CHAPITRE IV
que ses intentions étaient plus hostiles , j'ai craint un moment, en voyant Bontemps prendre la fuite devant moi , d'être privé ce matin de l'honneur et du bonheur de vous présenter mes hommages...
— Pourquoi ce reproche, d'Aubigné ? répondit la marquise avec une extrême douceur. Ai-je jamais refusé de vous voir?... Ne venez-vous donc pas à peu près chaque jour me conter vos malheurs au jeu et me demander assistance? Parlez, ajouta la marquise après un léger silence, que désirez-vous aujourd'hui? Quelle est la faute d'hier qu'il vous reste à réparer?
A cette question, le comte hésita : un moment, l'idée lui vint, en voyant sa sœur si bien disposée pour lui , d'avouer une dette fictive de lansquenet, et de tirer ainsi parti de sa visite; néanmoins, constatons ce fait à la louange de d'Aubigné, il sut résister à cette tentation, non pas qu'il n'eût volontiers sacrifié les intérêts de son ami Legoff à un millier de pistoles d'or, mais le ton doucereux de l'illustre marquise lui parut cacher un piège, et il crut prudent de se tenir sur ses gardes.
— Chère sœur, lui répondit-il avec un air de sensibilité fort mal réussi, me jugerez-vous donc toujours avec cette cruelle sévérité qui me ferait
presque douter de votre cœur?... Quoi! vous m'accablez de reproches lorsque c'est vous au contraire qui méconnaissez mes droits et me laissez dans le plus triste abandon...
— C'est le bâton de maréchal que vous êtes venu me demander? dit la marquise aimant mieux faire éclater de suite l'orage que de l'entendre gronder longtemps dans le lointain avant de le subir.
— Non, répondit d'Aubigné, ce n'est pas le bâton de maréchal...
— De l'argent, sans doute.
— Pas davantage , dit le comte après avoir hésité et avec effort : je suis en fonds.
— Ah! répondit la marquise avec un étonnement sincère. Moi, j'ai fait vendre hier mes écuries...
— Vous avez fait vendre hier vos écuries , répéta d'Aubigné. Et pourquoi cela, chère sœur, je vous prie?
— Pour donner l'exemple du dévouement et venir en aide , dans la mesure de mes forces, aux finances épuisées et aux coffres vides de l'État 1...
— Quoi! l'État en est réduit à une telle extrémité! s'écria d'Aubigné avec un ton de douloureux reproche, et vous ne m'en avez rien