‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 164 sur 240 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

or, le plus pressé était que Nativa ne se séparât pas de lui avec une impression fâcheuse.

— Un mot, je vous en conjure, mademoiselle, s'écria-t-il en osant retenir doucement la charmante Espagnole par la main. J'ai refusé, c'est vrai, et je refuserai toujours de jouer le rôle d'un traître ; mais je n'ai point dit que je ne m'associerai pas au comte de Monterey. Les boucaniers appartiennent à toutes les nations; combattre contre eux, n'est point porter les armes contre la France! Que M. le comte me prenne avec lui comme simple volontaire , et je me ferai un honneur et un plaisir de verser mon sang pour une cause aussi juste.

— Non, chevalier, cela n'est pas possible, lui dit Nativa; vous m'avez accusée tout à l'heure de netre pas soigneuse de votre honneur, et ce reproche m'a été extrêmement sensible : jamais je ne consentirai à ce que vous, gentilhomme français, vous vous trouviez à l'étranger dans une position inférieure à votre rang. Merci de votre offre dont je suis fort reconnaissante...

La jeune fille se leva alors, et prenant le bras de de Morvan , elle descendit dans le jardin des Tuileries. Au moment où le chevalier allait franchir le seuil de l'établissement de Renard,

un laquais lui présenta la note de collation restée intacte sur la table; celte note se montait à quarante-quatre livres : le jeune homme remit au laquais huit écus de six livres et poursuivit son chemin.

A peine de Morvan et Nativa avaient-ils fait une centaine de pas qu'ils rencontrèrent ces mêmes jeunes seigneurs, c'est-à-dire de Broglie, Canillac, de la Fare, etc. , qui deux heures auparavant avaient accosté avec si peu de respect et tant de laisser-aller la fille du comte de Monterey.

— Tudieuî s'écria l'un d'eux, dont les yeux animés et le teint brillant permettaient de supposer qu'il sortait de tenir glorieusement table; tudieu, chers amis, le hasard nous favorise! Voici notre énigme d'avant dîner. Rions un peu!

— Monsieur, lui dit de Morvan, cela me contrarierait horriblement de passer mon épée au travers du corps d'un homme sans défense; toutefois , comme il m'est impossible de m'arrêter en ce moment, puisque je suis avec madame, c'est ce que je serai obligé de faire , si vous essayez encore d'avoir de l'esprit... Oh ! ne vous désolez pas! veuillez prendre la peine de m'attendre, dans cinq minutes je serai de retour.

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— Tiens, mais cela me sourit assez, répondit le jeune seigneur en saluant gracieusement de Morvan. Vous m'avez l'air, monsieur, d'un homme fort agréable dans la conversation, et, de plus , assez joliment campé sur la hanche. Veuillez présenter mes excuses à madame , et ne pas vous presser! Je vous attendrai, s'il le faut, plutôt jusqu'à ce soir que de manquer votre retour.

— Quelle folie, chevalier ! dit Nativa à voix basse à de Morvan. Aller ainsi exposer, sans motif, votre vie!...

— Merci de cet intérêt, mademoiselle, répondit de Morvan en aidant Nativa à monter dans son carrosse qu'elle avait laissé près de la porte de la Conférence. Mais ne craignez rien ; les épées bretonnes valent mieux que celles des muguets de Paris et de Versailles. Ce duel m'expose fort peu !

— N'importe, j'enverrai dans une heure à votre hôtel pour savoir de vos nouvelles... Pensez à moi... au revoir !...

Le carros.se partit , et de Morvan , le cœur joyeux en songeant que Nativa redoutait pour lui un danger, resta à la même place jusqu'à ce que le carrosse fût hors de sa vue.

— Allons retrouver à présent mon muguet,

se dit-il; puis il se dirigea d'un pas rapide vers l'endroit du jardin des Tuileries où il avaitlaissé son adversaire inconnu.

Le jeune homme qui avait si malhonnêtement adressé la parole à Nativa tandis qu'elle était au bras de de Morvan, se nommait le vicomte de Châtillon : il avait vingt ans, quarante mille livres de rente, et était attaché à la maison de Monsieur, frère du roi. Le vicomte de Châtillon présentait par anticipation le type du roué de la régence. D'une rare ignorance, et par conséquent affectant de ne croire à rien, il se donnait une peine infinie pour dissiper sa fortune et compromettre sa santé. Impertinent

et railleur, parce qu'il fallait qu'il fit comme ses amis, il ne manquait cependant ni d'esprit naturel ni de courage ; il savait à l'occasion placer aussi bien un bon mot qu'un coup d'épée; c'était, au demeurant, une excellente nature.

De Brancas et le marquis delà Fare le sermonaient doucement sur sa vivacité , lorsque en voyant apparaître de Morvan ils se turent.

— Messieurs, dit le Breton en les saluant, politesse que les courtisans s'empressèrent de lui rendre avec usure; messieurs, j'étais fort affairé tout à l'beure lorsque vous avez bien voulu vous occuper de moi, et je n'ai pu remarquer celui de vous qui m'a fait l'honneur de me promettre d'attendre ici mon retour.

— Monsieur, c'est moi, répondit le vicomte en s'avançant. Vous me voyez encore tout ébaubi des falbalas de votre déesse... Tudieu ! voilà une femme qui sait aimer avec pompe et éclat! Je donnerais cinquante pistoles pour la connaître plus intimement.

Ces paroles , débitées avec une impudence rare, firent monter le sang aux joues de de Morvan; toutefois, comprenant que tout emportement serait de mauvais goût et l'exposerait, ce qu'il craignait par-dessus tout, à jouer un rôle ridicule devant des courtisans, il parvint, grâce

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