CHAPITRE III. loi
amabilité, que de Morvan ne crut pas pouvoir la refuser.
— Chevalier, reprit le jeune comte lorsqu'ils se trouvèrent assis l'un près de l'autre en voiture, quand je suis embarrassé pour entamer un sujet de conversation, savez-vous ce que je fais? J'entre franchement et brusquement dans le cœur de la question !... Vous m'avez plu singulièrement dans votre duel de tantôt, et votre indignation de ce soir, quoiqu'elle fût une critique de ma conduite, et qu'elle tombât d'aplomb sur ma légèreté, m'a été fort agréable!... J'aime beaucoup voir la noblesse tenir sa place. Nous sommes parfois, nous autres courtisans, d'un déplorable laisser-aller. Dès qu'il ne s'agit plus dune question de préséance , que nous ne sommes pas jaloux d'un égal à qui le roi donne à tenir de préférence le bougeoir, nous faisons un bon marché inouï de nos qualités et de notre personne ! Nous laissons entrer de plein pied le premier cuistre parvenu dans notre intimité !... Ce misérable abbé Dubois est une puissance ; on compte aujourd'hui avec lui ! Croyez-moi, si vous pouvez vous absenter quelque temps de Paris, n'hésitez pas à partir! Cet homme doit être méprisé, mais non pas dédaigné. Il a de l'esprit, de l'astuce et de l'au-
dace comme un diable ; de plus, il est violent et lâche à l'extrême ; partant fort à craindre. Je vous le répète, mettez tous vos soins à l'éviter.
— Je vous remercie, comte, de vos conseils, dit de Morvan tout attendri de l'intérêt véritable que lui montrait de Noce. Croyez, et vous avez pu voir par ma façon d'agir de ce soir, que je ne manque pas de franchise, croyez que j'éprouve une sincère reconnaissance pour vos conseils...
— Bah! il ne s'agit pas de reconnaissance, mais bien de savoir si vous suivrez ces conseils?...
— Non, comte, je ne les suivrai pas !
— Je vous désapprouve et je vous estime... Que diable, quand on a affaire à une vipère, il faut èfre fou pour offrir son talon à sa morsure... Je venin monte si vite du talon au cœurî... Du moment que l'on ne peut écraser la tête de cet animal malfaisant, il n'y a qu'un parti à prendre, celui de se garer de lui... Croyez-moi, chevalier, garez-vous !
De Noce parlait encore , lorsque le carrosse s'arrêta devant la porte de l'hôtel du Cheval blanc. De Morvan et de Noce se baisèrent, et le Breton, ayant mis pied à terre, entendit son
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nouvel ami lui crier de nouveau, en passant la tète à travers la portière :
— Croyez-moi, chevalier, gardez-vous de la bête!
Alain attendait le retour de son maître avec une vive impatience. Depuis son aventure avec Buhot, la méfiance déjà si remarquable du bas Breton avait encore augmenté.
— Si à Paris les honnêtes gens volent, — car enfin j'ai volé, se disait-il, — à qui peut-on se fier ? A personne.
L'arrivée de de Morvan causa donc une véritable joie au serviteur.
— N'avez-vous pas été inquiété dans les rues? N'a-t-on pas cherché à vous dévaliser, maître? lui demanda-t-il.
— Au contraire, Alain. Tiens, regarde, répondit le chevalier qui, brisant les rouleaux que lui avait remis le marquis d'Effiat , livra aux regards éblouis d'Alain un monceau d'or.
— Ah ! mon Dieu ! maître , s'écria le bas Breton en pâlissant et avec une vive émotion dans la voix, et vous aussi!...
— Quoi! moi aussi? demanda de Morvan, car le serviteur s'était arrêté au beau milieu de sa phrase.
— Au fait , il y en a trop , murmura Alain
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sans répondre à son maître. Et puis, monsieur le chevalier, je le jurerai sur le salut de mon âme, préférerait plutôt se brûler la cervelle que de faire tort, fût-ce même à un Fiançais, d'un rouge liard.
De Morvan, fatigué des émotions de la journée, se coucha, mais il lui fut impossible de fermer les yeux. Il avait revu Nativa, et il possédait dix mille livres : comment pouvoir dormir! Nous devons rendre cette justice au chevalier de constater que pas une seule fois de toute la nuit la pensée de Dubois ne se présenta à son esprit.
Quant à l'abbé, rentré chez lui. il resta éveillé aussi jusqu'au lendemain matin, occupé à combiner des plans de vengeance.
D'un côté donc l'un préparait l'attaque, de l'autre on ne songeait pas à la défense.
Le lendemain de cette journée si fertile en aventures pour de Morvan, et qui s'était si bien et si mal terminée tout à la fois pour le jeune gentilhomme, en lui procurant un gain de dix mille livres, et en lui valant la haine et l'inimitié de l'abbé Dubois, — notre connaissance, le lieutenant général comte dÀubigné, descendait de son carrosse, vers les huit heures du matin, dans la cour d'honneur du palais de Versailles.
La première personne que rencontra d'Aubigné en entrant au château fut Bontemps, le premier valet de chambre de Sa Majesté.
— Bonjour, Bontemps, lui dit-il avec une familiarité de maître à clerc.
Familiarité que pas un, parmi les plus grands seigneurs de la cour , n'eût osé employer en parlant à un personnage aussi important que Bontemps , car chacun savait combien le roi affectionnait et estimait son premier valet de chambre.
Bontemps s'inclina profondément , presque avec effroi ; la vue du frère de la marquise de Maintcnon lui causait toujours une émotion désagréable.
— Comment se porte ce matin la famille? reprit d'Aubigné sans paraître remarquer la gêne de Bontemps qu'il savourait en lui-même avec une ineffable jouissance.
— De quelle famille veut parler M. le comte? demanda le premier valet de chambre du roi en affectant de ne pas comprendre.
— Parbleu ! de ma sœur et de mon beaufrère ! Le fait est que j'aurais peut-être dû m'exprimer d'une façon moins bourgeoise, mais que veux-tu, mon brave Bontemps, mon beau-frère est d'une telle mesquinerie avec moi, il lui faut faire un si grand effort pour laisser tomber dans ma main quelques vieilles pistoles rognées, que j'ai dû renoncer à tenir mon rang et à fréquen-