antecessori, essendo le strade tutte adomate d*arazzi e fiori, e fatti molti archi trionfali, a similitadine deUi trxonfi antichi. »
(2) CoRio, StoHa di Milano, édit de Padoue, 1646, in-4*, p. 887- 890, nous a laissé une description fort détaillée de cette manifestation de tout un peuple. V. aux Pièces justip., n* 13.
Libertatis, piajuslitia et pax aarea, opes» qn» Sunt tibi, Roma, novus fert Deus iste tibi.
Dans la plus célèbre de toutes, il comparait les deux princes qui, sous le même nom, avaient régné dans le monde romain, n'accordant à l'un, à César, que l'humanité ; de l'autre, faisant un Dieu :
Csesare magna fuit, nunc Roma est maxima ; Sextus Régnât Alexander ; ille vir ; iste Deus.
Dans un autre transparent il disait : Honneur et gloire à Alexandre le Magnifique, le Sage, le Grand :
Alexandro sapientissimo Alexandre magnificentissimo Alexandro in omnibus maximo honor et gloria.
Cet enthousiasme populaire aura-t-il moins d'autorité qu'une épigramme de Sannazar ? t Ces cris du peuple à rexalt«ation du Pontife,, dit encore M. Audin, c'est aussi de l'histoire. Si le cardinal Borgia eût ressemblé tout à fait au Borgia de Burchard, il nous semble que le peuple aurait eu la pudeur de se taire; au moins, il n'aurait pas fait un Dieu d'un homme de scandale ; il n'aurait pas appelé du nom de très saint un prêtre renommé par ses débauches ; ou bien alors scandales et débauches étaient des mystères cachés à tous les regards ; et comment Rodrigue a-t-il pu se dérober à l'œil de celui qui lit à travers les murailles et qui devine ce qu'il n'a pas vu ? Ceci est un phénomène dont l'histoire a droit de demander la raison (1). »
(1) Audin, loco citât.
Le cortège était arrivé à Téglise Saint-Jean de Latran. Soudain on vit pâlir le Pontife, des gouttes de sueur baignaient sa figure. U fallut l'aider à gravir les degrés de son trône ; à peine assis il inclina la tête sur répaule du cardinal de Saint-Georges qui se tenait à côté de lui, et, soit émotion, soit fatigue*» s'évanouit (1). Le spasme du Pape jeta subitement rinquiétude dans tous les cœurs. Un moment on craignit pour la vie du Pontife. Cette grande fête allait donc se changer en deuil, ces cris d*allégresse en pleurs, l'espérance en désespoir ? Rome n'allait donc rencontrer qu'une nuit de plus en plus sombre après un si beau matin ? On s'empressa autour du Pontife qui recouvra bientôt ses sens. La oérémonie fut continuée et Alexandre, après avoir pris possession de ses Etats comme prince temporel, reprit le chemin du Vatican.
Les provinces et les cours des princes partagèrent l'allégresse de la Ville Eternelle, Nous trouvons les preuves de cette jubilation générale dans les harangues des ambassades spéciales qui furent envoyées, suivant l'usage, pour féliciter le nouvel élu. Leur langage atteignit, si même il ne dépassa pas, les improvisations enthousiastes du peuple romain (2).
(1) Pbtr. Dblphini, lib. III, Epist, xxxviii. On lira avec iotérét cetta lettre aux Piêcbs justif., n* 14.
(2) V. la collection intitulée : Orationks clarorum hominum vel honoris offlciique causa ad principes, vel in funere de virtutibus eorum ^hàbitœ, Colouije, 1560. — 11 existe une autre collection analogue, mais d*une date postérieure : Griphius, Orationes pro- CBRUM Europœ , eorumdemque Legatorum ac ministrorum, LipKi^., 1713. — Cest celle de Cologne qui est citée ici.
Pour les puissances catholiques Tâge d'or de l'Eglise commence avec le règne d'Alexandre (1).
L'élection d'Alexandre est non seulement la réeom* pense de son incontestable mérite, mais elle répond encore admirablement aux besoins du temps et tous les chrétiens en conçoivent les plus grandes espérances (2).
Le peuple fidèle soupirait après un pontife, qui compatit par sa clémence à ses infirmités ; après un pilote intrépide dans la tempête , vigilant pendant le calme. Or, pour les ambassadeurs de Florence^ Alexandre est ce pontife clément, ce pilote sans pareil (3).
11 n'est pas jusqu'au nom d'Alexandre qui ne soit un présage glorieux pour le monde chrétien. Si l'Eglise, si les peuples ont siqet de se yéjouir de l'élévation de Borgia, à leur tour, les arts, les lettres , les savants doivent attendre beaucoup de celui qui fut leur protecteur pendant qu'il n'était que cardinal (4).
Et quelle est la garantie de toutes ces espérances ? Les nombreuses vertus que l'univers admire dans Alexandre YI, sa profonde doctrine, sa longue expérience, la religion dont son enfance a été nourrie et qui n'a fait que se perfectionner avec l'âge (5).
(1) Oratio Jacobi Spinolœ GeniBneium nomlne, p. 71.
