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CHAPITRE PREMIER

ble du dernier plaisant. Il paraît, M. le baron Legoff, et permettez-moi de vous faire observer, en passant, qu'aujourd'hui est la première fois que j'entends prononcer votre nom , il parait. M. le baron Legoff, que vous avez pour habitude de disposer, sans les consulter, delà volonté des cens.

— Le fait est, M. le comte, qu'en affaires, et j'en ai beaucoup, je suis d'une incroyable ténacité. Après tout, si je consultais les convenances de chacun, je n'en finirais jamais.

L'hôte de la petite maison de la rue Bcthisy, pendant que Malhurin prononçait ces paroles, le regardait avec une vive attention ; il tenait à s'assurer qu'il n'avait pas un fou devant lui.

— M. Legoff, lui dit-il tout à coup en se levant, savez-vous bien devant qui vous vous trouvez en ce moment?

— Parfaitement, M. le comte ; devant un homme que beaucoup de gens ne savent pas apprécier à sa juste valeur, qui fait tremble madame de Maintenon, se moque de la colère de notre grand roi, est lieutenant général, grand cordon, gouverneur de province, et se nomme d'Aubigné.

— Eh bien ! alors, monsieur, s'écria le comte

d'Aubigné, vous qui savez tant de choses, vous ne devez pas ignorer...

— Ali! permettez que je vous interrompe, cher comte, dit tranquillement Matburin, voila que vous allez tomber dans la menace : ce qui est d'abord une chose de mauvais goût, et ce qui vous vaudrait ensuite l'humiliation de m'adresser des excuses ! Croyez-moi, causons plutôt de bonne amitié. Dites-moi, cher comte, ne pensez-vous pas que le sol de l'Autriche est propre à toutes les cultures?

A cette question, qui ne se rattachait en rien à la conversation, à cette question que rien ne semblait motiver et que Matburin accentua d'une façon toute particulière, le comte d'Aubigné pâlit, malgré sa rare impudence, et se troubla visiblement.

— En effet, baron, répondit-il après un léger silence, Dieu bénit et protège les efforts du cultivateur qui s'adonne avec conscience à la culture de son champ !

— L'orange. 1\I . le comte, est le plus délicieux de tous les fruits.

— Et la grenade, M. le baron, la plus belle de toutes les fleurs..., ajouta d'Aubigné, dont la pâleur, loin de disparaître, ne faisait qu'accroître.

— Vous êtes vraiment, cher comte, l'homme

CBAPITRE PREMIER. /

le plus instruit que je connaisse ! Je ne puis vous exprimer le plaisir que je compte prendre à votre conversation ! Ne seriez-vous pas assez bon pour faire à présent dételer?

— Qu'il en soit ainsi que vous désirez, répondit d'Aubigné qui, sonnant aussitôt, donna l'ordre au valet qui se présenta de faire dételer.

— A présent, dit Mathurin, que rien ne nous presse, permettez-moi, M. le comte, de commencer notre entretien par une question incidente et tout à fait en dehors des intérêts dont nous aurons à nous occuper tout à l'heure.

— Voyons cette question, M. le baron, répondit d'Aubigné en affectant une aisance de ton et de manières qui lui était, certes, habituelle, mais qu'il était bien loin d'éprouver en ce moment.

— Elle est peut-être un peu indiscrète; ne l'attribuez, toutefois, je vous prie, qu'au vif intérêt que m'inspire votre mérite, et soyez persuadé que la curiosité n'y entre pour rien ! Tout le monde sait, M. le comte, la parcimonie aussi honteuse qu'inexplicable avec laquelle Louis XIV en use envers vous.

— Ne m'en parlez pas, cher baron, interrompit d'Aubigné avec un soupir ; on croirait vraiment que mon cher beau-frère ne tient pas à l'honneur de mon alliance... Que diable! entre

nous soit dit, ma sœur pouvait prétendre à mieux que lui sous le rapport de la naissance... un fils de Mazarin...

— Doit être, lorsque son orgueil n'est pas en jeu, d'une ladrerie honteuse.

— Hélas ! vous ne devinez que trop bien le caractère de mon beau-frère, s'écria d'Aubigné en soupirant ; n'était la pudeur qui m'a retenu, car il serait malséant de faire entrer le public dans ces divisions de famille, il y a longtemps déjà que je lui aurais lavé d'importance la tète à mon beau-frère! Eh bien! cher baron, quelle est cette question?

— Votre franchise m'a mis à l'aise, dit Malhurin ;vous ne trouvez-vous pas en ce moment un peu à court d'argent, cher d'Aubigné?

— Un peu à court t Vous êtes bien optimiste ' Dites horriblement, douloureusement à court, cher baron, et vous resterez encore en deçà de la vérité.

— C'est que je me trouve, moi, par contre, possesseur de certains fonds dont je ne^sais que faire et pour lesquels je cherche un placement.

— Ah! il s'agit d'un placement, répéta d'Aubigné d'un air désappointé.

' — J'ai bien songé un instant, poursuivit le prétendu Lcgoff, à m'adresser à quelque cro-

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