CHAPITRE III
Les réponses froides et sèches de de Morvan produisirent un effet bien différent sur deux des personnes que contenait l'embarcation : une teinte de tristesse, semblable à un de ces nuages légers qui à peine formés disparaissent l'été dans l'azur du ciel, passa sur le visage de la jeune fille : elle resta toute pensive, tandis qu'un sourire joyeux et approbateur épanouissait les lèvres du maquignon Mathurin.
Le gentilhomme breton ne s'était pas trompé dans ses calculs. A peine vingt minutes s'étaientelles écoulées depuis la demande de Nativa, que l'embarcation ne se trouvait plus éloignée qu'à cent pas de la grève. Encore quelques secondes et les pieds des naufragés allaient enfin fouler le sol, quand de Morvan imprima un brusque mouvement à la barre et changea la direction suivie par le bateau.
— Avez-vous donc envie de recommencer une nouvelle promenade en mer? lui demanda le maquignon Mathurin avec ce sang-froid un peu moqueur qui semblait lui être habituel.
— Non, répondit le jeune homme, mais je ne tiens nullement à être massacré. Regardez donc un peu la réception qui nous est préparée sur la plage.
— Tiens , s'écria Mathurin en levant les
yeux, mais ils sont pleins de persévérance ces braves Penmarckais ! C'est fort joli à eux d'avoir ainsi attendu notre retour sans se décourager pendant une dizaine d'heures! Ces gars-là, s'ils n'étaient pas dénués d'esprit, pourraient prétendre à tout ! Tonnerre. Quelle profusion de gaffes, de haches et de crocs en notre honneur ! De quoi dépecer dix baleines !
— Nous sommes perdus ! dit alors Nativa qui pâlit légèrement, mais resta impassible et fière dans sa contenance.
— Oh ! ne craignez rien , mademoiselle , s'écria de Morvan ; grâce à Dieu, j'ai eu la précaution de m'armer ; je dispose de la vie de deux de ces misérables, et j'userai de mon pouvoir. Cet exemple suffira pour faire rentrer ces sauvages dans le devoir.
Le jeune homme retira alors de dedans son manteau ses pistolets qu'il y avait placés pour les garantir de l'eau de mer, et les arma après en avoir vérifié les amorces.
Au même instant, un homme couché sur un rocher isolé qui n'était guère séparé de l'embarcation par plus de quinze pas, se leva vivement et dirigea vers de Morvan le canon d'un mousquet. »
— Legallec ! s'écria Alain en s'élançant de