CHAPITRE II
fiant, adressé à un homme que vous ne devez pas revoir! Permettez moi de vous faire observer que vous semblez vous exagérer à plaisir l'importance d'un fait sans conséquence, et qui ne demande que l'oubli.
— Chevalier, dit Nativa en interrompant de Morvan, les paroles que vous venez de prononcer prouvent ou la déplorable opinion que vous avez de moi ou le peu de respect que vous avez de vous-même ! Quoi! vous consentiriez, vous, gentilhomme, à donner votre nom sans tache à une femme qui a avoué son amour à un homme !
— Mais, mademoiselle...
— Lorsque cet homme qui vit encore, continua la jeune fille avec amertume, peut d'un jour à l'autre revenir vous jeter d"un seul mot le déshonneur à la face!... Ah! chevalier, je vois que mon père a raison de mépriser la jeunesse française ! Quant à moi, écoutez-moi donc sans m'interrompre, quant à moi qui ai été élevée dans d'autres idées et dans d'autres principes que ceux de votre pays, j'ai juré que tant que ce boucanier sera de ce monde, tant qu'il y aura un homme sur la terre devant qui je devrai rougir, je ne consentirai jamais à écouter aucun hommage, que je resterai face à face avec ma honte méritée et ma douleur !
Ces paroles prononcées avec une énergie pleine de dignité produisirent une grande impression sur de Morvan.
— Vous avez raison, mademoiselle, lui répondit-il après un moment de silence. La joie d'apprendre que la barrière qui vous séparait de moi n'était pas tout à fait infranchissable; que cette faute, dont vous vous accusez si noblement, n'a pas atteint la limite entrevue par mon désespoir, tout cela a trop amorti à mes yeux la gravité de l'affront que vous avez reçu!... Oui, je le répète, en vous admirant et en vous remerciant du fond de mon cœur de m'avoir rappelé au sentiment de l'honneur; oui, vous avez cent fois raison : la femme d'un gentilhomme breton ne doit pas être exposée à baisser humblement la tête devant le regard méprisant d'un homme. Il faut, non que vous soyez vengée, car la conduite de ce boucanier n'a pu vous atteindre, mais que vous soyez mise à l'abri de tout outrage! II ne me reste donc plus à vous demander qu'une chose, Nativa : le nom du misérable qui s'est placé entre vous et le bonheur!
Nativa, au lieu de répondre à la question de de Morvan, resta un moment silencieuse et pensive.
CHAPITHE II. 81
— Mademoiselle, reprit avec feu le jeune homme, comment, vous qui n'avez pas reculé devant l'aveu de ce que vous appelez votre faute, paraissez-vous donc hésiter, à présent qu'il s'agit de me livrer le nom du coupable! Votre cœur, au moment où votre bouche va prononcer un arrêt de mort, éprouverait-il une indigne pitié, une impardonnable faiblesse ? Douteriez-vous de ma parole ou de mon courage ?
— Je ne puis soupçonner le courage auquel je dois la vie de mon père , répondit Nativa , mais il n'en est pas de même de votre persévérance dont je n'ai pas encore été à même d'apprécier la portée! Et puis, pourquoi vous le cacher? Oui, j'hésite à accepter le secours de votre bras. Il y a de ces dévouements qui imposent une telle reconnaissance à ceux qui en sont l'objet, que les cœurs généreux hésitent avant de les accepter!...
— Faut-il vous répéter ici, mademoiselle, ce que je vous disais au château de Léguilloux de Pennenrose, qu'esclave de vos volontés, je saurai trouver mou bonheur dans mon obéissance ! Encore une fois, le nom de cet homme, je vous en conjure?
— Mais cet homme , chevalier , est séparé de
vous en ce moment par les deux mille lieues du grand Océan! Traverserez-vous donc les mers pour aller le chercher?
— Oui, mademoiselle! répondit de Morvan avec une énergie pleine de sincérité.
— Chevalier, vous avez le cœur noble et grand! s'écria Nativa avec une émotion que jamais encore elle n'avait montrée vis-à-vis du jeune homme. Plus je réfléchis à notre merveilleuse rencontre , plus je reste frappée de cette idée que c'est la Providence qui vous a envoyé sur mon chemin.
Ces paroles, prononcées avec âme, causèrent à de Morvan une joie aussi profonde, que naguère son désespoir avait été affreux.
— Chevalier, continua Nativa, votre réponse a fait cesser mes hésitations; je veux vous initier à mes projets d'avenir, n'avoir plus rien de caché pour vous. Toutefois, comme le secret que je vais vous apprendre ne m'appartient pas, j'exige que vous vous engagiez, par un serment solennel, à ne jamais le trahir.
— - Ma parole de gentilhomme est le serment le plus solennel que je connaisse, mademoiselle: sur l'honneur de mon nom et sur le salut de mon âme , je vous jure donc que, dût ma discrétion me coûter la vie, jamais un seul mot