(2) Oratio Jasonis Maini Mediol. Prmcipis nomine, ibid., p. 76,
(3) Oratio GentUis epiac. Aretini l^'lorentixioniixi noDUbM, ibid., p. 93.
(4) Oratio Angeli Politiani pro Seaensibas aratoribua, ibid., p. 206.
(5j Oratio Nicolai Tigri&i pro Lucensibus^ ibid., p.SÛ7.
Bornons -nous à ces quelques témoignages. Le protestant Grégorovius avoue que ■ tous les Ëtats Italiens reeonnurent Alexandre YI avec des hommages ^excessifs (1). Voilà l'espérance conçue à son avène^ ment t Voilà aussi l'opinion du monde catholique sur Boigia au moment où les su£Brages du collège aposto- Jlque le placèrent sur la chaire de saint Pieire. Car jsi nous arons bien compris ces harangues prononcées en cette occasion» cette profonde sympathie, ces vives congratulatiàns sont aussi de l'histoire.
Ces louanges n'étaient pad immodérées ; en ce moment où l'Italie sentait que dé grands événement^ allaient s'accomplir en deçà des Âlpes, elle regaidàit Alexandre VI, à cause de ses grandes qualités^ comme suscité par la Providence, pour être l'instrument de desseins particuliers sur l'Eglise (3). c Heureux est-il done/s'écrierauteùrdéjà cité iù Liber chrohiearumy heureux est-il donc, orné de tant 4e vertus placé au sommet dû plus haut pouvoir, si agréable au :Dieu très bon ; nous espérohs 4one qu'il vivra poifr lé \AfiTi de la fttmiUe chrétienne (8). »
Cela nous surprend, nous qui sommes habitués à entendre maudire la mémoire d'Alexandre VI^ Voilà cependant ce qui est écrit tout au long dans l'histoire.
. (1) .Cbu&oiMtoTxuSy Luetèee Borgia^ t. I* pu 95^:97.
(2) M In tutti luoghi e nella corte délia chiesa romana maMinm^ mente ent %nllo. graii tea'vaglio e pertarbatienc, oone li Iddio luiTesee elctto qnesto priacipe par suo aingiilara imtminAnto a cànuure quakiia rereiato effeUo nella sua ànmuu, tanto gnui^e «m la espettalioiie cke «liversalmente paierA ehe |^' huoniiu avestero^ coneeptito di Lui » Naku^ delU HisL. FiorenU^ ïit4% Luornni^. 1582, libr. I, p. 9* . .
(3) V. aux Pièces justif., n* 8. — Extrait du LibB9.<7KR. i/t fine^,
Aussi quand des écrivains postérieurs, parmi lesquels on regrette de trouver Boscoê (1), ont avancé sérieusement que l'avènement de Borgia avait causé une affliction générale aux princes et aux peuples, faut-il croire que c ces écrivains ont mis sur le compte du public d'alors leurs propres impressions (2). » Seul, entre tous les souverains d'Italie , Ferdinand, roi de Naples, accueillitavec déplaisir cette nouvelle. Encore, Tomaso Tomasi et Guichardin ont-ils beaucoup exagéré la tristesse du perfide politique (3).
Un homme aussi, parmi le peuple, ne partagea point l'allégresse générale. Au lendemain de l'élévation de Borgia, alors que celui-ci ne s'était encore signalé par aucun acte qui pût inspirer des craintes ou créer des espérances, Pierre Martyr écrivait :
< L'élévation du nouveau pape doit-elle être un
< siqet d'appréhension ou de joie ? Je ne le sais. S'il c renonce aux idées de l'ambition, si, oubliant ses fils, c il tourne son zèle vers la sainte Eglise, Je ne doute c point que le Saint-Siège apostolique ne soit heur eux; c si au contraire la puissance souveraine ne sert qu'à % accrùUre en lui le désir délever sa famille^ tout ira
< vers la ruine {4). »
(1) HUU de Léon X, t. I, p. 141.
(2) Christophe, Hisu de la Papauté au xv* tiècle^ liv. XV,
(3) Tomaso Tomasi, p. 20 et seq. — < Guich., Ubr. I, c. i.
(4) • Verum enim yero nobis christianœque religioni gaudeam, necne, adhuc versatur in deiiberatione... Si esse ambitiosus desierit, si filiorum oblitus ad Ëcclesiam Augastam se converterit, felicem fore sedem apostolicam judico. Ast si cum majore potentia, filialem cœcitatem adauxerit, in prseceps omnia ruent. » Pjbtri Martyris EpUu, lib. V, Epist. 117.
Cette parole résume parfaitement la première partie de ce travail et trace le programme de la seconde.
Pendant son long cardinalat, Rodrigue a donné des preuves d'un grand mérite personnel.
Justifiera-MI la grande idée que ses qualités avaient fait concevoir au monde de son futur gouvernement ?
Nous allons demander aux faits et gestes de sou pontificat la réponse à cette question.
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s ACTES D'ALEXANDRE VI — 1493-1493. 171
^^solu d'examiner attentivetnent et sans ^^ X d'entre eux qui étalent coupables
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"^^ ^-^ rélectioû simoniaque.
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->. ^ ^•. ^ ^1^ de rélection, avait
*^4>, <?»."* actionnant ses étu-
^^ recueillir les honneurs
%» xir de son père.
