CHAPITRE II
déchiriez mes vêtements ; expliquez - moi ce droit, et je resterai sans me faire prier; si vous agissez de voire autorité privée, alors c'est tout différent, prenez garde, je me fâcherai.
— Mathurin, venez donc ! cria en ce moment de Morvan qui ignorait la position critique de son hôte.
— Cher ami, dit le maquignon en se retournant vers Legallec, vous l'entendez, on m'appelle. Vite, je n'ai pas de temps à perdre, expliquez moi de quel droit vous me retenez, ou bien laissez-moi partir.
— Du droit du plus fort ! répondit Legallec en levant son penbas.
— Alors, il est naturel que j'use du même droit pour m'en aller, s'écria le paisible Mathurin qui, sautant avec une impétuosité de tigre sur le bàlon ferré du Breton, le lui arracha des mains et se précipita sur la foule.
Les Bretons manient avec une rare adresse le penbas; toutefois la façon merveilleuse avec laquelle Mathurin fit voltiger le sien dépassait de beaucoup, en fait d'habileté, tout ce qu'ils avaient vu jusqu'à ce jour.
En moins de temps qu'il ne nous en faut pour l'écrire, c'est à-dire en quelques secondes, trois Penmarckais gisaient à moitié tués aux pieds du
gg LES BOUCANIERS.
maquignon ; inutile d'ajouter que la foule menaçante et hurlante, qui naguère l'entourait, s'était dissipée comme par enchantement.
— Je regrette de m'être mis en colère, dit Mathurin aux fuyards, car la douceur est le fond de mon caractère. La faute en est à vous, je vous
avais avertis !
Le maquignon, toujours armé du penbas de Legallec, entra à son tour dans la mer et ne tarda pas à rejoindre, mais sans se presser, l'embarcation où de Morvan et Alain étaient déjà installés.
— Désirez-vous que je me mette au gouvernail? demanda-t-il au chevalier.
— Savez-vous donc conduire une barque?
— Ma foi, pas trop ; ce n'est pas mon métier.
— Alors, prenez un aviron et nagez de conserve avec Alain. Je resterai, moi, à la barre.
Mathurin, sans raconter au jeune homme et le danger qu'il venait de courir, et la façon aussi intrépide qu'heureuse dont il s'en était tiré, s'assit sur le banc parallèle à celui qu'occupait déjà Alain, et laissant tomber sa rame dans l'eau, se contenta de dire :
— Je suis prêt.
Décidément, Mathurin rachetait par de se-
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rieuses qualités son manque d'éducation ; il savait, selon l'occasion, se taire ou agir.
L'embarquement des trois compagnons de fortune n'avait pas, h l'opposition près des Penmarckais, rencontré jusqu'alors de sérieuses difficultés. Le danger ne commença guère pour eux, mais il fut alors terrible, qu'une fois que leur bateau eut francbi l'espèce de crique, garantie par d'énormes rocbers de la fureur de la tempête, qui les séparait de la mer.
Jamais l'Océan n'avait présenté un plus horrible spectacle. Un pilote eût reculé devant une pareille tempête et failli à son devoir. Lèvent venant du large et portant sur la terre, rendait la tâche des trois hommes presque impossible : repoussés sans cesse, ils n'avançaient guère, en vingt coups de rames, plus de la longueur de leur bateau.
— Prenez garde, M. le chevalier, dit vivement Alain, je viens d'apercevoir, à la lueur d'un éclair, là sur ce rocher dont cent pas nous séparent à peine, un hommearméd'un mousquet.
— Bah! la nuit est trop sombre et la lueur des éclairs trop fugitive, pour que la balle de ce mousquet, en supposant toutefois que ce ne soit pas une gaffe, puisse m'atteindre, répondit de Morvan avec insouciance.
— Ohé ! là-bas du canot, cria en ce moment, du haut de son rocher, l'homme armé que le domestique Alain venait de signaler; ohé! làbas du canot! Bon voyage. N'oubliez pas, s'il vous arrive malheur, que c'est aujourd'hui vendredi.
Ces paroles produisirent une telle impression sur le chevalier de Morvan et sur son domestique que le premier lâcha la barre, le second son aviron, et que l'embarcation, prise de travers par une énorme vague, manqua de chavirer et s'emplit à moitié d'eau.
— Si c'est comme cela que vous manœuvrez, dit Mathurin de sa voix la plus tranquille, il est inutile que vous songiez à porter secours à autrui ; je suis plutôt d'avis que nous retournions à terre.
— C'est pourtant vrai ! c'est aujourd'hui vendredi, répéta Alain accablé par cette horrible découverte.
— Imbécile! reprit Mathurin, t'arrive-t-il donc cinquante-deux malheurs par an? Non! Eh bien, alors, pourquoi calomnier les vendredis.
— Ah ! mais, s'écria presque aussitôt Alain avec joie, que je suis donc bête ! J'oubliais que je porte altacbée à mon cou une médaille de