UNE RECHERCHE DE PATERNITÉ DEVANT L'HISTOIRE
Notre étude sur les Borgla touchait à sa fin quand une main amie nous a fait parvenir un ouvrage publié Tannée dernière à Bologne, par le P. Leonetti des Ecoles Pies (1). Dans ce livre, le docte écrivain s'exprime de la manière suivante au sujet de la paternité de Rodrigue Borgia :
(( S'il m'est permis d'exposer mon opinion, il me semble « que l'on peut croire et dire que tous ces frères, nés « tous véritablement de la môme mère Vanozza, ont pu être « ou les fils d'un Borgia particulièrement aimé du cardinal « Rodrigue, ou peut-être d'un frère resté en Espagne, ou M bien les fils d'un fils de son frère, le préfet de Rome, « puisque, de l'aveu de M. Grégorovius, « on ignore si « Pierre- Louis Borgia fut marié et laissa des enfants {2), »
(1) A. Leonetti, Papa ÀUtsandro VI tecundo documenti e earUggi del tempo. 3 vol., Bologoa, Mareggiani, 1.S.S0. Il y a un df^pût de cr>t uavrage ù. Parif, chez Mme yeuve Boiveau, librairie internationale, me de la Banque, n* 22. U 80 prépare, croyong-noua, une traduction française du ce livre.
(2) V. Crkooruvius, Lucrèce Borgia^ tom. I, p. 26, trad. franc. — Gita- DBLLA, Saggio di Alàero genealogico e di memorie «u ia famiglia Borgia. Torioo, 1^2, in-^, p. 50.
564 PIÈCES JCSTIFlCATIVEi?.
« Ne pourraient-ils aussi (et il y aurait de puissauts motifs « pour se Tangor tk celte opinion) être fils de Borgia, père *\ du cardinal Jean, dont Alexandre VI est nettement appelé « palruus et dont César est nettement aussi appelé le frère, « comme il est également appelé frère de Cîirolama, la « sœur du cardinal Jean? Ce matin, écrit César de Forli, «' le 10 janvier 1500, j'ai eu avis de la mort arrivée à Urbin « le 8 janvier, du cardinal Borgia mon frèrk. Le duc Her- « culc de Ferrare lui répond en appelant le cardinal Jean
« LE FRKRE CHARNEL DE CÉSAR. Cc Cardinal Jcan, FRÈRE
'< CHARNEL DR CÉSAR, Citadclla le donne comme le fiU de «* Pierre-Louis^ frère charnel d'Alexandre. » ^i cette hj'pothèse ne doit pas être acceptée malgré les autorités qui l'appuient, ces enfants ne pourraient-ils pas être les fils d'un Borgia q^uelconque? et il y en eut trente à Rome.. . A la mort de leur père, Vanozza s'étant remariée, le cardinal Rodrigue qui l'aurait alors déchargée du soin d'élever ses enfants, leur témoigna une vraie affection de père, donnant ainsi à la foule l'occasion de les appeler ses fils, soit par malveillance, soit par un usage récent et sans aucune pensée de scandale ni de honte, car l'exemple d'Innocent VIII, cc saint et juste Pape, qui était père légitime de deux fils, était encore tout récent (1). »
Le P. Leonelti rappelle ici qu*il existe de nombreux documents où César et ses frères sont formellement appelés les neveux d'Alexandre VI. Il cite quelques témoignages : ainsi Floramondo Brugnolo écrivant de Rome à la marquise de Mantoue, le 19 mars 1493, parle de César comme neveu cV un frère du Pape ;'nipotk de uno fratello de N. Si- GNORE. Le sénat de Venise, en créant César gentilhomme de l'Etat, le 18 octobre 1500, le nomme également neweu du Pape Alexandre VI; « 1500 a 18 doitohre V illustre don César Borgia duca di Valent ina, nipote di papa Alessan- DRo VI. » P. Martyr, qui a si souvent manifesté sa haine contre les Borgia, appelle néanmoins César le neveu du Pape, ou mieux, d'après la phrase latine, le neveu d'un fils du frère d'Alexandre : eu jus ipse fratris nepos ksse di-
CBBATUR.