«es membres du Sacré-Collège, les ambassadeurs des souverains ordée par Sa Sainteté. Lorsque son tour ^dre hommage au Pape, il s'avança pour a croix de rubis delà mule du Pontife, ^ésar, lui ditson père, vous vous faites illusion, vous ot vos frères, si vous concevez des espérances que n'âiir toriselrait point votre mérite persoitmel. Nous avons aspiré au Souverain Pontificat, mais avec l'intention» une fois arrivé au but, de faii^ concourir tous les moyens que nous aurions en main, pour procurer le meilleur service de Dieu, aussi bien que la plus grande gloire et l'exaltatioa du Saint-Siège, afin d'effacer lo souvenir de nos eîxeurs passées, et de tracer à nos successeurs un sentier remarquable.
(1) Gordon, p. 23 et 34. — « Andate, disse Alessandro, ehe cercaremo reudem condegno premio quaudo siaao le voitre azxioai esaminate sincère, e giuste ; ma quando conosciute saranno maie, sarete per débita giustizia castigati e nella roba, e nella vita, epriyati d«lla dignita Caniinalizia , perché i rei noa puniti sono capaei di commeiter nubTe ealpe, e far maggiori mali, e se si trascnra il eastigo, pastïme conseguenze se non Teggon risorgere. » (ms. cit^ par Gbnnarklli, p. 210, note, col. 2.)
172 PREMIERS ACTES D'aLEXANDRE VI.
c Dieu, quiafavorisé nos desseins, demande que nous remplissions dignement les devoirs de cette charge et nous ne voulons pas nous exposer par notre négligence aux rigueurs de sa justice ; et afin de ne pas manquer à cette résolution par une trop grande condescendance pour les nôtres, nous protestons ici que nous voulons fermer notre cœur à toute préoccupation de ce genre, et nous supplions TAuteur de toute grâce de ne pas permettre que nous nous écartions jamais de cette sage réserve, ce que nous ne pourrions faire sans causer un grand préjudice à l'honneur de la chaire apostolique.
« ....Vous ne devez donc attendre de ce Siège Apostolique de faveurs, que celles que nous croirons pouvoir vous offrir de notre propre mouvement; vous seriez dans Terreur si vous pensiez que notre affection servira aveuglément vos desseins; vous vous convaincrez aisément que nous sommes pontife pour l'Eglise et non pour notre maison, que nous sommes le vicaire de Jésus-Christ pour procurer le salut des âmes et non point pour faire réussir vos desseins (1). »
Cette déclaration solennelle attéra César.
Le cœur d'Alexandre était d'accord avec ses lèvres lorsqu'il prononçait ces paroles. Ses actes allaient . d'ailleurs répondre à ses promesses. Sous la main de fer du Pontife Tordre rentrait bien vite dans le gouvernement.
Sur la fin du pontificat d'Innocent VIII et durant
(1} ToMASo ToMASi, p. 25. — Relazione ms. del pontificato di papa Alessandro VI, citée par Gennarelli : Diarium Burchardi^ etc., p. 211. — Codex m«., Vita di Rodrigo Borgia papa col nome di Alessandro VI, biblioth. Casanatenve.
rinterrègne qui le suivit, les rues de Rome avaient été ensanglantées. Trop de sang avait été répandu^ c le bourreau c'était trop longtemps reposé. > Alexandre fut sans pitié. D fit activement rechercher les coupables. Les galères ou la corde firent prompte justice de ces bandits (1).
La justice ne s*observaît plus, il la restaura. Un tribunal de quatre docteurs, hommes d'une intégrité à toute épreuve, connaîtront dorénavant des causes civiles et criminelles. Et afin de maintenir dans le cercle rigoureux de la loi ceux mêmes qui ont reçu mission de l'appliquer aux autres, une commission de visiteurs est chargée d'inspecter les prisons, afin d'empêcher toute injustice comme tout retard ou tout déni de justice (2).
Lui-même consacre le mardi de chaque semaine à entendre les plaintes de ses sujets. Ce jour-là, les portes du Vatican s'ouvrent à quiconque désire entretenir le Souverain; il juge lui-même les causes qui lui sont soumises, débrouillant les questions les plus difficiles avec cette finesse, ce bon sens, qui lui avaient valu autrefois des applaudissements au barreau de Valence(3).
Il déployait un zèle remarquable pour tous les travaux que lui imposait le gouvernement de l'Eglise et de^es Etats. H répondit un jour à un prélat de sa cour
(1) Infbssura, p. 1244. — Ms. Concîavi diversî, in T. 6 et 4, bibliothèque angélique.
(2) Infessura, p. 1245. — Tomaso Tomasi, p. 31. — Codex vis. n» 1263, Vita di papa Alessandro VI, bibliothèque Corsinî. — BuRCHARD, Diarium, édit. Gennarelli, p. 216.
