CHAPITRE VIII
théâtre. Une grisette ou une bourgeoise n'oserait jamais se rendre là. Recevez donc, je le répète, mes sincères compliments : seulement puisque vous ne connaissez pas Renard, permettez-moi de vous donner en passant un avis, celui de bien garnir vos poches d'espèces ! Chez Renard, la moindre dépense atteint de suite un chiffre fabuleux ; tout s'y vend au poids de l'or. Je vous raconterais bien, si je n'étais pressé par le temps, de singulières anecdotes sur cet établissement; mais l'on m'attend à Versailles, et je suis déjà en retard. Bien du plaisir, mon gentilhomme !
Le marchand salua alors le jeune homme et s eu fut, le laissant partagé entre le sentiment de la joie et celui de la tristesse. Si de Morvan savait en effet à présent où demeurait Renard, il venait aussi d'apprendre qu'il lui fallait beaucoup d'or pour s'y rendre, et son avoir se résumait en un effrayant zéro !
La position du pauvre chevalier était loin, on le voit, de s'améliorer.
Aussi, quand il rentra dans sa chambre se jeta-t-il sur son lit d'un air tout à fait découragé.
Alain, qu'aucune pensée d'ambition ni d'amour ne tourmentait avait passé, plongé dans un profond sommeil, la première nuit de son arrivée à Paris; comme il était levé avec le jour, il ressentit vers les dix heures — phénomène fort explicable, puisque le pauvre garçon étaità jeun depuis la veille — de violents tiraillements d'estomac.
Aussi en voyant son maître se jeter sur son lit d'un air désespéré et sans parler de déjeuner, ne put-il retenir un gros soupir de découragement.
— Qu'as-tu, mon gars? lui demanda le chevalier, avec cette sympathie que donne la souffrance aux natures d'élite pour le chagrin d 'autrui.
— J'ai faim, maître ! répondit le bas Breton. Est-ce que l'on ne mange pas à Paris?
— Que tu es donc heureux de songer à de pareilles choses! s'écria de Morvan.Eh bien ! va dire à un des valets de l'hôtel d'apporter à déjeuner.
— Dame, maître, mais je ne connais rien aux usages de la capitale. Je pense, toutefois, que les Parisiens doivent connaître la bouillie de sarrasin!... Désirez-vous que je vous en apporte une écuellée?
— Merci, mon gars; je n'ai pas faim. Je ne déjeunerai pas.
— Vous ne déjeunerez pas ! répéta le bas Breton en regardant d'un air stupéfait le jeune homme. Vous êtes donc malade?
— Je l'ignore !... je ne sais pas...
— Comment, vous ne savez pas?... Tenez, M. le chevalier, reprit Alain avec accablement, vous avez un cœur courageux et qui ne craint pas d'entendre la vérité ; voulez-vous me bailler la permission de vous narrer une idée qui vient de me venir sur votre compte? Eh bien, j'ai