CHAPITRE V
A cette réponse du boucanier, madame de Mainlenon pâlit, et recommença à maudire intérieurement l'impardonnable etcriminelle légèreté de son frère, tandis que Louis XIV, excité par le mystère qui enveloppait l'étrange individualité de Legoff ou de Montbars, reprenait son interrogatoire :
— Pour quel crime avez-vous été condamné? reprit-il : pour assassinat ou sacrilège?
— Pour avoir soutenu, sire, contre ce que j'ai cru être un abus de la puissance royale, les prérogatives de la noblesse et les droits du peuple.
— Alors pour crime de rébellion et de lèsemajesté?
— C'est, en effet, ainsi que les juges ont motivé leur sentence.
— Monsieur, reprit Louis XIV après un moment de réflexion, le pouvoir qui rapproche les rois de Dieu est, du moins vous le prétendiez naguère, le don de clémence ! J'ai bien voulu par respect et par affection pour madame, — le roi désigna la marquise, —ne pas exiger de vous votre nom ! Il est possible, si vous mettez à présent à mes pieds l'aveu et le repentir de votre faute, que je vous accorde votre grâce !
— Ma grâce, sire! répéta le boucanier d'une voix qui retentit vibrante comme une noie de
clairon; ah ! je supplie humblement le roi de m'épargner, je n'ose dire cet outrage, mais au moins cette douleur. Moi, gracié comme un vil ou un faible criminel! Que deviendraient alors mon énergie, mon courage! Non... non... point de grâce, sire; je le demande à Votre Majesté à deux genoux... que le roi me laisse le souvenir de la flétrissure qu'il a voulu m'imposer ; ce souvenir fait ma force et stimule mon génie. Legoff s'arrêta un moment, puis profitant de la stupéfaction causée à Louis XIV par sa réponse :
— Sire, ajouta-t-il avec une énergie dont on comprenait que le respect seul contenait l'éclat; sire, ne brisez pas le rêve qui soutient depuis près de vingt ans mes efforts, celui d'écrire ma vengeance dans l'histoire !
— Que signifient ces paroles, monsieur ? dit lentement Louis XIV en fronçant les sourcils.
— Elles signifient, sire, qu'accusé à tort d'avoir porté atteinte aux droits de la couronne, lorsque je défendais seulement les privilèges de la noblesse et la cause de la justice, je tiens à montrer d'une façon éclatante, en travaillant à la gloire de Votre Majesté, que jamais je n'ai cessé d'être un fidèle sujet.
Louis XIV, avec ce tact exquis qu'il possé-