(3) Infeiwlra, p. 1245. — Ms, de la bibUoth. Corslni. — Bur- CHARD, ibid.
qui l'engageait, dans l'intérêt de sa santé, à se livrer avec plus de modération au travail : < Vous oubliez que je suis pape, non point pour m'occuper de moi-même, mais bien des autres (1). >
En peu de temps la ville avait changé d'aspect. La sécurité régnait partout ; les rues étaient presque aussi tranquilles la nuit que le jour ; les citoyens vaquaient librement à leurs affaires; l'ouvrier était assuré de toucher son salaire ; les marchés publics étaient à Tabri des coups de mains de ces brigands titrés qui naguère rançonnaient, pillaient ou tuaient vendeurs et acheteurs ; partout renaissaient la confiance et le bonheur. De vastes greniers furent créés pour mettre Rome à Tabri de ces disettes qui l'avaient trop souvent désolée, c De mémoire d'homme, dit un contemporain, on n'avait joui d'une si merveUleuse abondance. >
Les pauvres, aux yeux d'un prince temporel, cette <;lasse infime d'un peuple, mais pour le chrétien et surtout pour le Pontife, cette portion la plus intéressante du troupeau de Jésus-Christ^ furent l'otijet de la sollicitude d'Alexandre VI; par ses soins, de riches distributions étaient faites régulièrement aux indigents dans chaque région delà ville.
Ce n'est pas ici le lieu de dire ce qu'il fit pour les arts et les lettres, c'est ce que nous ferons à part. Il suffit de dire que le peuple, qui jouissait d'une paix et d'un bonheur inconnus pendant les deux règnes précédents, fut enivré d'admiration, de joie et d'espérance.
Alexandre VI mît une attention particulière à s'en-
(1) Ibid,
toarer d'hommes capables de seconder ses vues administraUves. Il ne veut dom:ier les dignités émimntes de l'Eglise qu'à des hommes distingués, et les charges ho norables de la magistrature qu'à dés si^ets éprouvés. Ge choix remplissait la cour romaine d'illustres prélats ; «*était en même temps, si le Pape restait fidèle à cette ligne de conduite, l'augure d'un beau règne (1).
Des conseillers perfides essayèrent de l'en fsiire sortir en le pressant de décorer de la pourpre Jean Borgia, son neveu, et César, son 'fils. C'était rengager dans une voie dangereuse. Alexandre résista pour César et celui«-ci dut se contenter du siège de Valence qui vensdt d*étre élevé au rang de métropole. Mais, vaincu par de pressantes sollicitations^ il accorda à ceux qui l'entouraient l'acte de népotisme qu'il n'aurait osé prendre sur Iui«mème, et le fils de sa sœur Jeanne , déjà archevêque de Monréal , fut nommé cardinal.
Ce prélat avait été précédemment appelé à partager avec son oncle les travaux de la chancellerie. S'il faut en croire Tomaso Tomasi, historien fort suspect, nulle part il n'aurait laissé une bonne renommée. L'histoire impartiale -se montre moins sévère et le représente honorant la pourpre par de grandes qualités. Comme tout ce qiii, à cette époque, portait robe rouge ou violette, il se montra l'ami des lettres et fut le Mécène du poète llariano Probo de Sulmona (2).
(1) ToifAso ToMASi, p. 31 et 22.
(2) Ce poète, mort k Rome en 1499» a laissé ua poème latin en six chants : La Parthemas qu Vie de la T. S. Vierge* Cet ouvrage très rare aujourd'hui fut imprimé à Napies en 1527. La préface de
176 PREMIERS ACTES d' ALEXANDRE VI.
La capitale du monde chrétien devenait le rendezvous des lettrés et des personnages les plus éminents que la protection du Pape y attirait des provinces les plus éloignées. < Si la paix avait régné en Italie, il est certain qu'Alexandre aurait le premier produit une partie des merveilles qui signalèrent le règne de Jules II et de Léon X. »
Un fait, qui se rapporte à cette date, montre le cas qu'il faisait des ecclésiastiques vertueux. Le célèbre cardinal Ârdicino dellà Porta avait résolu d'échanger sa pourpre contre la bure de la pauvreté, monastique. A force de prières, il avait obtenu d'Innocent Vin la permission de se retirer dans l'ermitage de Camaldoli, dans le voisinage de Florence. U n'était resté à Rome que pour participer à l'élection du nouveau Pape, auquel il ne vendit certainement pas son suffrage. Il se disposait, quelques jours après le conclave, à quitter la ville à la faveur d'un déguisement qui devait protéger sa fuite. Le Sacré-Collège, qui appréciait et admirait les vertus d'Ardicîno, conjura Sa Sainteté de s'opposer à son départ. Le cardinal supplia le Pape de lui permettre de se retirer dans une solitude où rien ne pût le distraire des œuvres de piété ; il insista plusieurs fois en versant des larmes abondantes. Mais Alexandre, qui voyait avec admiration l'extrême sainteté d' Ardicino, le retint à la cour dont il désirait qu'il fût l'édification jusqu'à sa mort ; elle arriva malheureusement Vannée suivante (1).
ce livre renferme de très curieux détails sur Tétat de la littérature il Rome sous le pontificat d* Alexandre VI. (1) VicTORKLLu» — CiACCONius — UouBL, Itulia sacra*
Certes, le Borgia de l'histoire n'a rien de commun avec le Borgia des satires ! Car ce serait un phénomène nouveau, que l'homme vicieux s'entourant volontairement d'hommes vertueux dont la vie serait une censure continuelle de ses actes. Le spectacle d'une vie sainte offre aux amies corrompues ou même seulement mondaines une leçon trop sévère, trop importune t La connaissance la plus ordinaire du cœur humain nous révèle l'impossibilité de concilier ces extrêmes.
