‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 133 sur 240 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

— Leur chef, dites-vous ! répéta Pontchartrain , qui ne put s'empêcher de regarder Legoff avec une avide curiosité ; mais je croyais que ces gens-là n'avaient pas de chef, ou plutôt qu'ils en avaient cent ?

— Il est vrai, monseigneur, que les boucaniers, dans leurs expéditions ordinaires et partielles , choisissent qui ils veulent pour les commander; mais au-dessus de ces chefs de hasard, existe un pouvoir occulte et permanent, dont l'autorité absolue s'étend sur toutes les mers des Antilles. Rien qu'en levant mon doigt et en prononçant un mot, je puis, en moins de huit jours, réunir dix mille hommes, monseigneur !

— Alors, en négociant avec vous, je traite avec une puissance ! dit Pontchartrain d'un air moitié sérieux et moitié moqueur.

— Oui, monseigneur, et de puissance à puissance, répondit Legoff, qui prit alors un fauteuil et s'assit en face du secrétaire d'État.

Un léger silence se fit.

Legoff, l'air calme, l'œil fixe et brillant, la contenance assurée, presque hautaine, n'était plus ce même personnage à la physionomie si effacée et si pleine de bonhomie, que nous avons connu jusqu'à présent; on comprenait,

en voyant cet homme, qu'il y avait en lui une force de volonté et une profondeur d'esprit faites pour commander à la foule.

Pontchartrain, si habitué qu'il fût à traiter avec grossièreté les officiers généraux les plus distingués, se sentait mal à son aise devant le boucanier; le regard magnétique de LcgofT, s'il m'est permis de me servir de cette expression, pesait sur le secrétaire d'État, et le gênait.

Soit que Lcgoff ne voulût pas abuser de l'étrange fascination qu'il savait sans doute exercer sur le secrétaire d'Etat, soit qu'il eût hâte d'aborder les graves questions qui lui restaient à traiter, toujours est-il que ce fut lui qui le premier recommença la conversation.

— Monseigneur, dit-il d'un ton respectueux et ferme tout à la fois, comme pas une des paroles prononcées dans l'entretien que vous avez bien voulu m'accorder ne doit franchir l'enceinte de ce cabinet, je vous demanderai la permission de m'expliquer clairement, sans ambages, sans dé-tours, de mettre à nu devant vous ma pensée entière.

— Vous prévenez mes désirs , M. Legoff, répondit Ponlcbartrain; mais avant toute chose, apprenez-moi depuis quand vous connaissez Ducasse.

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