CHAPITRE IX
pirant. son dernier écu, si soigneusement conservé jusqu'à ce jour, et le donna à la marchande; mais bientôt le visage du bas Breton changea comme par enchantement : l'expression de la joie y remplaça celle de la tristesse.
— Que je suis donc bête ! se dit-il ; il est certain que des cierges de douze sous doivent posséder bien plus de vertu que ceux qui n'en coûtent que trois ! M. le chevalier ne peut manquer à présent d'avoir les vingt écus.
Après cette réflexion consolante, Alain s'agenouilla et fit sa prière :
— Ma bonne Notre-Dame d'Auray, murmurat-il avec ferveur, vous voyez que je ne regarde pas à dépenser de l'argent pour vous être agréable. Je vous sais trop brave pour vouloir mettre inutilement en frais un pauvre malheureux comme moi ! ça ne serait ni gentil ni délicat de votre part. Faites-moi donc trouver les vingt écus dont mon maître, M. le chevalier, a besoin; ça m'obligera beaucoup, et je vous serai bien reconnaissant! Que quelqu'un ose nier devant moi votre puissance, et je vous jure que je lui casserai la tète! Ainsi soit-il.
Alain attendit, selon son habitude, avant de se relever, que les trois cierges fussent tout à fait consumés, puis, demandant alors à la
254 LES BOUCANIEIIS.
marchande la monnaie de son écu, monnaie qu'il vérifia et serra soigneusement dans sa poche; il sortit, la tète haute et le pied léger, de l'église des Jacobins.
Une fois dans la rue, le premier soin du bas Breton fut de regarder s'il n'apercevait pas une bourse tombée par terre. Quant à mettre un seul instant en doute la réalisation de son souhait, l'idée ne lui en vint même pas. Il était intimement persuadé que Notre-Dame d'Auray se chargerait de lui fournir avant la fin du jour les vingt écus demandés.
Plein de cette confiance, Alain se mit à marcher devant lui au hasard; il prit la première rue (jui se présenta, arriva sur les quais, et peu après se trouva à l'entrée du Pont- Neuf.
Le hasard, on le voit, donnait une mauvaise direction aux pas du bas Breton; le Pont-Neuf, si consciencieusement exploité alors par les plus adroits filous de Paris, était certes de tous les endroits celui où il avait le moins de chance de rencontrer ces vingt écus.
En revanche, ce lieu célèbre par ses charlatans, ses désœuvrés, ses chercheurs d'aventures, ses vagabonds, ses mendiants, ses soldats et ses laquais en goguette, offrait à l'inexpérience du