‹ Les boucaniers (volume 2)Chapitre 5 sur 240 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

heure, répondit Alain en se grattant l'oreille d'un air embarrassé, mais j'aime à croire que vous ne vous en servirez pas aujourd'hui...

— Et pourquoi ne m'en servirai-je pas , M. Alain?

Le mot de monsieur parut offenser vivement le bas Breton, qui répondit avec une brusque franchise :

— Parce qu'il faudrait avoir perdu le sens commun pour s'embarquer quand le Moine pousse des soupirs qui s'entendent à six lieues à la ronde!... Ce serait tenter la bonté de Dieu et de la Vierge ! Tenez! écoutez!...

Alain n'avait pas achevé sa phrase, lorsque ce bruit bizarre, étrange dont j'ai déjà parlé, et qui ressemblait, ai-je dit, au mugissement étouffé et lointain d'un lion en fureur, s'éleva avec plus de force encore que la première fois.

Le maître et le domestique se regardèrent un moment en silence.

— Qu'avez-vous à répondre à cela? reprit enfin ce dernier.

— J'ai à répondre que si je retarde encore d'une heure mon départ , demain matin au point du jour la côte de Penmarck sera couverte de débris et de cadavres...

Un joyeux sourire, remarqué par le che-

valier de Morvan, passa sur la figure d'Alain.

— Sais- tu bien, lui dit-il, que si je ne te savais pas un bon et honnête garçon, ce sourire te vaudrait une rude correction de ma part? Quoi ! misérable, tu n'as pas honte de t'associer ainsi à la fureur de la mer, et, plus impitoyable que la tempête , d'accueillir par l'assassinat et le vol les malheureux naufragés qu'elle t'envoie!... Mais tu es donc un monstre. Voyons, parle, tâche de m'expliquer ta hideuse façon de voir... Quel prétexte trouves -tu pour motiver ta cruauté?...

Alain accueillit cette violente apostrophe avec un calme parfait.

— Vous ne me battrez pas, mon maître, répondit-il d'une voix tranquille, parce que vous êtes trop glorieux pour abuser de ce que le bon Dieu vous a fait plus fort que moi ; vous auriez honte de votre triomphe!... Quant à ma façon de voir les choses, il est inutile que je converse là-dessus avec vous, puisque entendre la vérité vous met aujourd'hui en fureur.

Le flegme du paysan bas Breton désarma le gentilhomme qui reprit en adoucissant sa voix :

— Tu peux parler sans crainte, Alain, je te promets, moi, de t'écouter sans colère!

— Eh bien ! puisque c'est par votre ordre,

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