‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 171 sur 240 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

— Grâce à Dieu, dit-il, je n'en suis pas encore à la pâmoison !

Puis se tournant vers de Morvan il ajouta :

— Me permettez -vous, M. le chevalier, de vous donner une embrassade et de vous adresser une question ?

— De grand cœur, s'écria de Morvan, qui baisa le vicomte. Quelle est cette question?

— Pourquoi, je vous prie, ne m'avez-vous pas tué, ce qui vous eût été facile?

— Tenez-vous absolument à avoir une réponse, vicomte? dit le gentilhomme breton, embarrassé et hésitant.

— Mais, certes ! beaucoup même !

— Eh bien, reprit de Morvan, c'est que je vous avais promis de vous blesser à l'épaule, et que je devais remplir mon engagement!...

— Ah ! chevalier, je ne puis vous exprimer à quel point ce dernier trait de délicatesse me touche ! Garder le silence lorsque vous aviez un tel aveu à nous faire ! C'est du dernier beau!... Tant de modestie unie à un tel poignet! C'est à crier au sublime!... Et puis, ne plus m'avoir parlé de mon arrière-grand-père... lorsque la plaisanterie se présentait si bien d'ellemême!... Tenez, entre nous deux, ce sera, si vous le voulez bien, à la vie à la mort!...

Le vicomte de Châtillon, sentant sans doute que sa force l'abandonnait et ne voulant pas laisser deviner sa faiblesse, quitta alors le jardin et rentra dans la maisonnette.

— Que je ne vous retienne pas, messieurs, dit-il à ses amis, je ne me consolerais jamais de vous avoir pris une soirée. Allez à vos plaisirs ! Ali! la Fare! rends -moi encore le service de m'envoyer une garde -malade... La petite Olympe de l'Opéra, par exemple... Cette fille est d'une bêtise incommensurable... elle m'aidera à dormir.

Une fois que de Châtillon fut couché, ses amis s'éloignèrent.

— J'espère, chevalier, dit de la Fare en s'adressant à de Morvan, que vous ne nous quitterez pas et que nous achèverons la journée ensemble. Nous allons retourner au cabaret de Renard où des créatures, à qui nous avons donné rendez -vous, doivent nous attendre : nous terminerons la soirée par un lansquenet!

La première pensée de de Morvan fut pour un refus, mais le désir de voir dans l'intimité ces jeunes seigneurs parisiens dont il avait si souvent et si diversement entendu parler à Nantes, le fit changer de résolution : il accepta l'offre du marquis de la Fare.

CHAPITHE III. 113

Quatre heures plus tard, de Morvan, après avoir pris sa part d'un magnifique souper , égayé par la présence de plusieurs divinités de l'Opéra, s'asseyait, la tête un peu troublée par les vapeurs du vin, devant une table de lansquenet.

— Que faites-vous ? lui dit de Brancas, qui tenait la banque.

Des vingt écus qu'Alain avait prêtés à son maître après les avoir acquis de la façon un peu légère que le lecteur sait, de Morvan en avait dépensé huit pour la collation servie à Nativa : il lui en restait donc encore douze, soit soixante et douze livres!

— Cinq pistoles, répondit-il à la demande de Brancas, car il ne voulait pas, après s'être si bien tiré de son duel, montrer une avarice de provincial.

— Vous avez gagné! dit peu après de Brancas en poussant devant de Morvan quatre-vingtdix livres.

— Pardon, mais je n'ai joué que cinq pistoles, c'est-à-dire cinquante livres.

— Ah ! je comprends, dit de Brancas en liant, vous vous figurez que les pistoles de Paris sont comme celles appelées en province, pistoles de compte et qui valent dix livres. Erreur !

cher chevalier, nous ne connaissons ici que la pistole d'or de dix-huit livres.

Le jeune gentilhomme, contrarié de recevoir plus qu'il n'avait exposé, joua, le coup suivant, ses quatre-vingt-dix livres. Il gagna.

— Cent quatre-vingts livres ! disait-il peu après en répondant au banquier qui l'interrogeait sur son enjeu.

Encore une fois la chance se déclara pour le Breton.

De Morvan, en toute autre circonstance, eût été ravi de cette bonne aubaine, et se serait contenté probablement de ce bénéfice ; mais la crainte de laisser deviner sa pauvreté le retint, et le coup suivant il laissa ses trois cent soixante livres sur la table : la banque perdit encore.

— Vive Dieu! notre jeune ami, lui dit le marquis d'Effiat, pour peu que votre veine continue et que vous ayez le courage d'en profiter, vous pourrez acheter la province de Bretagne.

Cette plaisanterie empêcha de Morvan de distraire, ainsi qu'il comptait le faire d'abord, une certaine somme de son gain. Il joua ses sept cent vingt livres.

— Encore gagné ! reprit peu après d'Effiat. Chevalier, on prétend que vous autres gentils-

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