CHAPITRE III
une candeur de caractère qu'ils ne comprennent pas et qu'ils croient par conséquent devoir expliquer d'une façon dramatique. D'une fidélité ordinairement remarquable et qui tranche avec le gracieux laisser-aller de ses manières, la créole fait de son amour sa religion : à l'abnégation de l'esclave, elle joint le dévouement intelligent de la femme ; elle sait aimer un sot sans s'apercevoir qu'elle lui est supérieure, et une seule illusion suffit pour la conduire doucement^ travers la vieillesse, jusqu'à la tombe.
A présent, — et ainsi s'explique pour moi l'erreur des voyageurs qui ont voyagé — supposez une créole indignement trompée au début de la vie : elle cesse d'être une femme, elle devient une tigresse en fureur ! Une fois violemment jetée hors de sa nature douce et nonchalante, elle ne distingue plus le bien du mal ; il lui faut, dût son désir causer la perte de l'univers, accomplir sa vengeance ; alors elle marche à son but, droit devant elle, foulant tout à ses pieds, famille, religion, reconnaissance, vertu; il faut qu'elle arrive ; mais , je le répète, cette femme présente une exception, et il serait souverainement injuste delà confondre avec la véritable créole. Revenons à Nativa.
Les tresses à moitié défaites de ses cheveux
noirs, d'une finesse, d'un lustre et d'une profusion rares, inondaient, en l'encadrant admirablement, son visage, d'une coupe ovale parfaite; rien d'intelligent, de doux et d'énergique à la fois comme le regard de ses grands yeux d'un bleu sombre et velouté; son nez, d'une forme droite irréprochable, n'avait rien de ces arêtes délicates, mais un peu dures et tranchées, qui défigurent, sans que l'on puisse s'en rendre compte, les plus jolis visages, en y empreignant un caractère de résolution ou de dureté en désaccord avec la timidité et la faiblesse féminines , ces deux grâces irrésistibles qui séduisent les yeux par le cœur.
Quant à sa bouche, c'était celle d'une enfant; seulement ses lèvres nuancées du plus vif incarnat, plutôt épaisses que minces, et dessinées avec une rare perfection, annonçaient une sève et une puissance que ne possède pas l'adolescence.
Au moment où de Morvan remarqua pour la première fois Nativa , la jeune fille n'était pas telle que nous venons de la dépeindre : la violente émotion qu'elle avait éprouvée en voyant son père tomber à la mer avait jeté la pâleur et l'immobilité de la mort sur son adorable visage.
Toutefois sa beauté, au lieu de disparaître,