CHAPITRE III
paysan à la figure calme et placide, va préparer le lit et prévenir un médecin.
Antoine était, à ce qu'il paraît, fort habitué à ces sortes d'affaires, car cet ordre ne parut lui causer ni émotion ni surprise. Les jeunes seigneurs passèrent aussitôt dans le jardin.
Une large allée, bien battue et sablée avec soin, coupait le jardin en deux, et présentait un excellent terrain pour tirer l'épée. De Morvan s'empressa de jeter bas ses vêtements ; son adversaire l'imita.
— M. le chevalier, lui dit le vicomte de Châtillon, je dois vous répéter que mon intention formelle est de vous charger vigoureusement et à outrance. Vous êtes de trop bonne noblesse, et vous me plaisez trop pour que je songe à vous ménager...
— Je vous remercie infiniment de vos bienveillantes intentions , répondit de Morvan ; quant à moi, vicomte, je vous demanderai la permission, en ma qualité de Breton tenace, de persévérer dans mon premier dessein...
— Quel dessein, je vous prie, chevalier?
— De vous traverser l'épaule...
— Ah! c'est juste. J'avais oublié le coup d'épée promis...
Noce et Canilluc, par suite d'un accord tacite, 2. 10
se placèrent alors près de Morvan qui les remercia par une inclinaison de tête de leur concours; la Fare et de Broglie se rangèrent à côté de Chàtillon. Les deux adversaires mirent aussitôt l'épée à la main et tombèrent en garde.
— Allez, messieurs, dit le marquis de la Fare.
La partie s'engagea.
De Morvan, ainsi qu'il nous l'a appris luimême au commencement de cette histoire, passait pour être d'une force supérieure aux armes. Certes, il méritait cette réputation. Il joignait à une vivacité de main inouïe, ce calme et cet à-propos d'esprit qui ne livrent rien au hasard et savent tirer un immense parti des moindres circonstances. Grisier, la plus haute expression de l'art de l'escrime de nos jours, donnerait dix ans de sa vie pour créer un pareil élève.
Toutefois, comme le jeune gentilhomme accordait bien malgré lui et sans qu'il se l'avouât une sorte de supériorité en toutes choses aux courtisans français sur les nobles de province, il se tint, en engageant l'action, sur une réserve et une défensive prudentes : il lui semblait qu'il représentait en ce moment sa bienaimée Bretagne, et il eût préféré être tué, par accident, une heure plus tard, à recevoir alors