CHAPITRE
poursuivants, votre façon éclatante d'aller à un rendez-vous, unie au silence modeste que vous gardez, fait de vous à mes yeux une délicieuse énigme! Qui diable pouvez -vous être? Une grande dame? C'est impossible; vous auriez trop l'habitude de ces sortes d'entreprises pour venir ici en toilette de gala ! Une grisette? pas davantage; nos propos vous auraient déjà fait éclater de rire dix fois ou mise sérieusement en colère! Voyons, belle enfant, cessez de nous intriguer davantage ! Je me nomme le marquis de la Fare, voici de Broglie, Canillac, Noce, Brancas !... Nous sommes tous gens de discrétion et de galanterie.
L'inconnue, pendant que le marquis de la Fare, l'un des intimes de monseigneur le duc de Chartres, lui parlait ainsi, avait continué de marcher en silence. A la vue de de Morvan elle sortit de l'espèce d'indifférence pleine de mépris qu'elle avait montrée jusqu'alors, et elle parut éprouver un véritable mouvement de joie :
— M. le chevalier, dit-elle en s'avançant vivement vers le gentilhomme, votre bras, je vous prie.
Au son de cette voix qui retentit jusqu'au fond de son cœur, de Morvan ne put retenir une exclamation où la colère et le ravissement
se mêlaient à doses égales : il venait de reconnaître Nativa.
Quant à de Noce, Canillac, de Broglie, la Fare et de Brancas , ils comprirent, au regard de défi, regard sublime de fureur et de rage que de Morvan laissa tomber sur eux, qu'au premier mot de leur part, une vaillante épée luirait au soleil; comme ils étaient à jeun, qu'un duel dans le jardin des Tuileries eût pu leur valoir des désagréments sérieux, qu'après tout ils se sentaient jusqu'à un certain point dans leurs torts et qu'ils ne connaissaient nullement de Morvan, ils s'éloignèrent aussitôt.
Le jeune homme s'était empressé d'offrir à Nativa son bras que l'émotion faisait trembler; tous les deux, précédés par un laquais attaché à l'établissement, et qui leur montrait le chemin, franchirent une vingtaine de marches et pénétrèrent dans un petit salon somptueusement et galamment meublé.
— Servez-nous une collation, dit de Morvan.
Cinq minutes plus tard, une table, placée dans une pièce attenante au salon, était couverte de fruits, de sucreries et de vins de liqueurs ; les laquais se retiraient discrètement et la fille de Monterey et de Morvan se trouvaient seuls en présence.