CHAPITRE V
Une fois que le comte de Monterey et Nativa se furent retirés, Louis XIV, s'adressant à la marquise de Maintenon avec une vivacité qu'il n'avait pas coutume de mettre dans les actes ordinaires de la vie :
— Que pensez-vous, madame, lui dit-il, de tout ceci? Ne vous semble-t-il pas que cette croisade contre les flibustiers, que me fait proposer si secrètement le roi Charles II, présente une grosse affaire digne d'un sérieux examen?
— Je partage complètement votre opinion, sire.
— Délivrer les mers des Indes des boucaniers, reprit Louis XIV, lorsque ma marine, à moitié détruite depuis notre glorieuse défaite de la Hogue, n'est plus en état de tenir tète avec avantage aux puissances ennemies, serait une folie de notre part ! Les flibustiers de Saint- Domingue, en forçant l'Espagne à entretenir plus de vingt mille hommes de troupes dans ses colonies, nous rendent un véritable service, ou, pour mieux dire, nous sont d'une incontestable utilité!
— C'est encore vrai, sire. Cependant ne faudrait-il pas aussi tenir compte des avantages si importants que vous a laissé entrevoir le comte de Monterey? Si, comme il l'assure, cette expé-
dition tient tellement à cœur «nu roi Charles II, ne serait-il pas possible d'affaiblir, en vous rendant à ses désirs, l'influence autrichienne qui chaque jour gagne du terrain? Le dernier testament de Charles II désigne l'archiduc comme son successeur au trône d'Espagne : si, au moyen d'une concession gracieuse, on parvenait à faire changer ce testament en faveur d'un fils de Fiance, Votre Majesté ne trouverait-elle pas en ceci une compensation incontestablement supérieure à la destruction de quelques pirates irréligieux ?
— Vous venez de déployer une solidité de jugement, madame, répondit gravement Louis XIV, qui n'a pas lieu de m'étonner de votre part et dont je vous félicite. N'oubliez pas toutefois que des huit membres qui composeront probablement le conseil de la couronne d'Espagne , quatre sont déjà à nous, ou pour mieux dire pour nous : Porto-Carrero, Villa-Franca, San- Esteban et Ubilla. Les vingt mille écus que nous ferons parvenir par ce courrier à notre agent secret de Madrid nous assurent également le concours de l'homme de la reine, l'Amirante. Quant à Vcraga, Mancera et Arias, vous savez qu'ils ne peuvent manquer d'être absorbés par l'influence qu'exercent sur eux leurs collègues :