(1) Lkonktti, Papa Alessandro V7, etc., toin. I, p. •194*196.
Tout cela concorde bien avec le titre depatruus donné à Alexandre et avec Topinionde Ciladella (1).
« Si cela est vrai, continue le P. LeoueLti, si cela est vrai, et cela peut l'être, autant au moins que les assertions contraires, qui, en fin de compte, ne peuvent présenter ni plus ni moins de documents à l'appui ; si cela, dis-je, est vrai et si on voulait l'admettre par amour de cette justice qui, à égalité de témoignages, commande de présumer le bien en faveur d'un accusé, quel qu'il isoit, cette hypothèse concorderait avec les faits et expliquerait admirablement d'autres faits discordants et qui autrement sont inexplicables... (2).»
11 sera curieux de mettre en regard de cette justice et de cette impartialité à laquelle fait appel le P. Leonetti, les procédés des écrivains qui se sont occupés des Borgia.
M. Grégorovius attribue à Rodrigue Borgia la paternité d'une fille appelée Girolama. Cette affirmation repose uniquement sur le document suivant qui est l'acte de mariage de cette Girolama avec André Gesarini, en date du 2i janvier 1482 :
« Le Révéreudissime Rodrigue Borgia, cardinal,
évéque de Porto, mit et conduit par un sentiment de paternel amour et d'affection pour la noble, honnête et vertueuse jeune fille Girolama, sœur d'excellent et vertueux adolescent, le seigneur PieiTc-Louis de Borgia et de Jean Borgia enfant, ses frères germains, voulant traiter et reconnaître comme sa fille la jeune Girolama^ qui sort de sa famille et de sa maison, lui donne pour Vhonneur de
cette maison quatre mille ducats » — « In presontia
mei publici not», etc. R™" in Xpo pr et dnusdnusRodericus Borgia Eps portucnsis S. R. E. Cardinalis ac Vicccancellav\\xfi paterna caritatc et affectione duclus ac motus erga nobilem et honestam ac generosam puellam Virginem Jeronimam sororem excollentis ot generosi adolcsccntis dni Pétri Ludovici de Borgia etJohauuis de Borgia infantis germanor. l'ratrum volens et intendens ipsam Jeronimam puellam que de sua domo et familia e.ristit veliiti filiam recof/noscere et tractare et pro honore dicte sue domus et familie ipsam condecentrr mnritarc a'* dotarr dotemque
Il IbùL, p. 195-197.
C? /6iW., \K 1»7-11>.'<.
sibicondignam constituefe. In près, mei pnblici notarii... (1). *» Voilà le document ; voici maintenant l'interprétation : <f Le cardinal RodriffueZy dit M. Grégorovius, était a^sez riche pour élever ses enfants de la manière la plus brillante, mais il se bornait à les entourer de conditions modestes, comme s^ils n'eussent été que ses neveux. Quahb
LUI-MEME BUT ATTEINT LE FAITE DE LA ORAXDBUR, IL COM- MENÇA A LES TIRER DE LEUR MÉDIOCRITÉ ET A LES METTRE EN LUMIÈRE.
En 1482, il n^habitaît pas sa maison du quartier Ponte; peut-être y faisaît-il construire alors. Il résidait plutôt dans ce palais du quartier Parione, que Stcphano Nardini avait fait achever en 1475. On l'appelle aujourd'hui le palazzo del Gaeerno Vecchio. C'est là que nous trouvons Rodriguez établi en janvier 1482. Nous l'apprenons par un acte du notaire Beneimbene, lequel est un contrat de mariage entre Gianandrea Cesarini et Girolama Borgia, âUe naturelle du cardinal Rodriguez. Les formalités légales de ce mariage furent accomplies en présence du père de la fiancée, ainsi que des cardinaux Stephano Nardini et Giambattista Savelli et des nobes romains Virginius Orsini, Julien Cesarini et Antonio Porcaro.
