‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 136 sur 240 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

homme, monseigneur, qui ne craint que la colère de Dieu et possède trop le sentiment de sa force pour courber jamais la tête devant les plaisanteries puériles et déplacées d'un ministre infidèle à sa mission et traître à son roi !...

— Qu'osez-vous prétendre?... Moi, traître à Sa Majesté! reprit Pontcliartrain qui, en proie à une exaspération sans nom, bondit plutôt qu'il ne se leva de son fauteuil et vint se camper, sans se rendre compte de ce qu'il faisait, devant Legoff resté toujours assis et impassible.

— Oui , monseigneur, répéta le boucanier avec un calme et une lenteur singulière, je vous le répète à présent, comme demain je le dirai à Sa Majesté elle-même , vous êtes un traître à votre roi !

Legoff, en parlant ainsi, contemplait d'un regard étrangement fixe le secrétaire d'État ; un sourire à peine marqué qui ridait d'une façon à peu près imperceptible les lèvres du hardi boucanier, prouvait à quel point il possédait la conscience de sa force, et combien il se sentait supérieur à son adversaire.

En effet, la colère si terrible d'abord de Pontchartrain ne dura pas longtemps; elle disparut aussitôt sans cause apparente.

— Savez-vous , monsieur, reprit-il après un 2. 4

court silence, que sans l'amitié que je porte à Durasse, vous seriez déjà sur le chemin de la Bastille?

— Quoique je place, monseigneur, la liberté au-dessus de toutes les choses humaines, croyez cependant que la perspective de vingt-quatre heures de captivité est un épouvantail insuflisant pour me faire reculer devant l'accomplissement de mon devoir !

— Vingt-quatre heures de captivité, ditesvous? Vous ignorez, M. Legoff, ce que c'est que la Bastille?...

— C'est possible , monseigneur; mais je sais une chose : qu'il n'y a pas de porte de prison, qui ne cède et ne tombe en éclats lorsqu'elle est battue en brèche par un bélier qui se nomme cinq cent mille livres! Mon Dieu ! monseigneur, vous aurez beau me regarder d'un air effaré , vous n'empêcherez jamais l'or d'être une puissance supérieure à toutes les autres puissances. Croyez que si demain la fantaisie me prenait de sacrifier dix millions pour vous renverser, et ce sacrifice n'est pas au-dessus de mes forces, dans huit jours d'ici, vous ne seriez plus ministre.

Legoff fit cette réponse avec une telle tranquillité, il semblait si assuré de ce qu'il avançait , que Poutchartrain sentit peser sur son

Page 1