CHAPITRE V
l'affaire de la succession est donc en bon train.
— Sire, dit la marquise en voyant le roi s'arrêter pour lui laisser le temps de placer, si elle jugeait à propos, une observation ou une objection, il y a encore un côlé à envisager dans cette question des boucaniers, c'est de savoir si la maison d'Autriche n'essaye pas de tendre un piège à Votre Majesté.
Louis XIV réfléchit un instant, et ne voyant sans doute pas le piège auquel la marquise faisait allusion, il secoua lentement la tête d'une façon qui pouvait se traduire par « cela est possible, » puis, d'une voix grave :
— Continuez, madame, je vous prie, dit-il à la favorite.
— Vous savez, sire, reprit la marquise, que la maison d'Autriche a déjà tenté plusieurs fois de rendre Sa Sainteté le pape favorable à ses intérêts. Ne serait-il pas possible qu'on essayât de tirer parti auprès de la cour de Rome de votre refus d'aider à détruire les boucaniers ou flibustiers des Indes, qui portent, à ce qu'il paraît, un si grand préjudice à la religion et bravent chaque jour la colère du ciel, en se livrant aux plus abominables sacrilèges? Cette tactique, qui ne manquerait ni de perfidie ni d'adresse,
est assez dans les habitudes et les traditions de la diplomatie autrichienne.
— Je suis heureux de me trouver encore cette fois d'accord avec la raison, répondit le roi avec une galanterie moitié affectueuse et moitié solennelle.
On sait que Louis XIV, lorsqu'il consultait la marquise de Maintenon devant ses ministres, l'interpellait ordinairement par : « Que pense votre solidité? Que dit la raison? »
— Il faudra, avant de s'arrêter à une détermination définitive, reprit le roi après un court silence, s'assurer si aucun intérêt personnel ne porte le comte de Monlerey à prendre une position partiale dans cette question. Une fois cette assurance acquise, j'aviserai à la demande du roi Charles II.
Louis XIV resta de nouveau silencieuxpendant quelques secondes, puis s'adressant à la marquise :
— Ah ! madame, lui dit-il avec une émotion profonde et des larmes dans les yeux, mon pauvre peuple en est-il donc réduit à une telle misère que vous ayez été forcée de vendre vos écuries pour vous procurer les vingt mille écus qu'il nous fallait envoyer à notre agent de Madrid ?