‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 142 sur 240 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

gneur, de la franchise et de la confiance avec lesquelles vous venez de me parler, dit Legoff; seulement, permettez-moi de vous faire observer à mon tour que si j'ai mal jugé en vous l'homme de cabinet, vous n'avez pas mieux compris en moi le boucanier. Mon métier ne consiste pas seulement, comme vous semblez le supposer, à se battre et à prendre des navires à l'abordage : l'immense fardeau que je porte depuis dix ans, la terrible responsabilité qui pèse sur moi, ont dû nécessairement agrandir mes idées, mûrir mon jugement. Je savais donc parfaitement, en vous proposant l'affaire de Carthagène, que le gouvernement ne serait ni en position ni en mesure de faire les avances nécessitées par notre expédition.

— Et qui ferait alors ces avances?...

— Moi, monseigneur ! répondit tranquillement Legoff.

Cette fois le secrétaire d'État ne put s'empêcher de regarder le boucanier avec un véritable sentiment d'admiration. Cet aventurier dont les projets étaient si vastes , qui éprouvait un amour si désintéressé et si ardent pour la gloire de la France, qui traitait enfin d'égal à égal avec un ministre de Louis XIV, cet aventurier, dis-je, semblait à Pontchartrain dépasser de

toute la hauteur du génie ces officiers généraux chamarrés de croix, comhlés de dignités et d'honneurs, qui faisaient chaque matin antichambre à la porte de son cahinet.

— Avez-vous une idée approximative du chiffre auquel s'élèveraient les frais d'armement pour l'expédition de Carthagène, M. Legoff ?

— J'ai établi ce calcul avec une scrupuleuse exactitude, monseigneur. Le total, y compris une somme de quatre cent mille livres affectée aux dépenses imprévues, présente cinq millions deux cent cinquante mille livres.

— Et vous êtes en mesure de débourser cette somme énorme?

— Je vous prie de croire, monseigneur, que si je ne pouvais disposer, sans me gêner, d'une pareille bagatelle, je n'aurais pas l'impudence de prendre une heure de votre temps. Que demain Sa Majesté signe la commission de Ducasse au commandement en chef de cette expédition, et une heure après, j'aurai versé entre vos mains les cinq millions deux cent cinquante mille livres nécessaires.

Pontchartrain, malgré cet esprit inquiet, tracassier et jaloux, qui a été si préjudiciable à la marine française, ne manquait pas de certaines et sérieuses qualités : d"une grande pé-

Page 1