L'acte de janvier 1482 est le premier document authentique qui se rapporte aux faits intimes concernant la famille du cardinal Borgia. Il y reconnaît être le père dela^ noble demoiselle Girolama » qui est dite « sœur du noble adolescent Pierre-Louis de Borgia et de Jean de Borgia encore enfant. » Ces deux fils, qui sont évidemment designés^ ici en qualité (faînes, étaient illégitimes ; aussi ne pouvaii-il être question de leur mère. César, qui n^avait alors que dix ans, est également passé sous silence {2). »
La contradiction est-elle assez flagrante, l'interprétation assez arbitraire ? Les expressions de paternel amour et de reconnaissance comme sa fille prouvent-elles la paternité de Rodrigue ? Ne conviennent-elles pas également à la tendresse d*un oncle envers sa nièce ? Si Rodrigue est le père de Girolama, quel besoin y avait-il d'ajouter qu'elle sort4iit de sa famille et de sa maison ? Citadella, nous le savons
(1) Gréooroviu.h : Lucrèce Borgia, Doc. n» 1.
(2) GRÉGORovrrs : Lucrèce Borgia, t. I, p. 49-51.
déjà, dans sa Généalogie des Borgia^ la regarde comme la sœur de Jean de Borgîa et par conséquent la nièce du cardinal Rodrigue. Si Girolama est la allé de Rodrigue, pourquoi César, frère de Pierre-Louis et de Jean, n'est-il pas nommé? Pourquoi pas Geoffroy, pourquoi pas Lucrèce, tous nés avant U82?M. dePEpinois, qui sestfait le disciple de M. Grégorovius n'ose pas affirmer ici sans réticence (1).
M. Grégorovius donne encore à Rodrigue une troisième flUe, nommée Isab'^lle, mariée, dit-il, le !•' avril 1483, avec un noble romain» Matuzzi. Dieu me pardonne, mais je crois bien que M. Grégorovius donnerait i)our lignée à Rodrigue tous les Borgia du monde !
J*ai nommé M. de TEpinois. Dans la Revue des Questions historiques, livraison d'avril 1881, cet écrivain a repoussé vivement l'opinion du P. Leonetti* Nous reproduisons ici rarticle par lequel M. le chanoine J. Morel répondant aux arguments de M. le comte de l'Epinois, défend la thèse du docte Italien. Le lecteur aura ainsi sous ses yeux les éléments nécessaires pour se former une opinion raisonnée. (Extrait du journal ï Univers, n» du 14 juillet 1881.)
« On a coutume d'attribuer cinq et môme six enfants au cardinal Rodrigue, avant son élévation au trône pontifical. Quelques-uns nomment Girolama, tous désignent Pierre- Louis, César, Jean, Lucrèce, Geoffroy. Sont-ils réellement les fils da Pape ou simplement ses neveux? Il est important de le connaître, pour adopter ou rejeter les assertions du P. Leonetti. »
Ainsi parle M. H. de lIBpinois. Nous connaissons les assertions du P. Leonetti, voyons les arguments que Tauteor lui oppose. Commençons par César, dont la filiation adultérine et sacrilège a eu un retentissement plus grand que toutes les autres. Et pourquoi ce triste privilège ? Parce qu'on l'a toujours cru le fils du cardinal Rodrigue, répond l'auteur : Semper fuit kabitus, tentus et reputatus ejm filins. Qui parle ainsi en latin ? L'Infessura. Mais rinfessnra est l'ennemi des papes, l'ennemi personnel d'Alexandre VI, le révolutionnaire romain, le républicain qui voudrait renverser le gouvernement pontifical. Nous récusons te té-
(1) n«vue âe» Que» t. hintorwg., avril IHiJl.
