‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 153 sur 240 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

répondit Nativa en regardant, avec une compassion qu'elle ne chercha pas à cacher, le pauvre jeune homme qui , accablé par ce qu'il venait d'entendre, semblait prêt à perdre connaissance.

Un indifférent qui eût été témoin de cette scène n'aurait pu rester insensible aux souffrances du jeune homme ; l'infortuné faisait pitié à voir.

En effet, le coup qui l'atteignait était tellement imprévu, qu'il constituait la plus douloureuse de toutes les blessures.

Parfois, il est vrai, pendant ses heures de découragement, le gentilhomme avait mis en doute l'amour de Nativa pour lui ; mais jamais le soupçon qu'un obstacle provenant du passé de la charmante Espagnole pût se dresser entre leurs deux existences, ne s'était présenté à son esprit. Il aurait cru commettre un abominable sacrilège. Et voilà pourtant que cette jeune fille qu'il avait placée si au-dessus de l'humanité venait froidement, tranquillement, lui avouer qu'elle était un ange déchu ; qu'elle n'avait plus le droit de reconnaître et d'accepter le dévouement d'un homme de cœur; qu'elle était indigne de son amour!...

A cette foudroyante révélation, se mêlait encore, pour de Morvan, une souffrance horrible : la jalousie. Des transports d'une fureur

qu'il n'eût pas cru cinq minutes auparavant pouvoir éprouver sans devenir fou, lui montaient au cerveau, et faisaient passer des nuages de sang devant ses yeux. Il avait presque peur de lui-même.

Quelques secondes suffirent à de Morvan pour passer par toutes ces angoisses; enfin, reprenant, grâce à une de ces soudaines et mystérieuses résignations que donnent seules les immenses douleurs, sa raison et son sang-froid, il résolut, volupté atroce des gens qui se voient perdus, d'aggraver sa blessure et de descendre, s'il m'est permis de me servir de cette expression, jusqu'au fond de sa douleur.

— Mademoiselle, dit-il à Nativa, je vous conjure, au nom de la reconnaissance que vous avouez me devoir, de ne reculer devant l'humiliation d'aucun aveu, de me raconter sincèrement votre passé! Peut-être, puisse la franchise brutale dont je fais preuve en ce moment me valoir votre confiance; peut-être, l'horreur que me causera ce récit me guérira-t-il de l'amour insensé et honteux qui me torture! Quant à ma discrétion, je pense inutile d'ajouter qu'elle sera à toute épreuve; je conçois qu'on tue une femme adorée qui vous a trompé, mais non pas qu'on la déshonore.

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