‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 27 sur 240 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

semblable à celle qu'il venait de condamner, lorsqu'il vit le chevalier, tenant de sa main gauche l'étranger par les cheveux, se saisir avec la droite d'un cordage qui pendait en dehors du navire.

— Allons, du courage, mon enfant ! lui criat-il en lui tendant son aviron, que le chevalier, grâce à une rare présence d'esprit, put saisir; du courage, vous voilà sauvé !

En effet, une minute plus tard, de Morvan et l'inconnu, qui lui devait la vie, se trouvaient dans le canot; seulement l'étranger avait perdu connaissance.

Cette scène dramatique avait à peine duré cinq minutes.

— Allons, reprit le maquignon, à présent nageons ferme, et tâchons de gagner le rivage avant que la tempête ne recommence.

Tous ces événements s'étaient passés, je le répèle, si rapidement que de Morvan n'avait pas même remarqué le visage de Nativa : aussi, lorsque plus tranquille d'esprit, il regarda la jeune fille qui gisait inanimée à ses pieds, laissat-il échapper une exclamation d'admiration et d'étonnement.

A cette exclamation, le maquignon Mathurin haussa les épaules d'un air de mépris et de

colère, et appuya sur son aviron avec une telle force qu'il le fit plier aux deux tiers de sa longueur.

il r

Nativa, à l'époque où commence cette histoire, avait dix-sept ans. Née sous le soleil brûlant du tropique , et par conséquent d'une extrême précocité, elle était déjà, quoique à peine au sortir de l'enfance, dans toute la splendeur et le développement de sa beauté.

Jamais de Morvan , dans les rêves les plus insensés de sa solitude, n'avait entrevu, même flottante et indécise, une image qui se rapprochât de l'adorable perfection de Nativa. Aussi, à peine son regard eut-il glissé sur les lignes admirables que présentait le corps de la jeune

fille, qu'il se sentit comme étourdi par une révélation merveilleuse : il devina des horizons nouveaux, comprit que sa rude et brumeuse Bretagne n'était qu'un point insignifiant perdu dans l'immensité de l'univers , et un poignant regret le saisit au cœur en songeant aux belles années qu'il avait si sottement égrenées au milieu des rochers déserts de la côte de Penmarck.

La femme créole a été presque toujours grotesquement travestie dans les récits des romanciers d'Europe : nous demanderons donc la permission au lecteur de la lui présenter telle qu'elle existe, avec ses perfections et ses défauts.

La créole n'est point, ainsi que des romanciers crédules ou qui avaient intérêt à l'être, l'ont souvent écrit, sur la foi de voyageurs qui n'avaient jamais voyagé , une mcssaline avide de honte , une maîtresse exigeante qui stimule l'amour faiblissant d'un amant avec la pointe d'un poignard ; une coquette impitoyable qui triomphe et se raille des souffrances de ses victimes et se fait un piédestal de leur désespoir ; loin de là ! La créole véritable est souverainement bonne et compatissante : crédule et naïve comme une enfant, elle déroute les psychologistes les plus profonds par une simplicité et

Page 1