CHAPITRE II
ne parut éprouver ni colère ni étonnement en entendant le jeune homme lui adresser cette question.
— Ah! vous ne m'aimez pas! dit de Morvan avec des larmes dans la voix; d'amour, soit! mais, enfin, ajouta-t-il, se raccrochant, ainsi que fait le naufrage, à la moindre planche que lui offre le hasard, n'éprouvez-vous pas au moins pour moi une véritable amitié?...
— Ni amitié ni amour! répondit Nativa avec la même tranquillité qu'elle avait montrée jusqu'alors. Vous avez sauvé la vie de mon père et la mienne : je vous suis reconnaissante ; voilà tout!...
— Eh bien ! je préfère cette franchise à l'hypocrisie et au mensonge, s'écria de Morvan en essayant de sourire et de prendre un air dégagé, et ne s'apercevant pas que de grosses larmes coulaient le long de ses joues ; cela me met à mon aise. Voilà une question bien éclaircie! Au fait, qui sait si votre indifférence à mon égard n'est pas un bonheur pour mon avenir? Oui, je me serais inutilement perdu pour vous! Tenez, Nativa, le coup a été rude; mais à présent, je vous remercie. Si je vous ai sauvé la vie, je vous dois la raison; nous sommes quittes! Voulezvous que nous prenions un verre de liqueur et
que nous mangions un fruit ? Nous causerons de choses indifférentes... des dernières modes ou des nouvelles de la cour.
De Morvan faisait pitié à voir ; ses efforts pour paraître calme, en comprimant l'expression de son désespoir, augmentaient sa souffrance. Un moment, il eut peur de devenir fou ! Peutêtre le lecteur trouvera-t-il que le jeune gentilhomme manquait de force et de caractère ; qu'il nous permette de lui rappeler que de Morvan n'avait jamais encore aimé, que l'apparition de Nativa dans son austère solitude avait été pour lui la révélation enivrante d'un monde vaguement rêvé; que depuis lors sa passion pour la séduisante Espagnole s'était accrue de tous les sacrifices qu'il lui avait faits, et l'on comprendra alors que l'explosion de cette nature si forte et si longtemps repliée en elle-même fut tellement violente qu'elle atteignit presque jusqu'à la folie.
La prétendue indifférence et la gaieté factice du malheureux jeune homme ne se prolongèrent guère au delà de quelques secondes. Accablé, vaincu par une douleur au-dessus de ses forces, il laissa bientôt échapper un douloureux nnglot et s'écria d'une voix brisée :
— Une telle trahison récompenser mon dé-