‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 45 sur 240 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le trouble du malheureux jeune homme était si sincère, sa pâleur si grande, sa souffrance si visible, que Nativa ne put se formaliser de ce cri parti du cœur.

— Tenez, mademoiselle, reprit de Morvan avec des sanglots contenus dans la voix, puisque vous croyez me devoir quelque reconnaissance, eh bien , écoutez-moi , je vous en conjure, sans m'interrompre et sans vous fâcher : cette condescendance de votre part me récompensera au centuple du peu que j'ai été assez heureux de faire pour vous!

— Je pars demain, monsieur; qu'il soit fait aujourdhui selon votre volonté!

De Morvan, mystère inexplicable du cœur humain, se repentit alors de sa hardiesse ; il eût donné dix ans de sa vie pour pouvoir retarder une explication qu'il désirait ardemment avoir : toutefois, il s'était trop avancé pour qu'il lui fût possible de reculer sans tomber dans le ridicule ; il continua donc d'une voix presque inintelligible, tant elle tremblait :

— Oh ! ne craignez pas, mademoiselle, que ma hardiesse s'élève jusqu'à des prétentions insensées! Vous m'avez avoué que vous possédiez des richesses immenses ; je sais que votre nom compte parmi les plus illustres de la grande

noblesse d'Espagne, et je ne suis, moi, qu'un pauvre et obscur gentilhomme sans fortune, sans protection, sans avenir! Vous voyez bien que je ne pourrais songer sans folie à faire rencontrer nos destinées ! Ce que je veux vous dire, c'est que je vous aime d'une amitié tellement respectueuse et dévouée, qu'elle touche à l'adoration ! que si vous vous refusez à accepter mon dévouement, mon existence sera à tout jamais gâtée ; que vous perdrez mon âme ! Ce que je demande de vous, mademoiselle, c'est que vous me permettiez de vous suivre de loin, et de me tenir toujours à portée de recevoir vos ordres. Oh ! ne craignez point d'avoir jamais à rougir de celte liaison; je ne vous parlerai jamais... jamais votre nom, enfoui au plus profond de mon cœur, n'arrivera jusqu'à mes lèvres... Je serai votre esclave... Vous me commanderez avec un regard !...

De Morvan, trop ému pour pouvoir continuer, s'arrêta alors. De grosses larmes coulaient silencieuses le long de ses joues. Nativa n'avait rien perdu de son calme et de son sang-froid; seulement, elle semblait réfléchir.

— M. le chevalier, lui dit-elle après une légère pause, je crois à votre amitié; mais je repousse l'exaltation qui l'accompagne et que j'at-

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tribueavec raison à votre faiblesse momentanée, suite inévitable delà grave maladie que vous achevez de subir. A part l'exagération de votre langage, il est encore une chose que je blâme dans les paroles que vous venez de prononcer, c'est la distance que vous semblez établir entre nous deux par rapport à nos différences de fortune : un gentilhomme, monsieur, et moi aussi je sais que vous appartenez à une excellente maison, est l'égal de tout le monde; car il porte une épée, et nul n'a le droit de mettre obstacle à son courage ou à sa colère, dès qu'il combat pour la gloire de son pays ou pour l'honneur de son nom !... Je vous parle peut-être un langage en désaccord avec les habitudes des femmes de votre pays, poursuivit Nativa après avoir fait une nouvelle pause et en changeant de ton; que voulez-vous, monsieur ! il faut me pardonner. Nous autres Espagnoles, nous ne sommes pas habituées à nous entendre adresser de banals hommages ; nous prenons au sérieux les paroles sérieuses que nous adressent les gens d'honneur, et nous y répondons, non pas avec notre esprit, mais avec notre loyauté et notre cœur.

La réponse de Nativa était vague, elle combla néanmoins de Morvan de joie. Toutefois, il eut

assez de force de caractère pour ne pas laisser éclater son transport.

L'amour lui donnait déjà la science du savoirvivre.

Quant à la jeune Espagnole, il eût été facile à un observateur placé en dehorsde son influence, de deviner à la fixité vague de son regard, à sa tête inclinée, évidemment sous le poids d'une idée, à son front soucieux, à son petit pied battant distraitement, et sans qu'elle s'en doutât, une cadence à laquelle elle ne songeait pas, qu'elle s'entretenait intérieurement avec une pensée grave qui pesait sur sa volonté.

Tout à coup la charmante enfant, dont le chevalier attribuait l'espèce de recueillement à l'aveu qu'il achevait de lui faire, releva la tête par un geste mutin, et, se retournant vers lui :

— M. de Morvan, lui demanda-t-elle sans aucun préambule, êtes-vous superstitieux?

Cette question surprit assez vivement le jeune homme, qui répondit en souriant :

— Je suis Breton, mademoiselle. C'est assez vous dire que je crois à tous les faits qui dépassent mon intelligence.

— Chevalier, vous avez raison !

— Puis-je vous demander, mademoiselle, re-

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