CHAPITRE PREMIER
donnerait à cette entreprise un cachet de moralité et de légalité sérieux.
— Votre idée est excellente, M. Legoff, mais permettez : si le commerce se charge des frais de cette expédition, quel avantage retirera le gouvernement de la prise de Carthagène?
— Le gouvernement, monseigneur, peut prêter au commerce des officiers de sa marine et des navires, et entrer par conséquent pour une très-large part dans les bénéfices. J'évalue à près de deux cents millions la somme qui lui reviendra.
— Et les boucaniers, quel sera alors leur rôle?
— Les boucaniers , monseigneur, répondit Legoff avec une douloureuse ironie , sont des misérables dont on se sert, sans que cela tire à conséquence , quand le hasard les place sur votre chemin. Lorsque l'expédition arrivera à Saint-Domingue, elle trouvera dix de mes navires, montés par douze cents hommes, qui l'attendent prêts à prendre la mer!...
— Une dernière objection, M. Legoff, ou pour parler plus exactement une dernière question : Quel intérêt personnel avezvous à celte prise de Carthagène?
— Un intérêt bien ridicule et bien mesquin
sans doute , monseigneur, mais que voulezvous? il y a des bizarreries du cœur humain qui sont inexplicables. Je bais la puissance de l'Espagne et je rêve la gloire de la France...
Ponfchartrain se leva alors, et saluant Legoff:
— Monsieur, lui dit-il, soyez persuadé que je prends en grande considération le sujet que vous venez de traiter. Je vais y réfléchir mûrement. Avant peu , vous recevrez de mes nouvelles. Il est inutile, je pense, de vous recommander la plus scrupuleuse discret tion?
Legoff sourit : ce sourire valait tout un discours de protestations.
Le secrétaire d'État allait se remettre à son travail, lorsque le boucanier, qui déjà se dirigeait vers la porte de sortie, revint sur ses pas. Monseigneur, dit-il, un dernier mot. Me permettez-vous d'entretenir le roi du projet de Ducasse? Oh! ne craignez rien, monseigneur, poursuivit LegofT en remarquant l'émotion du ministre ; non-seulement je ne porterai pas atteinte à la gloire future qui vous reviendra, si la réussite couronne, ainsi que j'en suis persuadé, mes efforts, mais je ne laisserai même deviner en rien à Sa Majesté l'intérêt que vous avez bien voulu me montrer dans cette audience.