Tandis qu'Alexandre YI inaugurait son règne par de sages mesures^ une vieille inimitié allait se réveiller contre lui. D convient de rechercher la nature des dissentiments qui éloignèrent toujours l'un de l'autre, le neveu de Sixte IV et le neveu de Calixte III, Julien de la Rovère et Borgia. Jamais deux hommes nés sous un soleil ardent ne furent d'une nature plus dissemblable. Julien de la Rovère était brusque, impétueux, irascible, tandis qu'Alexandre demeurait calme et réfléchi. Ames énergiques, avides de gloire, doués de grandes qualités, tous deux étaient d'ailleurs admirablement organisés pour tenir un rôle considérable dans les événements qui allaient s'accomplir au delà des Alpes. L'un et l'autre se sentaient la force de regarder en face la situation qui devenait chaque jour plus alarmante; le sort les réservait pour la défense des mêmes intérêts ; l'harmonie de leurs vues eût dû les rapprocher, la jalousie les divisa.
Le cardinal Julien de la Rovère, on se le rappelle, convoitait le commandement du château Saint-Ange. Il ne cacha pas sa colère quand il vit Innocent VIII le donner à Borgia. Un moment, au dernier conclave, il
LKS BOHGIA. 12
178 PREMIERS ACTES d' ALEXANDRE VI.
s'était cru sûr de la tiare, mais une fois encore Borgia ruinait ses espérances. La première circonstance allait faire éclater sa mauvaise humeur; elle se présenta bientôt.
Le roi de Hongrie, Wladislas, avait demandé à Rome la dissolution de son mariage d'avec Eléonore, fille de Ferdinand, roi de Naples. Frédéric, le frère de la reine de Hongrie, arriva un peu avant les fêtes de Noël à Rome pour oflErir ses félicitations au Pape à l'occasion de son élévation, et aussi dans le dessein avéré d'obtenir qu'il ne prêtât aucune attention à la demande de Wladislas. A Rome, Frédéric habita le palais de la Rovère, et le cardinal lui promit de s'opposer au divorce, de toute son influence. Il oubliait qu'une si délicate matière relève non pas du sentiment mais du droit et de la conscience !
Quelques jours après, dans un consistoire présidé par le Pape, et où la question était pesée avec lenteur, mesure et gravité, le cardinal voyant le sentiment général favorable à la demande de Wladislas, se laissa aller à des emportements dont il fut lui-même effrayé après, car au sortir de la salle il se hâtait de gagner Ostie dont il était évêque et gouverneur, et qu'il changeait en une véritable place de guerre. C'est Burchard qui nous fournit ces détails. Le cardinal redoute la colère d'Alexandre VI. De son côté le Pape ne redoute pas moins la fougue du cardinal gouverneur. C'est encore Burchard qui nous en fournit la preuve dans ce fait.
A quelques milles de Rome,' sur les bords du Tibre, non loin d'Ostie, dans un site agréable, habité jadis par
une peuplade du nom de Manlia» se trouvait un palais que Sixte IV avait fait élever, et qu'Innocent Vin accrut et embellit. Un jour, Alexandre VI avait formé le dessein d'aller dîner à la Magliana. Comme la suite du Pape approchait du château, quelques serviteurs qui avaient précédé le cortège papal, déchargèrent en guise de divertissement une couleuvrine. En entendant cette explosion dont il ignorait le motif, le Pape, craignant que le gouverneur d'Ostie n'eût dressé une embuscade dont ce pouvait être le signal convenu, pour s'emparer de sa personne, donna l'ordre de retourner à Rome, quoiqu'il n'eût pris aucune nourriture de la journée et malgré les représentations de ses familiers que sa résolution condamnait à un jeûne forcé (1).
Ces craintes étaient-elles exagérées de la part d'Alexandre VI ? Qui oserait le dire quand nous verrons bientôt le cardinal recourir à la voie des armes ? Nous admirons sincèrement Jules U, mais le cardinal de la Rovère mérite moins notre estime. La faiblesse de la nature humaine parait trop ici et pas assez la dignité cardinalice. La blessure faite à son amour-propre lui a fait perdre un moment le sentiment du devoir.
Au Pape qui lui demande de revenir à Rome en signe d'obéissance, — il répond : Jamais il ne m'arrivera d'aller à Rome calmer l'ire d'Alexandre VI.
Au souverain qui, à la face du Sacré-Collège, du roi de Naples et de la république de Venise, engage sa parole comme le pardon de la Rovère, — le cardinal jette l'insulte : Julien, Julien ne te fies pas au Maure (2).
(1) BuRCHARD, JHariuntf edit. Qbnnarblli, p. 216.
(2) Giuliano, OiullanOy non ftdarti del marrano, Guichardin,
180 PREMIERS ACTES d' ALEXANDRE VI.
Le cœur se serre douloureusement devant cette ob~ stination. Depuis, la terrible image d'Alexandre ne lui laisse plus de repos, il ne peut trouver sur son chemin l'ombre du Pape» qu'il ne se hâte de la fuir (1). Est-ce peut-être le remords qui le poussa à s'exiler ? n se retira en France et fut accueilli à la cour de Charles Ym, où il hâta, par ses conseils, les évânement» que nous allons raconter et qui allaient troubler si profondément le repos de l'ItaMe (3).
