CHAPITRE III
Mathurin au bas Breton, mais ce dernier comme frappé par une idée subite, poussa une exclamation et retenant par le bras le maquignon :
— Ah çà ! pourricz-vous me dire auparavant qui vous êtes? lui demanda-t il en le regardant en face, car qui m'assure, à moi, que vous ne voulez pas vous sauver, et que je vous reverrai, si je vous laisse partir! Votre conduite ne me paraît pas franche! rien ne me prouve que vous n'êtes pas un complice de Legallec!... Je sais bien que vous avez fait semblant de partager nos dangers , mais c'était peut-être encore pour mieux cacher votre jeu ; car enfin pourquoi , après m'avoir donné deux écus pour me faire causer sur le compte de M. le chevalier, êtesvous venu lui demander l'hospitalité? Qu'est-ce que vous lui voulez, à mon maître?
— Lui faire mes offres de service, pour lui vendre un cheval.
— Laissez-moi donc tranquille ; est ce que vous vous imaginez que parce que je n'ai pas reçu une éducation entière, je suis un imbécile complet ! que je prends pour de l'argent comptant votre profession de maquignon! Vous maquignon ! ah! mais, là, c'est trop drôle! Il n'y pas dans tout le port de Brest un marin capable de lutter avec vous pour la nage ! Je n'ai jamais
vu encore manier un aviron comme ça!... Et vous vous prétendez maquignon!... Farceur, va! Voyons, qu'êtes-vous?
— Je suis un peu pressé pour le moment, répondit Mathurin, qui, prenant en souriant le bas Breton par la taille, le souleva de terre avec la même facilité que si c'eût été un enfant et l'envoya rouler à cinq pas devant lui sur la plage.
Pendant qu'Alain, plus surpris encore que meurtri de sa chute, se relevait lentement, Mathurin s'éloignait à grands pas.
II me faudrait un pinceau , au lieu d'une plume, pour pouvoir rendre le regard de haine implacable que le maquignon jeta en passant devant lui sur le père de Nativa, couché sur le s.iolt
— Quelle rencontre inouïe ! murmurait-il les poings crispés et en se mordant les lèvres jusqu'au sang. Et c'est Louis qui l'a sauvé! Ah! Sandoval, comte de Monterey, puisque la fatalité t'a mis de nouveau sur ma route, prends garde à toi !
Dans un vaste lit à baldaquin, placé dan: e grande chambre à l'ameublement riche v, gothique, se tenait couché un jeune homme au visage pâle et aux traits amaigris : c'était de Morvan, qui, transporté au château de Leguilloux de Pennenrose, luttait depuis quinze jours contre la fièvre et le délire.
La blessure du gentilhomme était extrêmement grave : il lui avait fallu une force de volonté réellement extraordinaire pour continuer, après l'avoir reçue, et cela sans laisser paraître
aucun signe de douleur ou de faiblesse, à diriger la marche de l'embarcation.
Seulement une fois son devoir accompli et Nativa mise en sûreté, une violente réaction s'était opérée en lui et il était tombé privé de sentiment, ainsi que nous l'avons déjà dit dans le précédent chapitre. Recueilli, ainsi que le père de Nativa, par les gens des seigneurs de Lcguilloux de Pcnnenrose, de Morvan, depuis quinze jours, n'avait pas encore recouvré la raison : c'était à un de ces phénomènes mystérieux que nous qualifions, dans notre ignorance, de hasard, et qui sont le secret de la Providence, qu'il devait de n'être point mort quand le médecin du château avait opéré l'extraction de la balle profondément enclavée dans son épaule.
Le matin même du jour où recommence ce récit, le praticien, à la grande joie d'Alain, venait de déclarer pour la première fois que l'état de Morvan ne lui inspirait plus d'inquiétude, et qu'il répondait corps pour corps de sa guérison.
Alain, penché sur le lit de son maître, épiait avec une sollicitude qui contrastait avec sa nature un peu sauvage, le sommeil du malade.
— Si le frater s'était trompé, disait-il, bien