CHAPITRE PREMIER
son cœur sa rancune aussi fraîche et aussi vivace qu'au moment où elle y était entrée.
Eu voyant donc le cavalier sortir à moitié de ses fontes la crosse brillante d'un pistolet, Alain comprit que son benbas (bâton ferré) ne pourrait lui être d'une grande utilité : il éteignit aussitôt le feu de son regard, prit un air idiot, presque hébété, et se mit à contempler son adversaire avec des yeux démesurément ouverts et dénués de toute expression. Celui-ci sourit.
— Allons, mon gars, lui dit-il en changeant de ton, je vois que tu es un bas Breton pur sang. Oh ! il est inutile que tu fasses semblant de ne pas me comprendre. Je connais ces finesses-là. Causons plutôt de bonne amitié. J'ai plusieurs questions à t'adresser.
Alain, quoique déconcerté intérieurement par ces paroles, n'en voulut pas moins continuer à jouer son rôle : il renforça son air d'idiotisme, écarquilla davantage les yeux et feignit de n'avoir pas compris un mot de ce que lui avait dit l'étranger.
A cette pantomime, le cavalier éclata de rire, et retirant d'une des poches de son pourpoint de drap brun un écu, il se pencha sur sa sclîe et le présenta à Alain, qui, après une légère indécision, le prit avec une extrême vivacité.
— Allons, je vois que l'intelligence commence à te revenir, s'écria le cavalier.
— Qu'est-ce que vousvoulez encore? demanda Alain d'un ton brusque et en se disposant à reprendre son élan.
— Ton « encore » me plaît infiniment, mon garçon : je ne veux pas grand'chose : que tu me répondes seulement, jeté le répète, à quelques questions insignifiantes.
— Et c'est pour cela que vous me donnez un écu ! Enfin, si c'est votre idée ! parlez, je vous
écoute.
— Tu es du village de Penmarck et connais, sans nul doute, M. le chevalier Louis de Morvan,
n'est-ce pas?
Alain, en entendant prononcer par l'inconnu le nom de son maître, éprouva un vif étonnement ; toutefois, il n'en laissa rien paraître.
— Oui, je connais M. le chevalier de Morvan, comme tout le monde le connaît, réponditil après une courte hésitation.
— Très-bien ; et quelle espèce d'homme est-
ce ?
— C'est un homme comme tout le monde !
— Avec de semblables réponses, tu ne cours guère le risque de te compromettre.
° ,— Dame ! que voulez-vous! je réponds comme