nioin. C'est comme si vous nous citiez TopiDion d*un nihiliste sur la famille des Romanoff.^Llnfessura ne vous suffit pas, répond l'auteur; eh bien, lisez le premier bref qu'a bien voulu nous communiquer M. le duc d'Ossuna, et, si vous voulez, le second, qui désigne le cardinal Borgia pour être administrateur des biens de César mineur, mais qui ressemble parfaitement à Tautre sur le point capital : De episcopo cardinali genitus et conjugata. Le premier bref est de 1480 et le second de 1482. 11 nous suffira de traduire celui-là in extenso :
« Sixte, évéque, serviteur des serviteurs de Dieu, à notre cher flls César Borgia, écolier, salut et bénédiction apostolique. Les indices de qualités très remarquables qui parais- • sent abonder dans ton âge enfantin, comme nous l'avons appris de témoins dignes de foi, donnent une espérance vraisemblable que tu deviendras un homme vertueux, et nous portent à t'encourager par la faveur apostolique. Voulant te donner une preuve de cette bienveillance, eu égard aux indices mentionnés ci-dessus, à toi qui, comme on nous le dit, es à présent dans le cours de ta sixième année, et souffres d'une tache de naissance, étant né d'un évêque cardinal et d'une femme mariée, afin que aussitôt que tu auras atteint ta septième année, tu puisses recevoir la tonsure, les ordres mineurs, et quand tu auras l'âge légitime, tous les ordres sacrés. Nous te concédons et accordons volontiers que tu ne sois aucunement tenu de faire mention du défaut précité d'origine, et de la dispense que tu en as reçue, et que tout soit valide et efficace, comme si tu étais né d'un mariage légitime. Donné à Rome, à Saint- Pierre, l'an du Seigneur 1480, aux calendes d'octobre, et de notre pontificat le dixième. »
Nous dirons tout simplement que ce bref ne nous embarrasse pas plus que la prétendue lettre de Pie II au cardinal Borgia, et voici nos raisons. 11 s'agissait de rendre le jeune César habile à recevoir des bénéfices ecclésiasliques. Qu'y avait-il besoin de le relever d'une irrégularité, puisque le bref avoue lui-même qu'il était né d'une femme mariée ? Il avait donc un état civil régulier, à moins cependant que le père démontré par le mariage n'ait refusé de reconnaître l'enfant, et n'ait fait valoir, â cette fln, ses raisons, comme.
par exemple, M. de Girardin,qui vient de mourir. Or, a-t-on entendu dire, dans Timmense quantité de diatribes qui ont plu comme un déluge sur la famille Borgia, que le mari de la femme mariée qui avait mis au monde César et les autres ait réclamé, ait protesté, ait môme fait le moindre bruit ? Jamais.
Alors pourquoi venir parler dans un bref de naissance défectueuse ? surtout quand celui qui en parlait, le Pape Sixte IV, était décide à n'en tenir aucun compte ? C'était donc pour le plaisir d'en parler; nous ne disons pas assez, c'était pour le plaisir d'en faire ostentation. Au moins si le Pape avait dit : Toi qui souffres d'une taclie de naissance; mais non, il faut qu'il explique que l'enfant est né d'un cardinal, et encore d'un cardinal évéque. Tout cela était scandaleux au dernier point, et scandaleusement inutile, car rien de tout cela ne faisait à la cause. C'est absurde, et d'une absurdité qui crèverait tous les yeux, s'ils n'étaient pas disposés à tout avaler quand il s'agit des Borgia.
D'autre part, vous ne pouvez nier que Sixte IV et le cardinal Borgia étaient au mieux, ce qui n'a pas toujours existé de Pape à cardinal, en pareil cas, et ce qui a pu motiver une autre conduite, et vous établissez aussi que le premier était parfaitement résolu à adopter la progéniture du second pour l'inilier sans difficulté aux faveurs pontificales.
