CHAPITRE VIII
venu à la fête. Tudieu ! quels transports!... Savez-vous bien qu'auprès de vous le grand Amadis des Gaules n'aurait guère brillé! Si votre constance répond à votre passion, voilà un amour qui vous accompagnera jusqu'à la tombe!
— Dites, mon cher LegolF, jusqu'au ciel !
— Peste! il vous faut l'éternité!... Heureusement, mon cher enfant, qu'à votre âge l'éternité en amour se résume par trois mois de fidélité... ce qui est déjà fort joli !
— Ah! baron, pouvez-vous parler ainsi!
— Dame, je parle de souvenir et par expérience! Je n'ai jamais aimé plus de quinze jours! C'est donc par pure complaisance et pour ne pas trop choquer votre enthousiasme, que je vous accorde trois mois ! Voyons, causons un peu raison , si c'est possible. Dans la vie, vaincre n'est pas le plus difficile; le plus mauvais général, aidé par un caprice de la fortune, peut battre le plus grand capitaine de son temps. L'essentiel, lorsqu'on a le dessus, c'est de savoir profiter de la victoire, tirer parti de l'avantage que vous a donné le hasard. C'est alors que l'homme supérieur révèle son génie et sa puissance. Quels sont vos projets?
— Mes projets? répéta de Morvan avec étcn-
oement et comme s'il ne comprenait pas cette question. Mais je n'en ai aucun, baron. J'aime Nativa, je suis aimé d'elle, l'avenir est à moi! Voilà tout.
— Mon cher Louis, les gens qui, se fiant à l'avenir, négligent le présent, ne réussissent jamais!... De deux choses l'une: ou bien Nativa vous aime ou elle ne vous aime pas : dans le premier cas, elle n'a rien à vous refuser; alors, faites-en votre m;iîlresse; dans le second, elle se moquerait de vous; repoussez-la avec indifférence et dédain, et ne lui laissez pas se jouer impunément et froidement de votre passion.
Ces paroles, prononcées par Legoff avec cet air de bonhomie qu'il savait si bien prendre, affectèrent péniblement de Moivan.
— Baron, lui répondit-il d'une voix grave, l'amitié qui vous a lié à mon père rend votre personne sacrée à mes yeux et vous vaut mon amitié et mon respect. Ce serait un manque de générosité de votre part que d'abuser de cette position pour insulter mes sentiments les plus chers et les plus intimes. Je vous en conjure donc, au nom du comte de Morvan, votre ancien frère d'armes, votre matelot, pour me servir de votre expression, ne touchez pas à mon amour pour Nativa.