Louis Sforce, connu sous le nom de More, gouvernait au nom de son neveu Jean Galéas le duché de Milan. C'était une âme ambitieuse qui ne devait reculer devant rien, pour porter jusqu'à la tombe l'hermine ducale; ni devant les cris de sa conscience ni devant les clameurs de l'opinion : < homme sans foy, dit Commines, 8*11 veoit son prouffit pour la rompre >, il ne craignait ni Dieu ni les hommes. U employait les revenus de rEtat» plus de 600.000 ducats annuels (3), pour gagner les soldats et s'attacher les chefs, tandis qu'il laissait son ne* veu manquer du nécessaire (4). Cependant Jean Galéas grandissait; il avait épousé Isabelle, fille d'Alphonse d'Aragon, duc de Calabre, c femme courageuse, dit Commines, qui eust volontiers donné crédit à son mary, si elle eust pu ; mais il n'estait guères sage et redisait
Storia d^Ital., lib. I, c. ii. Marrano était le terme de mépris par lequel on désignait en Espagne les juifs nouTellement convertis.
(1) CoRio, Istoria di Milano, p. 921. — Guichardik, ihid,
(2) OuiCHARDiN, lib. I, c. m. — - Pauli Jovii Hist., lib. I, p. 23. — Bbnedbtti, Fatto d^arme del Tarro^ p. 5.
(3) CoRio, Ist, di Milano, dit 600.000; Commines 6^0.000 et mdme 700.000.
(4) CoRio, part. VII» p. 886. — P. JoYuHisU sni temporis, lib. I,
ce qu'elle luy disait. > Isabelle écrit à la cour de Naples, et demande à son père et à son aïeul secours et protection pour elle et son mari (1), Ferdinand somma le More de restituer Tautorité souveraine à Galéas. Sforce répond au roi de Naples, en dépêchant Belgiojoso et Cajazzo à la cour de France, avec la mission secrète d'inviter Charles Yin à descendre en Italie, pour y soutenir, comme héritier de la maison d*Âragon,ses droits à la souveraineté de Naples (2). Ces droits étaient également contestables de part et d'autre. La maison d'Aigou avait pour titre la conquête. D'un autre côté Ferdinand régnait en vertu d'une légitimité fort douteuse. Mais ce royaume était un fief du Saint-Siège» la maison d'Aragon en ayant reçu plusieurs fois l'investiture, son droit pouvait paraître plus certain. En France^ on n'avait pas renoncé à des prétentions que le testament de René semblait justifier. Reconquérir un royaume qui jadis avait fait partie des domaines de ses ancêtres était une pensée qui flattait la vanité de Charles Yin. Cette vanité devait entraîner un jour ou l'autre le monarque jeune et amoureux de gloire à tenter cette entreprise. Le More n'ignorait rien de tout cela; c'est pourquoi il fit sentir au jeune roi, dit très pittoresquement Gommines, c les fumées et gloires d'Italie. > Mais les Français une fois maîtres du royaume de Naples , n'allaient-ils rien entreprendre contre Milan ? D se posa la question et y chercha la solution. En ce moment, Naples venait de s'allier secrètement avec Florence alors toute-puissante. Le défiant Sforce
(1) GuicHARDiN, ibid. — CoRio reproduit la lettre «TlsabeUc.
(2) CouMiKU, liv. VII, e. m.
182 PRESOERS ACTES D'aLEXANDRE VI.
soupçonna cette entente de Médicis avec Ferdinand (1). Il représenta aux puissances voisines la nécessité d'une ligue pour sauvegarder leurs Etats menacés. Venise, cette Rome des mers, avait porté plus d'un regard d'envie sur Naples assise magnifiquement sur les bords de la Méditerranée ; Venise prêta l'oreille à cette proposition. Le duc de Ferrare se laissa gagner par les cajoleries de Sforce. Pour assurer le succès de ses desseins, il lui importait de faire entrer le Pape dans la ligue. Une circonstance vint le servir à souhait.
François Cibo possédait les fiefs d'Anguillara , de Cervetri et quelques autres châteaux dans le voisinage de Rome. Après la mort de son père, ce seigneur s'était retiré à Florence. Là, Pierre de Médicis, entourant de caresses son beau-frère, l'engagea, d'accord avec Ferdinand, à céder ses fiefs à Virginio Orsini leur parent. Cette cession fut conclue moyennant une somme de 40.000 ducats. Le roi de Naples et Médicis fournirent secrètepient cet argent dans l'espérance de tirer de cette acquisition les plus grands avantages. Ainsi agrandies les possessions des Orsini enlaçaient Rome comme d'une ceinture, et assuraient en même temps la communication de Naples avec Florence. L'Orsino était entièrement dévoué aux intérêts de l'une et l'autre cour. Il y avait là un danger pour le Saint-Siège ; cette vente subreptice était en outre une atteinte portée à l'autorité pontificale de laquelle relevaient ces fiefs (2).
 peu près dans le môme temps, Alexandre VI avait
(1) GUICHARDIN, lib. I, C. I.
