CHAPITRE PREMIER
beau-frère ! rien de plus facile : le travail du roi avec ses secrétaires d'État commence tous les matins après le déjeuner et la messe de neuf heures; ce travail a lieu ordinairement dans le cabinet de ma sœur; le conseil d'État se tient tous les dimanches, les jeudis, les mercredis et les lundis, de quinzaine en quinzaine. Les lundis, et deux fois par mois se réunit le conseil des dépêches pour les affaires intérieures du royaume : Monsieur, frère du roi, le chancelier, les secrétaires d'État titulaires ou en survivance, assistent à ce conseil; c'est le mardi que se rassemble celui des finances : il se compose des princes et des secrétaires, qui y appellent les conseillers des aides. Le vendredi, en souvenir de la mort de Jésus-Christ, mon beau-frère tient conseil de conscience avec son confesseur et monseigneur l'archevêque de Paris ; c'est là où se règle la disposition des bénéfices. Enfin tous les soirs...
— Pardon , cher comte , dit Mathurin en interrompant d'Aubigné , mais vous ne me parlez pas du secrétaire de la marine.
— De ce cuistre de Pontchartrain?
— Va pour cuistre, si l'expression vous convient : c'est justement sur son compte que j'ai le plus besoin de renseignements.
— Pontchartrain travaille tous les soirs, et cela quelquefois jusqu'à onze heures, avec le roi mon beau-frère. Ce Pontchartrain, qui a succédé, comme vous le savez, à Seignelay, est un déplaisant original. Se créant à plaisir des difficultés pour ne pas les vaincre, il semble détester, avoir pour but secret de détruire la marine. Son plus grand plaisir est d'être désagréable à ceux qui peuvent avoir besoin de lui, et il faut lui rendre la justice d'avouer qu'il y réussit admirablement. C'est l'homme d'Etat le plus dur dans son cabinet qui ait jamais existé. A côté de lui, Louvois, de si désagréable mémoire, était la douceur en personne. Au reste, le physique de Pontchartrain s'allie on ne peut mieux avec l'affabilité de son caractère. Figurez-vous un visage démesurément long , horriblement labouré par la petite vérole, et du milieu duquel sortent deux grosses, épaisses et abominables lèvres qui ressemblent à la gueule d'un monstre. Enfin, dernier trait de beauté, qui complète un si rare assemblage de grâce, Pontchartrain, qui est borgne, possède un œil de verre.
— Et sous le rapport de la capacité, cher comte?
— Sous le rapport de la capacité, Pontchartrain n'est pas tout à fait dénué d'intelligence :