CHAPITRE PREMIER
il comprend assez bien. Avez-vous donc affaire à lui?
— Hélas! oui, je compte même sur votre obligeance, mon cher d'Aubigné, pour m'obtenir demain une audience de lui.
— Une audience pour demain! répéta le frère de madame de Maintenon en riant ; vous figurezvous donc que l'on dispose à son gré d'un pareil ours!
— Je ne discute nullement sur le plus ou moins de difficultés que vous rencontrerez dans cette négociation, répondit froidement Mathurin ; ce que je désire, ce que je veux, c'est voir, je vous le répète , demain même, le ministre Ponlchartrain.
— Soit, répondit d'Aubigné avec une soumission qui était certes loin de son caractère indépendant et frondeur, demain vous recevrez votre lettre d'audience.
D'Aubigné qui, par son impudence et ses exigences continuelles, pesait fort sur la volonté de sa sœur, madame de Maintenon, était certes, de tous les courtisans, celui qui s'observait le moins dans ses discours ; la hardiesse de ses propos ne respectait même pas la majesté royale. Furieux de n'avoir pas reçu le bâton de maréchal de France, il avait osé — blasphème
inouï à cette époque — se plaindre publiquement dans la galerie de Versailles de ce qu'il appelait l'oubli de ses droits. « Je ne comprends pas que le roi ne m'ait pas nommé, moi, son véritable beau-frère, avait-il dit, tandis qu'il a donné le bâton à Vivonne, qui n'était que son beau-frère en passant. »
D'Aubigné, grâce à l'impunité dont il jouissait, grâce surtout à son cynisme, était sinon extrêmement recherché, du moins fort redouté à la cour. Les ministres eux-mêmes, quoiqu'ils ne professassent pas une grande estime pour son caractère, comptaient avec lui et affectaient, pour ne pas l'irriter, de le prendre parfois au sérieux. La docilité avec laquelle il avait accueilli la parole impérieuse de Mathurin constituait donc un fait réellement extraordinaire, et qui eût produit, s'il eût été connu, une surprise et une émotion très-grandes à Versailles.
— Mon cher comte, reprit Mathurin après un assez long silence, peut-être M. de Pontchartrain ne comprendra-t-il pas la grandeur des plans que j'ai à lui proposer. On n'n pas tous les jours le bonheur de rencontrer un cuistre de génie comme M. Colbert. Je dois donc vous avertir — ainsi prenez vos précautions à