(2) GUICHARDIN, lib. I, c. I. — TOMASO TOMASI, p. 42.
demandé en mariage, pour son fils Joffré» une fille naturelle d'Alphonse duc de Galabre. Ferdinand avait fait une réponse évasive équivalant à un refus (1), Alexandre s'en montra vivement blessé. Cette aliénation des fiefs en questiop envenima encore cette blessure. Le Pape se plaignit amèrement et se montra prêt à défendre les droits temporels du Siège Apostolique (2).
Le More, parfaitement renseigné par son frère le cardinal Âscagne, profita, en habile politique, de l'irritation du Pape pour le gagner à sa cause. Il s'attacha à lui faire prendre ombrage de la cour de Naples : — Ferdinand était l'ennemi juré de la maison de Borgia; — si on laissait ces châteaux aux mains des ennemis, ils pourraient un jour s'en faire de véritables forteresses pour attaquer le Pape dans ses Etats; — il était par conséquent de la plus haute importance pour le Saint-Siège, de se réunir à la république de Venise et au duché de Milan pour sauvegarder le patrimoine de saint Pierre. De son côté, Âscagne usait de son crédit pour amener Alexandre au même but.
Bientôt, en effet, un traité d'alliance offensive et défensive fut signé entre le Pape, le duc de Milan, le duc de Ferrare et la république de Venise (21 avril 1493). Sforce triomphait. Ainsi, Charles Vni en Italie, la cour de Naples ne pouvait plus l'inquiéter et il n'avait rien à craindre de Charles ; n'avait-il pas, pour le mettre à la raison, Venise et le Pape ? Ce plan était habilement combiné.
(1) GUICHAADIN> ihid. — TOMASO TOMASI, ibîd.
(2) OuicHAKDiN, ibid.
184 PREMIERS ACTES d'aI-BXAXDRE VI.
Ferdinand voit l'orage qui se forme et comprend le péril qui le menace ; les cris de joie des mécontents qu'il a faits arrivent déjà jusqu'à luL Que faire pour consolider son trône ainsi ébranlé ? Médicis se déclare publiquement l'allié de Naples. Le cardinal de la Rovère se rallie alors à la cause de Ferdinand. L9. fidélité et Thonneur s'enfuirent de son cœur ; maître d'Ostie et de l'embouchure du Tibre, il conseille de surprendre Rome avec les forces des Golonna que soutiendraient les Orsini. Il avait, en effet, pour ce dessein, réconcilié ensemble ces deux familles jusqu'alors ennemies. Mais, comme si les confédérés avaient deviné ce plan, en vertu d'un article du traité d'alliance, le Sénat de Venise et le duc de Milan ont chacun fait marcher vers Rome deux cents hommes d'armes, pour assurer la sécurité du Pontife et de ses Etats, en même temps que pour l'aider à reprendre les châteaux achetés par Virginie Orsini (1).
Ferdinand, en politique expérimenté, s'opposa à ces hostilités prématurées. H jugea prudent de ne pas engager de sitôt l'avenir et de conjurer l'orage par d'autres moyens plus efficaces. Il chercha à faire sa paix avec Rome. L'accord se fit entre le Pape et Ferdinand, au sujet des fiefs qui avaient causé une partie du mal. La conclusion du mariage de Godefroy avec la princesse Sancia mit le sceau à la réconciliation des deux souverains.
La défection du Pape alarma Sforce. Sa ligue, simple entente de circonstances, ne lui paraissait plus le
(1) GuicHARDiN, ihid.
rempart qu'il avait voalu élever. Les motifs qui y avaient fait entrer le Pape et les Vénitiens étaient si difEërents des siens, que le moindre incident pouvait les engager à se retirer. H avait tout à craindre de la vengeance de Ferdinand. La situation était plus menaçante que jamais I il ne vit plus de ressource que dans l'ambition du monarque français. Il fait aussitôt partir pour Paris une ambassade solennelle, et par une lettre, qu'il adresse au roi, le pousse vivement d'entreprendre la conquête de Naples; lui garantissant, quand il aurait mis le pied en Italie, de prompts secours d'hommes et d'argent (1).
n y eut à la cour de France un moment d'hésitation ; de sages conseillers s'opposaient à l'entreprise. Charles Ylil voulut connaître les dispositions des puissances italiennes, et Perron de Basche parcourut l'Italie pour les sonder. Sa mission obtint peu de succès. Les petits Etats se déclarent bien pour le roi (2) ; le duc de Ferrare, par haine pour Alexandre VI, s'apprête bien à saluer la première bannière française qu'il verra flotter en deçà des monts (3) ; mais Florence et Venise ne font que des réponses vagues ; ces prudentes républiques voulaient prendre conseil des événements avant de se prononcer pour ou contre la France (4).
Mais le roi désirait surtout pénétrer la pensée
(1) V. la Lettre de L. Le More aux Piâcbs justificatives, n* 15.
(2) Ck)aio, Stor. di Milano, part. VIL
(3) Bbnbdbtti, Fatto d*arme del Tarro^ tradotto da Domenichi, p. 5, ediz. Ven. 1545.
