‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 44 sur 240 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

tant il lui semblait grand ; le regardait-elle d'une façon hautaine ou moqueuse, il se mettait à désespérer de l'avenir, et des idées confuses de suicide lui passaient à travers le cerveau.

S'il ne l'avait pas aimée avec cette violence d'un premier amour qui touche souvent à la folie, de Morvan aurait été parfois effrayé de l'étraugeté d'esprit de la jeune fille; tout en elle était contradiction, spontanéité, mystère. Elle tombait par moments dans des rêveries profondes, qui décelaient un passé gros d'événements et de souvenirs; tout à coup une gaieté folle, que rien ne semblait motiver, remplaçait brusquement sa tristesse. De Morvan, lui, se contentait de jouir d'une joie et de souffrir de douleurs qui lui étaient complètement inconnues.

Un matin que le gentilhomme, après une nuit de délicieuse insomnie, venait, pour mettre un peu de calme dans ses idées, de descendre dans le parc du château, il aperçut, assise sur un banc, Nativa qui, pensive et la tète inclinée sur la poitrine, paraissait absorbée par de graves méditations.

— Ah ! c'est vous, M. de Morvan! lui dit-elle après qu'il l'eut contemplée tout à son aise en silence, car elle ne s'était pas aperçue d'abord

de son arrivée ; je remercie le hasard qui vous envoie : j'ai à vous parler.

Le jeune homme eût bien voulu répondre, mais il se sentit tellement ému, qu'il se contenta de s'incliner profondément. Son cœur battait avec violence. La jeune fille l'invita par un gracieux mouvement de tête à prendre place à ses côtés; puis quand il eut obéi, elle reprit d'une voix parfaitement calme :

— Mon père m'a annoncé hier au soir, monsieur, qu'il se sentait assez fort pour se mettre en route; et il est probable que nous partirons aujourd'hui ou demain pour continuer notre voyage. Jusqu'à présent, M. de Morvan, dans la crainte de jeter un nuage dans notre éphémère intimité, j'ai reculé devant l'expression de ma reconnaissance; je neveux ni ne puis cependant me séparer de vous à tout jamais, sans vous exprimer ma profonde gratitude : croyez que mon père et moi n'oublierons jamais, M. le chevalier, votre noble dévouement, et que chaque jour votre nom trouvera place dans nos prières.

— Nous séparer! répéta de Morvan d'une voix sourde et après un moment de silence. Mais c'est impossible, mademoiselle!... que voulezvous donc que je devienne sans vous !...

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