Mais alors pourquoi Sixte IV relevait-il César d'une incapacité, quand il était ou ne peut plus facile de faire disparaître toute incapacité eu appelant César le neveu de Borgia ? C'est vous-même qui nous rappelez « l'adage connu » : Filii presbylerorum nepotes vocantur, qui nous apprenez que « nepos était un titre donné en pareil cas par décorww» et que « ce titre avait cours dans les chancelleries. »» Eh bien, c'est le cas ou jamais de donner une abbaye en commende à César, enfant doué de qualités précoces, comme étant le neveu du cardinal Borgia. Kn agissant autrement, le Pape de la Rovère voulait donc se donner le plaisir de faire savoir à tous présents et h venir qiio son vice-chancelier ajoutait à toutes les autres dignités, celle de père adultère et sîicrilège ? Celte proclamation insultante et outrageante aux bonnes mciMirs serait-elle moins coupable
que le crime d'un évoque cardinal avec une femme mariée? En vérité, nous ne voudrions pas décider.
En effet, veut-on savoir à quel point il était facile de faire passer César pour un enfant légitime, et combien était gratuite cette mention de sa prétendue illégitimité, dont on était si empressé de confier le secret aux trompettes de la renommée ? Nous allons le dire enfin et nous ne le demanderons pas à un autre qu'à Fauteur lui-même. On lit ce qui suit dans son vn« chapitre : u Puis, comme il fallait une enquête pour attester la légitimité de César nommé cardî> nal, les cardinaux Orsini et Pallavicini furent chargés de ce soin. Brancaccio écrivait : On passera sur son vice d'enfant naturel ci avec raison, car on jugera qu*ilest légitime, ayant été engendré dans la maison, quand le mari de la mère vivait; sur cela il n*y a pas de doute. » Que peut-on demander de plus ?
Etait-il plus difficile de faire passer César tonsuré que César cardinal? Mais supposons ce contresens; au moins aurait-il fallu mettre les deux brefs de Sixte IV d'accord. Or, dans le premier, qui est d'octobre quatorze cent quatrevingt, César est en cours de sa sixième année et dans le second qui est de septembre quatorze cent quatre-vingtdeux. César est encore dans ses sept ans, ce qui fait une année d'un nombre de mois insolite. Accident vraiment drôle pour des pièces tirées des archives secrètes de M. le duc d'Ossuna et de Flnfantando, et annoncées par Fauteur comme foudroyantes. En tous cas nous lui dirons : Choisissez bien entre 1480 et 1482, attendu que de Tune de ces deux dates, il peut résulter que César a été conçu dans Tannée que le cardinal Borgia a passée en Espagne pour sa célèbre légation, Espagne où Vanozza n'a jamais abordé.
M. de TEpinois nous dira peut être : Vous avez une manière bien commode de discuter l'authenticité des pièces. Quand elles ne vous conviennent pas, vous les déclarez apocryphes, et tout est dit. A l'école des Chartes, il faudrait d'autres preuves, et M. de Maslàtrie n'accepterait pas les vôtres.
Nous ajouterons donc, afin de satisfaire la critique la plus exigeante, que nous tenons une pièce pour controuvée, quand son texte contient des absurdités, des impossibilités.
des infamies, des contradictions, mises au compte d'hommes supérieurs, et quand elle ne s'appuie à aucune autre pièce collatérale qui lui serve d'explication historique certaine. C'est le cas du bref en question, comme c'est aussi le cas du projet de mariage de Lucrèce, griffonné par on ne sait quel tabellion de Village en patois valençais. Et si tous ces arguments de raison ne suffisent pas à Tautcnr, nous le prierons de se rappeler que la fabrication des fausses pièces pontificales était aussi lucrative au quinzième siècle qa*une contrefaçon de billets de banque aujourd'hui, que cette industrie florissait alors de l'aveu de tous les historiens, et que lui-même a la bonté de nous raconter comment Alexandre VI fit enfermer au château Saint-Ange un évêque de Cosenza, qui n'employait dans son évêché pas moins de trois secrétaires à cotte honnête besogne.
M. de l'Epinois nous dit que tous les chroniqueurs ont indiqué le cardinal Rodrigue comme père de César : Cagnolo, Malipiero, Manfredi, Capello, tous, excepté ceux qui l'ont indiqué comme roncle,et que cite Leonetti. Mais quand même Tauteur citerait dix fois plus de chroniqueurs, que nous importerait? Nous n'avons jamais nié que la mauvaise réputation de Borgia avait été très répandue. Mais les mauvaises langues ne peuventfairepreuve qu'autant qu'elles s'appuient sur des documents irréfragables : où sont-ils ?
