‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 147 sur 240 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ne songez pas que, pour que l'on fasse crédit au beau-frère du cuistre, il faut que l'on espère, vu les mauvais bruits répandus par ma famille à Versailles sur mon compte, il faut, dis-je, que l'on espère un bénéfice de mille pour cent ! Mes fournisseurs sont d'infâmes spéculateurs qui prennent des billets de loterie sur ma chance au jeu.

— Alors, c'est pour leur adresser des reproches que vous les avez fait accourir à votre hôtel?

— Des cœurs endurcis comme les leurs sont inaccessibles à tout noble sentiment d'oubli... ce serait prêcher dans le désert... Vous voyez bien que j'avais raison de prétendre que vous ne devineriez pas en dix fois comment et pourquoi toute cette foule grouille dans mon antichambre. Eh bien 1 cher baron, j'ai fait venir mes créanciers pour leur montrer les cinq mille louis de votre placement...

— Vous devenez de plus en plus énigmatique.

— Rien de sensé au contraire et de logique comme ma conduite en cette circonstance. Mes créanciers, à force de crier par dessus les toits que j'étais sans le sou, m'avaient retiré tout crédit et réduit à me nourrir des sermons que

ma sœur accompagnait de quelques misérables pistoles. Aujourd'hui que les marauds ont vu briller et frétiller sur ma table les cinq mille louis de votre placement, ils vont aller crier partout que je suis un escroc cousu d'or. Le reste va de soi seul. Rage du beau- frère, lamentations de mon ingrate sœur, et, ce qui est le point essentiel de la chose, rétablissement de mon crédit et offre de services de nouveaux marchands, qui, me sachant en fonds, vont accourir ainsi de tous côtés... Il y a vraiment bien des années que je ne m'étais senti l'esprit gai et content comme aujourd'hui... Comptez aussi, cher baron, que je ne serai pas un ingrat!... Demain, je vous le répète, je laverai d'importance la tète à ma sœur, et, après-demain au plus lard, vous serez reçu à la cour !

Quoique l'établissement fondé dans le jardin des Tuileries, avec l'autorisation de la reine mère régente, par Renard, le laquais, et ensuite le valet de chambre de l'évêque de Beauvais, eût perdu en 1695 de sa vogue première, il ne laissait pas que d'être encore extrêmement fréquenté par la noblesse et la haute finance. Seulement, comme à l'époque où se passe notre histoire, une dévotion extérieure et d'apparat était devenue une condition sine qua non de réussite à la cour, les gens de qualité, excepté toutefois les amis de monseigneur le duc de 2. 6

Chartres, prenaient certaines précautions quand le plaisir ou l'intrigue les conduisait à l'établissement de l'ancien valet de chambre de l'cvêque de Beauvais.

De Morvan, en arrivant devant la maison où devait se décider, du moins il le pensait, le bonheur ou le malheur de sa vie, ne put se défendred'une vive émotion. Il allait entrer, quand des éclats de rire qui retentirent non loin de lui lui firent tourner la tête.

Il vit une femme portant une coiffure haute et à plusieurs étages, l'écharpe à étole, la cravate à la Steinkerke, le corps lacé à la gourgandine, et la jupe de damas en falbalas : plusieurs étourdis l'entouraient et la suivaient.

Quoique cette femme portât un masque de velours noir qui lui cachait entièrement le visage, de Morvan comprit à la souplesse de sa marche qu'elle devait être jeune, et il la supposa jolie.

Malgré le cortège imprévu de jeunes seigneurs que le hasard avait fait à l'inconnue, elle ne paraissait ni troublée ni émue ; elle avait l'air de ne pas s'apercevoir des hommages un peu vifs et légers qui lui étaient adressés.

— Vraiment, ma charmante, disait un des

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