‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 187 sur 240 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

moi, dans mon obstination, et vous, dans voire changement , nous nous sommes trompés de roule. Affadie de dévotion, dévorée par l'ennui, écrasée sous le poids des grandeurs, vous regrettez parfois, j'en suis persuadé, le temps du pauvre bonhomme Scarron ; moi, perclus de rhumatisme, sans un ami, sans une croyance, et par-dessus tout traqué par mes créanciers, je pressens une affreuse vieillesse! Tenez, Françoise, ajouta d'Aubigné après une légère pause et avec sentiment, pourquoi n'essayez-vous pas de mettre votre joie dans mon bonheur? Comblez-moi d'or, de dignités et de bienfaits ! Vous aurez au moins alors un ami avec lequel il vous sera permis de parler, à cœur ouvert, du temps jadis; et, voyez-vous, Françoise, quand on en est à notre âge, on ne trouve guère le bonheur du présent que dans les souvenirs du passé !

La première personne que rencontra d'Aubigné en sortant du château, fut le baron Legcff.

— Vous ici , cher baron, s'écria-t-il en lui sautant au cou et en le baisant à plusieurs reprises ; quel bon vent vous amène?

— Le désir de savoir si vous avez réussi dans votre négociation.

— Complètement. Le roi vous recevra demain. Mais dites-moi, cher baron, n'auriez-vous

pas encore quelque placement à opérer?... J'ai une excellente occasion...

- Non, pas pour l'instant, répondit Legoff en l'interrompant.

— C'est dommage. Au revoir ! J'ai plusieurs visites à rendre, et je suis en retard. Permettez que je vous quitte. Au total, se dit d'Aubignc en remontant dans son carrosse, ce Legoff est moins fort que je ne l'ai cru d'abord. Il aurait dû, au lieu de me jeter tout d'un coup cinq mille louis à la tête, me faire une rente viagère payable par ses mains. Cette précaution l'aurait sauvé de la lettre de cachet.

C'est dans ce même cabinet où s'était passée la veille, entre le comte d'Aubigné et sa sœur, la scène rapportée dans le chapitre précédent, que nous allons encore conduire le lecteur.

Le roi, l'air pensif et le front soucieux, parcourait d'un pas lent et inégal le vaste et somptueux appartement. De temps à autre, il s'arrêtait au milieu de sa promenade et dictait à la marquise, assise devant une table encombrée depapiers, quelques phrases d'une lettre dont la rédaction paraissait absorber à un haut point son attention.

La marquise, quoi qu'elle eût l'ouïe excel-

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lento et que Louis XIV accentuât avec une rare précision ses paroles, la marquise, feignant parfois d'avoir mal entendu, répétait avec plusieurs variantes et sous la forme interrogative, certains mots qui, sans doute, lui paraissaient impropres ; le roi réfléchissait un moment et presque toujours il acceptait l'expression substituée à la sienne par madame de Maintenon.

Louis XIV venait d'entrer dans sa cinquanteseptième année; son front plissé et ses joues un peu tombantes accusaient bien son âge. Son regard seul avait conservé tout l'éclat de la jeunesse.

Ce qui de prime-abord frappait dans sa royale personne, c'était la dignité et la grandeur, si l'on peut s'exprimer ainsi, de ses mouvements : aucun monarque n'a jamais poussé aussi loin que Louis XIV le respect de soi-même et le culte de la forme. La liberté qu'il accordait aux personnes de son intimité était encore réglée par l'étiquette. De toutes les maîtresses qu'il avait eues jusqu'à ce jour, la marquise de Maintenon était certes celle qui était entrée le plus avant dans sa confiance; Louis XIV éprouvait pour l'esprit et le jugement de la veuve de Scarron une déférence sincère et qui parfois même lui pesait.

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