‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 225 sur 240 · CHAPITRE VU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VU

mettre la sincérité en doute, je tiens à l'honneur du fils de mon ancien frère d'armes autant et plus peut-être qu'à mon propre honneur ! Au nom de votre père, le comte de Morvan, à genoux, Louis, et rendez votre épée!

Il y avait un tel accent de conviction, de tristesse, de douceur et de fermeté, tout à la fois dans la parole du boucanier; le souvenir qu'il venait d'évoquer produisit un tel effet sur l'esprit du gentilhomme, que, vaincu, subjugué par une force supérieure et à sa volonté et à son orgueil, il céda.

— Monseigneur, balbutia-t-il en fléchissant le genou devant le duc de Chartres, et en lui présentant son épée par la garde, je m'accuse d'un moment de folie, et j'attends vos ordres.

— Relevez-vous, monsieur, et reprenez votre épée dont la France a besoin , répondit avec dignité le duc de Chartres : on plaint les fous, on ne les condamne pas.

— C'est rude, mon enfant , que veux-tu? noblesse oblige! murmura le boucanier à l'oreille de Morvan.

Le duc de Chartres, après avoir fait cette réponse, salua courtoisement les deux gentilshommes, et s'éloigna en compagnie de Dubois.

— On ne condamne pas les fous ! Soit, peu-

sait l'abbé, mais on les enferme. Ce de Morvan est archifou , il faut donc qu'il soit arcbienfermé... J'y aviserai !

Une fois que le duc de Cbartrcs se fut éloigné, de Morvan offrit son bras à Nativa.

— Pourquoi cet air accablé et honteux, chevalier? lui dit la jeune fille. Je vous ai admiré tout à l'beure dans votre colère et dans votre humiliation... et à présent... je vous aime !

De tous les courtisans qui, soit par curiosité, soit par ambition ou par devoir, assistaient à la fête, le plus heureux était certes Louis de Morvan. Il n'avait ni grand cordon, ni charge lucrative et brillante, ni état de maison, rien enfin de tous ces biens et de toutes ces dignités qui, pour la plupart des nobles de l'époque, constituaient le bonheur; mais il aimait Nativa avec la ferveur enthousiaste d'une nature simple et puissante, et Nativa venait enfin de se lier à lui par un aveu qui, pour le cœur honnête et loyal du jeune homme, équivalait à un indissoluble serment.

En outre complément inespéré d'un bonheur auquel une heure auparavant il n'aurait osé croire, il avait gardé Nativa pendant près d'une demi-heure à son bras, l'entretenant de ses projets d'avenir, de ses souffrances du passé, de son enivrement actuel ; et l'adorable Espagnole, loin de se fâcher de sa hardiesse, avait paru l'encourager par d'enivrants regards et de douces paroles.

Aussi, lorsque de Morvan, après avoir reconduit Nativa auprès de son père, se retrouva seul, était-il ivre de joie. Si quelqu'un lui eût adressé alors la question la plus banale et la moins embarrassante, il est certain que le jeune homme eût été incapable d'y répondre ; il ne savait ni où il était, ni ce qu'il faisait; il regardait sans voir, et écoutait sans entendre ; une seule pensée absorbait toutes ses facultés ; la pensée qu'il était aimé. En dehors de sa Nativa, rien n'existait pour lui dans la nature.

Ce fut Legoff qui le retira de cette espèce d'extase.

— Eh bien ! mon cher Louis, lui dit le boucanier, qui n'avait cessé, tout le temps que le jeune homme était resté avec l'Espagnole, de le suivre à dislance; eh bien! mon cher Louis, j'espère que vous ne vous repentez pas d'être

Page 1