CHAPITRE PREMIER
— Mais, M. Legoff, vous parlez de voir le roi, comme si vous aviez vos entrées à la cour !...
— Monseigneur, répondit le boucanier, permettez-moi de vous répéter en terminant cet entretien ce que j'ai déjà eu l'honneur de vous dire en commençant, que la fortune a toujours tellement favorisé mon audace, que j'en suis arrivé aujourd'hui à faire ce que je veux ! Je n'ai certes pas mes entrées à la cour; cependant, si je veux voir le roi, je le verrai!...
— Soit! je ne m'y oppose pas, dit Pontchartrain après un moment de réflexion. Je ne vous cacherai pas que de mon côté je ne serais pas fâché de savoir si vous n'avez pas une trop bonne opinion de vous-même, et si vous parviendrez à franchir la barrière qui sépare un inconnu des marches du trône.
Legoff, en sortant de chez le secrétaire d'Etat, monta en carrosse et se fit conduire rue de Béthisy, chez le comte d'Aubigné.
Il trouva en entrant l'antichambre remplie de bourgeois qui avaient l'air furieux. A peine le valet qu'il avait si fort rudoyé la veille, l'eut-il aperçu qu'il s'inclina profondément devant lui et le conduisit auprès de son maître.
— Ah ! c'est vous, cher baron, s'écria le
frère de la favorite, soyez raille fois le bienvenu!
D'Aubigné s'avança alors vers Legoff avec toute la vivacité que lui laissaient ses rhumatismes et l'embrassa à plusieurs reprises.
— S'agirait-il d'un nouveau placement? lui demanda-t-il.
— Non, cher comte; il s'agit d'un service que je viens solliciter de votre inépuisable obligeance ! Au reste, je vous ai laissé pressentir hier soir en vous quittant...
— Ah ! très-bien ! Vous désirez présenter vos hommages à ma soeur!... Vous savez que je n'ai rien à vous refuser? Quand désirez-vous être reçu par la reine?
— Le plus tôt possible! Demain, par exemple!
— Demain, répéta d'Aubigné sur le ton de la plus vive surprise, étes-vous fou ! Au fait, pourquoi pas! ajouta-t-il tout aussitôt en se ravisant. Je ne vois pas trop quels ménagements j'ai à garder avec une sœur qui se conduit d'une si abominable façon à mon endroit! Oui, voilà qui est convenu ; j'irai lui rendre demain une visite d'amitié à cette chère sœur, et comme je me trouve être par hasard en fonds et que je n'aurai pas à lui demander d'argent, je profiterai de