CHAPITRE IX
corder une journée de congé et vous passer de mes services jusqu'à ce soir?
— Tu vas au-devant de mes intentions; je comptais t'envoyer voir les curiosités de Paris. Seulement, prends bien garde de te perdre, et ne va pas oublier le nom de la rue et de l'hôtel.
— Rue de l'Arbre-Sec, hôtel du Cheval blanc ! Je sais ! Quant aux curiosités de Paris, maître, ajouta Alain en levant ses épaules d'un air de mépris, ce n'est guère la peine d'en parler! Qu'espérer d'un peuple qui ne connaît même pas l'usage de la bouillie de sarrasin. Ainsi, je puis m'en aller? C'est convenu !
— Oui, mon gars, tu peux t'en aller, de suite même si cela te plaît.
— Cela ne me plaît pas, mais c'est nécessaire, maître. Je vous salue bien.
Alain renfonça alors jusque sur ses yeux son chapeau à larges bords, donna deux ou trois coups de poing à sa veste, tira à plusieurs reprises ses longs cheveux : sa toilette se trouvant ainsi terminée, il descendit l'escalier de l'hôtel d'un air assuré, et son penbas à la main, il entra sans hésiter dans la rue.
Le bas Breton, en se vantant de rester indifférent aux curiosités de Paris, s'était beaucoup trop avancé 5 à peine eut-il mis le pied dans la
rue, qu'il fut pris par une espèce de vertige, et éprouva un étonnement tel qu'il dut s'appuyer contre une maison pour ne pas chanceler ; jamais le brave garçon n'avait rêvé rien qui approchât du spectacle qui frappait alors ses yeux. Les brillants carrosses à six chevaux, les voitures de place délabrées et couvertes de boue, les innombrables piétons qui sillonnaient et encombraient la rue lui firent croire tout d'abord que c'était un jour de pardon ou de fête.
Son admiration fut extrême à la vue de la richesse et du luxe des costumes des passants; partout de la soie, des rubans, des cotilles, des manteaux, des épées, des plumes, de grosses montres apparentes, des cannes aux pommeaux brillants. A plusieurs reprises Alain se campa, la bouche béante et n'osant en croire ses sens, devant des hommes qui, s'arrêlant au beau milieu de la rue, se regardaient complaisamment dans un petit miroir portatif, et peignaient avec un aplomb imperturbable qui leur perruque, qui leurs fines moustaches.
Cette façon de faire sa toilette sur la voie publique imposait extraordinairement au Penmarckais. Il se figurait que ces gens, pour oser se permettre de pareilles audaces, devaient être de grands seigneurs : la plupart étaient des