CHAPITRE IX
peur que vous n'ayez hier, afin de vous procurer vos beaux vêtements, fait un marché avec le diable, ou que le diable ou une femme ne vous ait jeté un sort!...
Ces dernières paroles firent rougir le jeune homme, qui murmura :
— Ah ! si je croyais au diable, je l'appellerais sans plus tarder à mon aide, et je lui vendrais volontiers pour vingt écus une année entière de mon existence !
— Ah! ma bonne Notre-Dame d'Auray !
s'écria Alain en faisant vivement le signe de la croix, ne prêtez pas attention aux impiétés de M. le chevalier !... il est malade... il est fou... il déraisonne. Ce n'est pas lui qui parle.
— Oui, Alain, je suis fou ! dit de Morvan qui se leva alors et se mit à parcourir la chambre d'un pas saccadé et nerveux. Que Dieu me pardonne les abominables paroles que mes lèvres viennent de prononcer, et que mon cœur ne sanctionnait pas... J'étais fou en effet, je le répète!... mais vois-tu, mon gars, se sentir jeune, fort, courageux, intelligent, et se voir forcé, faute d'une poignée d'écus, de rcuoncer à un bonheur sans nom, à un bonheur pour lequel on jouerait si joyeusement sa tête, n'y a-t-il pas dans cette pensée de quoi troubler
l'esprit le plus sain et le plus ferme, de quoi faire douter la loi la plus fervente !...
De Morvan, en s'exprimant ainsi, ne savait même pas qu'il s'adressait à Alain ; son cœur trop plein laissait échapper un cri de douleur, voilà tout. Quant au bas Breton, il ne comprit qu'une chose dans la réponse de son maître : que le jeune homme avait besoin de vingt écus, et que c'était l'impossibilité de se procurer cette somme qui le rendait si malheureux et l'avait fait blasphémer.
Alain, fait qui peut paraître incroyable et que nous expliquons par le dévouement et l'attachement sans bornes qu'il portait au chevalier, Alain se mit aussitôt à se creuser l'esprit pour savoir de quelle façon il devait s'y prendre afin de se procurer ces vingt écus si ardemment désirés par son maître et si indispensables à son bonheur!
La solution de ce problème était difficile ; aussi le bas Breton, avant de l'aborder, jugea-t-il prudent d'aller d'abord chercher son déjeuner.
— Ah ! M. le chevalier, s'écria-t-il en rentrant peu après et en riant de toutes ses forces, figurez-vous que les Parisiens, qui se croient tant d'esprit et qui veulent se faire passer