‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 196 sur 240 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

elle pas, au lieu de s'occuper d'affaires sérieuses, prendre plutôt quelques distractions qui ne la fatigueraient pas?

Comme la sensibilité extérieure de Louis XIV ne s'appuyait en lui sur aucun sentiment réel, ses larmes duraient peu ! Aussi la question de la marquise suffit-elle pour le retirer de sa grande douleur.

— Vous savez, madame, que je devais aller tirer, et que j'ai fait contremander la chasse, répondit-il.

— Mais il me semble, sire, que la chasse compte parmi les distractions violentes, dit madame de Maintenon, et ce ne sont pas celles-là que je vous conseille.

— Auriez-vous un projet, madame?

— Oui , sire ! Une personne à vous présenter !

— Quelle personne, madame !

— Ah ! quant à cela, sire, répondit la marquise avec un doux enjouement, tandis qu'une imperceptible rougeur montait à son front, vous ne le saurez pas!

— On ne se défie pas de soi-même, madame, lui répondit galamment Louis XIV. Ainsi, il s'agit d'une surprise ?

— Oui, sire, d'une véritable surprise!

— Eh bien ! voyons cette surprise, reprit le roi, qui, trop esclave de l'étiquette pour rechercher l'imprévu, ne le repoussait cependant pas quand il se présentait dans son intimité.

La marquise donna aussitôt l'ordre à l'un de ces messagers connus sous la dénomination de valets bleus, qui se trouvaient dans tous les appartements du palais, d'introduire la personne si mystérieusement annoncée.

Cinq minutes plus tard, Legoff, faisant son entrée dans le cabinet de la marquise, s'inclinait profondément, mais plein de calme et d'assurance, devant le roi.

Louis XIV avait pour habitude de regarder fixement ceux qu'il voyait pour la première fois, ou dans des circonstances solennelles. Parvenait-il à décontenancer ou à intimider l'homme mis en sa présence, son amour-propre en était agréablement flatté, et il se sentait disposé de prime-abord en faveur du malheureux mortel ébloui par l'éclat du soleil.

Aussi les courtisans, qui n'ignoraient pas cette faiblesse du grand roi, en tiraient-ils souvent un excellent parti. Plusieurs poussèrent môme la flatterie jusqu'à l'évanouissement!

Soit que Legoff ne connût pas cette particularité du caractère de Louis XIV, soit qu'il ne

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jugeât pas à propos de se prêter à ce petit et puéril triomphe d'amour-propre, toujours est-il qu'en relevant la tête, après son humble salut, il soutint d'un œil calme, fixe et assuré, le regard du roi.

— Que désirez-vous, monsieur? lui demanda Louis XIV en fronçant légèrement les sourcils.

— Sire, répondit Legoff d'une voix assurée et en baissant les yeux, car une fois sa tranquillité d'esprit constatée, il pouvait rendre hommage à l'autorité royale, sire, je désire, je veux même, daignez me pardonner d'employer une pareille expression en présence du roi, je veux ouvrir de tels horizons à votre gloire, que votre regard d'aigle ne puisse en sonder l'incommensurable étendue ! Je veux être le Fernand Cortez de votre règne, et laisser mon nom attaché au siècle que la postérité appellera le siècle de Louis XIV.

Ce mélange de hardiesse et de courtisanerie causa une véritable surprise au roi qui, se retournant vers la marquise de Maintenon, l'interrogea des yeux; la favorite, en proie à une vive émotion, car elle ignorait ce qui allait se passer, sourit doucement au roi, d'un air qui signifiait : « Je vous avais bien dit, sire, que cet homme vous distrairait ! »

— Et qui êtes-vous, monsieur? reprit le roi en examinant, avec une curiosité qui l'emportait sur sa dignité, le singulier personnage.

— Sire, je me fais appeler, car je désire garder l'incognito, le baron Lcgoff! Le nom sous lequel je suis connu, et je puis ajouter respecté et redouté, est celui de Montbars l'Exterminateur...

La marquise de Maintenon pâlit, et Louis XIV se laissant entraîner par l'étrangeté de la situation, répéta avec un étonnement réel et bien marqué :

— Montbars l'Exterminateur! Mais c'est le nom d'un célèbre flibustier, mort il y a dix ans!

Legoff sourit, et d'une voix grave et nettement accentuée :

— Montbars, que Votre Majesté me pardonne cette comparaison, Montb;irs est comme le roi de France, il ne meurt pas. Le roi est mort, vive le roi! Montbars est mort, vive Montbars!

Louis XIV, à cette réponse énigmatique, et tellement en dehors des choses raisonnables et possibles qu'elle lui parut présenter le caractère de la folie, se retourna de nouveau vers la marquise; niais madame de Maintenon évita son regard : la pauvre femme en ce moment eût été capable, tant elle ressentait d'effroi de la

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