Nous n'acceptons pas ceux que l'auteur allègue, quand il reproduit une lettre d'Alexandre VI à Louis XII, où il appelle César « son coeur. >» On peut aussi être le cœur d'un oncle. Hélas! iln'ya que trop d'exemples, même à Rome; ou quand il rapporte une lettre de César à Alexandre VI, qui finit par ces mots : Vestrœ Sanctitatis humillimus servus et devotissima factura. César avait trop de distinction, trop d'élévation d'esprit, trop les façonsd'un prince, pour signer comme un héros d'un roman de Paul de Kock. Alexandre VI ne l'eût pas supporté davantage. Factura veut dire que César devait au Pape sa grande fortune politique, qu'il méritait d'ailleurs par ses rares qualités.
Jean est nn frère de César, investi par le testament de Pierre-Louis du titre de duc de Gandie. Est-il le fils de Rodrigue Borgia? L'auteur répond qu'on n'en a jamais douté, et les preuves qu'il en donne sont que Carissimi, Malipiero,
Burselli l'ont toujours appelé Figliulo di sua Santità. Ce.< commérages ne nous suffisent pas.
Arrivons à Lucrèce. Lucrèce est bien la fille du Pape, dit Tauteur, parce que Cagnolo Ta dit et que Malipiero, Matarazzo, Allogreti, Albert de la Figna Font répété. Nous les laisserons dire.
Mais il y a deux actes notariés qui appellent Lucrèce fille du cardinal (i). L*un est le projet de mariage avec don Jean de Centelles, contrat passé en Espagne, en Tabsence des Borgia, et par ce notaire rustique dont nous avons déjîi parlé. Lucrèce avait alors onze ans. On pouvait donc lui faire dire tout ce qui plaisait aux gens. Ils n'y ont pas manqué. L'homme de loi s'occupe bien un peu de faire marier Lucrèce, mais il semble que son acte ait surtout pour but de consacrer sa naissance cardinalice. Il l'appelle : 1» Dona filla carnal de dito reverito carde7ml,2^ Hadonats à dita dona Lucrezia^ sua filla canial, et couiiao vous auriez pu ne pas comprendre ce que c'était qu'une fille charnelle, il répète : 3* Una sua Figliuola bastarda. Si le Pape a revu et confirmé ce contrat, c'est qu'il a tenu à se glorifier aux yeux du monde du crime de la naissance do Lucrèce, car ce contrat eût eu la même valeur et eût produit les mêmes effets, si Lucrèce y avait été désignée comme sa uièoe, et la dot de huit mille timbres, valeur de Valence, n'en eût pas moins été soldée. Mais il faudrait donc que le cardinal eu eu en tête que personne dans son archevêché de Valence ne puisse prétexter cause d'ignorance, que Mgr l'archevêque avait une fille illégitime? Peut-on traiter Alexandre VI aussi sottement, et néanmoins se faire croire? Si, au contraire, Alexandre n'a rien revu du contrat qui s'écrivait au delà de la mer, l'acte du bonhomme de notaire reste à sa charge, et ne peut nullement nous regarder.
Mais il y a une autre pièce notariée, et celle-ci par le notaire du Vatican. C'est l'acte qui annulle le contrat de mariage entre Lucrèce et le duc d'Aversa. Le notaire appelle Lucrèce : cJhs naturalis filia, du cardinal Rodrigue. Peu do jours après il s'en repent, et dans un autre acte, passé par
\\ CÀU'>> par GuK(.(»i\ctv.. Lucrctc liorgia. Doc, «o» 1, 7 et 9.
