CHAPITRE VIII
— Puisque ce sujet de conversation vous est pénible, mon cher Louis, répondit Legoff, je m'engage volontiers à le bannir désormais de nos entretiens. Toutefois, laissez-moi vous dire auparavant, pour la première et la dernière fois, toute ma pensée.
— A cette condition, soit, parlez, je vous écoute, répondit le jeune homme avec résignation.
— Mon pauvre enfant, reprit le boucanier, je vous vois avec peine, avec douleur même, vous engager dans une voie funeste. Il suffit qu'un jeune homme rencontre au début de sa carrière une femme qui se joue de son amour, pour que tout son avenir en soit troublé. Eh bien ! en mon âme et conscience, Notiva ne vous aime pas. Oh ! vous avez beau sourire d'un air triomphant et sûr de vous-même, votre confiance ne peut rien sur mon expérience. Nativa, je le confesse, présente un rare assemblage de séductions. Il est impossiblede rencontrer une beauté plus souveraine, une grâce plus parfaite, un sourire et un regard plus enchanteurs. Que diable! je ne suisni un imbécile, ni un aveugle ; je vois ce qui est. Oui, mais à côté de ces perfections physiques que je ne cherche même pas à contester, il y a un cœur d'une
implacable cruauté , une force de volonté qui se joue des obstacles, une persévérance inouïe. Croyez-moi, Louis, cette femme, si vous vous livrez ainsi à elle, pieds et poings liés, fera de vous un instrument : un levier ou un poignard; elle se servira de vous pour détruire un obstacle ou se défaire d'un ennemi; mais, je vous le répète, elle ne vous aimera jamais!
— Je tiens ma promesse, je vous écoute, dit de Morvan avec calme. Poursuivez, baron.
— Une femme, croyez-moi, Louis, reprit le boucanier, n'aime jamais l'homme qui est sa dupe; elle se sent trop supérieure à lui ; elle le méprise ! J'entrevois dans l'avenir, si vous ne parvenez à vous roidir contre la passion qui vous courbe sous son joug, j'entrevois, dans l'avenir, d'horribles catastrophes ! Tenez, Louis, je ne devrais peut-être pas vous parler ainsi que je vais le faire, mais j'éprouve pour vous ce que je n'ai jamais ressenti pour moi : j'ai peur! Louis, au nom de votre père, le seul êlre que j'aie jamais aimé, au nom de votre père, que mon cœur pleurera toujours; croyez-moi, renoncez à celte femme : entre elle et vous, il y a une barrière infranchissable et qui vous sépare à tout jamais!... Votre regard brille d'orgueil, vous comptez sur votre jeunesse et sur votre