CHAPITRE II
au contraire leur force , c'est qu'ils possèdent une organisation puissante, et obéissent avec un dévouement fanatique, qui ne connaît aucun obstacle, à la volonté d'un chef mystérieux et dont l'autorité est sans bornes. Le gouvernement d'Espagne a acquis cette conviction! Seulement quel est ce chef, quelle est cette organisation? C'est ce qu'il n'a pu savoir. En vain des boucaniers, tombés en nos mains, ont été livrés aux plus épouvantables tortures, soit que ces misérables ne fussent pas initiés eux-mêmes au secret de leur existence politique , s'il m'est permis de me servir de cette expression, soit qu'ils trouvassent dans leur farouche enthousiasme pour le mal une force supérieure à la douleur, toujours est-il que pas un seul d'entre eux n'a révélé la cause de leur puissance : tous sont morts en nous jetant, avec leur dernier soupir, un cri de défi et d'outrage !
— Combien il est à regretter, dit de Morvan avec une admiration involontaire , que de telles natures soient entrées dans la voie du crime! Que de grandes choses on eût pu accomplir avec de tels hommes ! Mais, pardon, mademoiselle, si je vous interromps encore , poursuivit le jeune homme; je ne me rends pas compte de
l'intérêt si direct que vous semblez prendre à la destruction des boucaniers'...
— Là est justement le secret qu'il me reste à vous confier. Mon père, le comte de Monterey, que l'amitié et la confiance sans bornes de notre infortunée reine Marie-Louise avaientrendususpect aux partisans de la ligue d'Augsbourg dut, après la mort violente de cette excellente princesse, abandonner la cour. Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis près de six ans, mon père, profitant de son séjour à Hispaniola où il s'était retiré, a étudié et suivi avec un soin passionné, l'existence et les actions des boucaniers. Il a acquis aujourdhui , grâce à ses connaissances profondes des mœurs de ces bandits, de leur manière de combattre et d'opérer, des parages qu'ils fréquentent; il a acquis, dis-jc, la conviction intime et inébranlable que s'il parvenait à découvrir le lien qui les unit entre eux, avant une année il ne resterait plus de la scandaleuse puissance de ces bandits que le souvenir dune terrible justice , comme l'histoire n'en offre pas encore peut-être d'exemple ! Mon père, de retour depuis six mois à la cour d'Espagne, a reçu de S. M. Charles II, à qui il a exposé ses espérances et ses projets, la mission secrète, avec des pouvoirs illimités, de poursuivre la réa-