PIÈCES JUSTIFICATIVES. ôTô
le même au Vatican, elle n'est plus que : ejus neptis. Quel est le bon papier? Leonclti explique très bien qu'on ne doit accorder aucune valeur à l'un ni à Taulro. Et n'est-ce pas juste avec de pareilles contradictions? Souvenonsnous surtout que dans chacun de ces actes, il était absolument inutile que Lucrèce fût fille naturelle, pourvu qu'elle fût reconnue comme nièce.
L'auteur crbit fortifier ces pièces véreuses en citant une lettre du duc de Ferrare qui écrit au Pape, et qui nomme Lucrèce « leur commune fille. » Cependant lui n'était qu'un beau-père ; pourquoi le Pape ne serait- il pas aussi qu'un père adoptif ? Les lettres sont-elles des actes civils ou des compliments ? N'y a-t-il plus rien ? Pardon. Berabo, le renaissant ultra, le lettré aux figures de rhétorique, voulant consoler Lucrèce de la mort d'Alexandre VI, l'appelle « il grande padre vestro. » Eh bien, il a voulu dire : voire illustre père, Qic'e^i vrai dans un sens métaphorique.
Finissons par GeoflVoy. L'auteur répète la même ritournelle à son sujet : « Tous les chroniqueurs désignent Geofft*oy comme le fils d'Alexandre VI. » Nous avons déjà dit le cas que nous faisons des chroniqueurs. Mais voici bien une vraie difficulté. Alexandre VI, dans l'acte du 6 août 1493, reconnaît que Geoffroy, qui était né treize ansplus lot, était « le fils d'une mère veuve. » Mais Alexandre n'a pas dit si l'enfant est né pendant le veuvage de sa mère, ou si sa mère était devenue veuve pendant les treize ans qui s'étaient écoulés depuis la naissance de son enfant. Est-ce qu'un militaire français qui rentre dans ses foyers, parce qu'il est fils de femme veuve, est pour cela un enfant illégitime?
Peut-être une lettre du roi de Naples sera-t-elle moins amphibologique. Il marie Geoffroy avec dona Sancia, ea fille naturelle, qu'il reconnaît comme telle, et il expose au Pape l'avantage qui devra lui revenir « de l'union de son sang avec le sien. » Mais est-ce qu'on ne mêle pas le sang de deux familles, quand on fait épouser le neveu de l'une à la fille do l'autre ? Mais il y a encore une lettre du roi de Naples qui dit que le Pape l'a prié de faire préparer la demeure à Naples de don Geoffroy, « son fils et le nôtre. » Ici apparaissent encore le père adoptif et le beau-père. On voit
que ces prétendues difficultés s'évanouissent comme des nuages.
Nous allons rechercher avec lauteur « quelle fut la mère de ces enfants. » On lisait sur une pierre tombale dans l'église de Santa Maria del Popolo que Vanozza Cattanei était nilustre mère de César, de Jean, de Geoffroy et de Lucrèce. M. Von Reumont fait à ce sujet cette réflexion : « Cette inscription qui proclame Vanozza honorée par ses quatre fils, est une preuve etde la faiblesse de la nature humaine et de Tindulgence du siècle. » Oui, elle seraun^ preuve de tout cela, quand il sera prouvé que ces enfants provenaient de l'adultère et du sacrilège ; mais avant cette preuve^ Tinscription ne prouve rien. Toujours la question pour la thèse.
Cependant, ne pourrait-on pas dire que le silence gardé par Tinscription sur le père des quatre enfants est une preuve que ce père ne pouvait pas être nommé? Nullement. Le père était mort depuis longtemps; il avait eu deux successeurs d'assez bas étage. Si TinscripLion avait prétendu donner Tétat civil de Vanozza, elle aurait dû mentionner ces trois maris, ce qui eût été déplaisant pour lepitaphe, qui n'entendait que faire valoir l'illustration de la défunte. Voilà comment aucun nom conjugal ne figure sur le marbre destiné à la postérité et à l'histoire. Ainsi, Tinscription ne prouve rien négativement, pas plus qu'affirmativement.