(4) GuiCHARDiN, lib. I, c. II. — Pauli Jovii Hist,^ lib. I, P* H. Commises, liv. VII, c. v et vi.
186 PREMIERS ACTES D'aLEXANBRE YI.
d'Alexandre VI. Le général d'Aubigny fut choisi pour cette ambassade; c'était un très habile homme; il avait pour mission d'obtenir du Pape, par promesses ou menaces , l'investiture du royaume de Naples 9 objet de la guerre. Les circonstances étaient graves. Pour le Pape la neutralité était impossible, Naples étant vassale du Saint-Siège. Alexandre YI a ici une bien belle page, c Trois fois, dit-il, la couronne de Naples a été accordée par le Saint-Siège à la maison d'Aragon. Ces concessions ne peuvent être annulées à moins que Charles Vin n'ait un titre qui soit plus valable. Le royaume napolitain est un fief du Saint-Siège ; c'est au Pape qu'il appartient d'en conférer l'investiture. Si le roi de France prétend faire valoir ses droits sur Naples, il doit s'adresser au tribunal du Souverain- Pontife et demander aux voies légales et pacifiques la solution de ^ce grand procès et non aux armes. — Le Pape fait appel à la tendresse du roi très chrétien pour le Saint-Siège. Il peut être assuré de toute notre bienveillance. Le Souverain-Pontife ne peut avoir qu'un désir c'est que la paix règne dans la chrétienté. Que le roi de France songe combien mobile est la fortune, qu'il songe aux horreurs de la guerre, et, s'il veut à tout prix guerroyer, que le R. T. C. tourne ses armes contre le Croissant. >
Avec le courage qu'il vient de déployer en parlant h d'Aubigny, le Pape répéta cette réponse dans un bref apostolique adressé à Charles Vin (1).
Le monarque français ne comprit pas ce langage
(1) CoRio reproduit ce bref, loe. eitat.
évangélique. Cette fermeté Tirrita et il répondit par une ironie pleine de menaces : t Dès longtemps j'ai fait un vœu à Monsieur saint Pierre de Rome et il faut nécessairement que je Taccomplisse au péril de ma vie (1). »
Le roi de Naples avait éprouvé une grande satisfaction de la fermeté du Pape ; il chargea son ambassadeur à Rome de lui en témoigner toute sa reconnaissance. Mais la haine dont il était animé reprit bientôt l'empire dans son cœur, et il décrie le Pontife dans ses messages à la république de Florence et à la cour d'Espagne. Il alla jusqu'à dresser un long acte d'accusation contre ce qu'il appelle les scandales du Vatican (2). Ce n'était là qu'un tableau exagéré des abus de la cour romaine. M. de Reumont, quoique peu partisan des Borgia, n'a pu s'empêcher d'observer, avec beaucoup de raison^ que le caractère du prince qui parlait avec tant de passion du Pape diminue singulièrement le poids des accusations portées contre Alexandre VI (3).
Guichardin, n'écoutant encore une fois que sa haine contre Alexandre VI, a trompé la postérité. Il donne le Pontife comme complice de Louis le More pour appeler les Français en Italie. Le savant Rosmini a fait la lumière à ce sujet et ses travaux ne laissent pas subsister l'ombre d'un doute (4). Il n'y a pas le moindre vestige
(1) Brantôme , Hotnmet ilhtst. et Capitaines franc., II* 1it., Charles VIII. — Pauli Jovii Hiet. sui temparis, lib. II, p. 30.
(2) Trinchbra, Codice aragnoese, tom. II, part. 2.
(3) Archivio, Stor. itaL, tom. XVI, p. 189.
(4) Rosmini, 3>eir letoria diJJ. Trivulzio, Milano, 1815. 2 vol. in-4».
de preuve en faveur de cette accusation. Au contraire tout la contredit à on tel point que le protestant Roscod a été choqué de la passion de l'écrivain florentin (1). Sforce énumère à Charles Vm les princes d'Italie qui approuvent l'expédition (2) : comment croire qu'il ait pu taire le nom d'Alexandre VI, quand son intérêt lui faisait une loi de le nommer ? Ne devons^ious pas croire Commines, cet historien si bien renseigné, qui assista k tous les conseils où l'entreprise fut décidée et qui en rapporte minutieusement tous les détails ?
Dira-t-on qu'Alexandre VI, après avoir consenti à l'invasion, changea sans scrupule de sentiment? Gom ment croire alors que Le More ne se soit pas plaint de cette perfidie du Pape ! Gommines n'eût pas manqué d'enr^listrer ce changement qui eût été l'excuse de son prince. On peut répondre encore que le langage d'Alexandre VI ne laisse nullement supposer cette conversion. Le vrai rôle que Thistoire impartiale attribue au Pape dans ce premier acte du drame qui allait se jouer en Italie, c'est celui que nous avons raconté et qu'il suffisait d'exposer simplement pour en faire ressortir toute la poésie ; le louer ce serait le gâter.
(1) RoscoB, Vie et Pontificat de Léon X, t. I, p. 168. (S) CoRio, qui a puisé aux souroes authentiquas, a nommé tons ses auxiliaires (part. VII, p. 920 et sût.)*