CHAPITRE PREMIER
Le chevalier de Morvan eut besoin, en entendant ces paroles, de se rappeler, pour ne pas les relever comme elles le méritaient, les obligations que lui imposait son rôle d'hôte : toutefois il ne put s'empêcher de regarder avec plus d'attention qu'il n'en avait apporte jusqu'alors dans cet examen, l'homme qui reconnaissait si mal son hospitalité.
Agé d'environ cinquante ans, cet individu, vêtu comme l'étaient au xvne siècle les fermiers aisés et les gros marchands, ne présentait rien de saillant dans sa personne; il avait seulement le teint extrêmement basané; son regard insignifiant dénotait, une intelligence très-ordinaire; sa tète fort grosse et de forme un peu carrée s'appuyait sur un cou de taureau ; sa taille épaisse, du moins elle semblait telle sous le large pourpoint qui la cachait, ne dépassait guère cinq pieds; il ne portait pas de barbe. Quant à l'expression de physionnomie de l'inconnu, elle était plutôt douce et joviale qu'impertinente ou grossière, ainsi que sa conversation a pu le faire supposer.
— C'est un brave homme mal élevé, se dit Morvan, j'aurais mauvaise grâce à me formaliser de son manque de tact.
Le cavalier, sans se douter de l'examen dont
il était l'objet, avait abandonné son fauteuil et s'amusait à parcourir le salon, en s'arrêtant devant chaque meuble et chaque objet.
— Parbleu ! cher hôte, s'écria-t-il en tombant pour ainsi dire en arrêt devant un long fusil accroché par deux clous à la muraille, voilà une arme bizarre et comme je n'en ai jamais encore vu! A quoi diable çà peut-il servir? A tirer les canards sans doute. Vous permettez, n'est-ce pas? ajouta-t-il en s'emparant, sans terminer sa phrase, du fusil, qu'il se mit à considérer attentivement et en connaisseur.
— Cetle arme a été fabriquée par Gélin de Nantes, répondit complaisamment de Morvan, qui avait pris son parti sur les façons de l'inconnu ; elle est d'une très-grande portée et ne s'emploie pas en Europe.
— Comment! elle ne s'emploie pas en Europe ! et où donc alors?
— A deux mille lieues d'ici, dans les îles.
— Ah! oui, je connais 5 un beau pays où les récoltes poussent d'elles-mêmes en pleine terre, et sans que l'on ait à s'en occuper.
— Vous avez été aux îles? demanda de Morvan avec un étonnement profond.
— Moi! Quelle plaisanterie! Je suis marchand de chevaux, et je ne connais, dans l'uni-