Mais il y a eu un Vénitien qui annonce ainsi la mort de Vanozza : « Avant-hier est décédée Tancienne amie du Pape Alexandre. » Encore un cancan; un de plus ou de moins nous trouble peu.
Voici quelque chose de plus grave. Il existe aux archives de Modèno neuf lettres de Vanozza à Lucrèce, qui portent en signature :
La telice et infelice madré Vanoxza Borgia de Cataneis.
Là-dessus l'auteur fait les profondes réflexions qui suivent : M La signature où Vanozza met le nom de Borgia, car ses enfants causent son bonheur : Felice madré, bien qu'ils lui rappellent sa honte : Infelice madré ! tous ces arguments sembleraient confirmer la position douteuse de Vanozza. Pour ses enfants, elle est toujours Vanozza Bor-
gia, l'heureuse mère; pour le monde, elle est la malheureuse. »
Il faut croire que Vanozza est apparue à l'auteur, et lui a révélé que le nom de ses enfants la remplissait de honte, et qu'à cause de cela elle se nomme malheureuse. Mais si l'épi th été est faite pour lui rappeler sa honte, pourquoi récrit-elle? Quel besoin avait-elle de se confesser à sa fille chaque fois qu'elle lui écrivait? Pour nous, à qui Vanozza n'a jamais rien fait dire, nous présumons que si Vanozza était heureuse d'avoir eu de son premier mariage quatre enfants aussi merveilleux, elle était bien malheureuse de toutes les catastrophes que leurs dons excellents lui avaient causées. L'un assassiné, l'autre prisonnier en Italie et en Espagne, et tué au siège d'une bicoque en Navarre à trentequatre ans, et celle-là traînée de mariage en mariage, tantôt par une nullité honteuse, tantôt par un homicide, tantôt par daulres raisons non moins pénibles. Il nous semble qu'il y a assez de tragédie comme cela, pour qu'une mère ait le droit de se surnommer malheureuse.
L'auteur se plaint que la position de Vanozza avait été bien effacée depuis 1503, si elle était réellement la bellesœur légitime du Pape qui venait de mourir. — Au contraire, tout cela se tient et se lie parfaitement dans le tissu de l'histoire de Vanozza, si le Pape Alexandre est l'oncle des quatre enfants. Pourquoi Alexandre, l'oncle de ces enfants, est-il devenu leur père adoptif? Parce que Vanozza, opouso d'un Borgia, s'empressa de convoler à de secondes noces ctà de troisièmes noces, qui, honnêtes en elles-mêmes, n'en dérogeaient pas moins d'une manière regrettable pour la mémoire du premier mari. Il était donc bien naturel qu'elle devînt bourgeoise, de princesse qu'elle était. Mais à part cette faiblesse, elle était une bonne femme, comme dit Paul Jove lui-même. Mais à la place d'une faible.^se, mettez une vie criminelle comme celle qu'elle aurait menée avec ses quatre enfants, d'après la calomnie, il n'y aura plus de place dans le cœur de Vanozza pour en faire une bonne femme : Alioquin proba muUer. Cependant proba mulier ne suffit pas ; il faut dire avec la pierre tombale : Probitaie insigni, réligione eximia pari. Telle a été cette Vanozza malgré sa réputation.
Gomme dit M. de TEpinois, « le lecteur a les documents sous les yeux. » Il peul voir qu'ils De disent rien, mais qu'on se plaît à leur faire beaucoup dire. Ainsi le lecteur n'a pas sous les yeux Topinion des documents, mais Topinion de ceux qui les interprètent. L*au leur ajoute : « Le lecteur appréciera. » Oui, il appréciera comme le P. Matagne et la CiviUà cattolica, ou comme le P. Leone tti. C'est à choisir. Pour nous, qui ne manquons pas de respect envers le bollandiste et la revue romaine, nous concluons en faveur de rhistorien des écoles pies, quand il s'exprime ainsi : « Jusqu'à ce qu'on produise des documents plus clairs et plus concluants, la charité et l'équité commandent de prononcer un jugement qui décharge le grand inculpé. »
L'abbé Jules Morel.
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