CHAPITRE V
querais, je quitterais la France, et j'irais chercher sous un ciel étranger la part de soleil que me refuse ma patrie.
— Vous iriez sous un ciel étranger! Soit; mais lequel? L'univers est vaste; votre pensée ne s'est-elle jamais fixée d'une façon précise sur la terre de vos rêves?
— Oui, mademoiselle! celte terre est l'ile que vous appelez en Espagne H ispaniola, et que nous autres Fiançais nommons Saint-Domingue!
Cette réponse produisit un effet extraordinaire sur Nativa : un tressaillement nerveux, qu'elle ne put dissimuler, agita son corps; ses lèvres se décolorèrent. De Morvan crut un instant qu'elle allait perdre connaissance.
— Au nom du ciel, qu'avez-vous, mademoiselle? s'écria-t-il hors de lui et en lui saisissant, sans y songer et sans qu'elle s'en aperçût, la main alors moite et humide. Voulez-vous que j'appelle, que j'aille chercher du secours?
— Non, je vous remercie, ce n'est rien... une faiblesse passagère... Je me sens mieux. Ainsi, M. de Morvan, c'est, dites-vous, ajouta vivement Nativa en reprenant la conversation, à Hispaniola que vous voudriez vous rendre?
— Oui, mademoiselle, à Saint-Domingue.
— Singulière chose que la destinée! s'écria
l'Espagnole avec une exaltation qui fît tressaillir de Morvan de surprise, comment serait-il possible de nier la fatalité et de révoquer en doute les desseins de la Providence, lorsque des faits aussi extraordinaires que ceux qui m'arrivent viennent ainsi répondre à mes plus secrètes pensées? Un naufrage m'éloigne de Brest, me jette sur une plage déserte de Bretagne; je me désespère du retard qu'apporte cet événement à l'accomplissement de mes projets, et voilà que, sur cette plage ignorée , je trouve ce que j'aurais peut-être vainement cherché ailleurs. Ah ! M. de Morvan, poursuivit la jeune fille dont l'exaltation croissait de plus en plus, oui, je crois à présent que nos deux destinées devaient se rencontrer, que nous sommes appelés à nous revoir.
— Que Dieu vous entende, mademoiselle! répondit le gentilhomme aussi étonné que joyeux. Mais, de grâce, expliquez-moi, je vous en supplie, comment mes paroles ont pu vous causer une aussi violente émotion?
— M. de Morvan, le dévouement obéit, mais n'interroge pas, dit Nativa en affaiblissant, par un charmant sourire, ce que ces paroles pouvaient avoir de dur et de déplaisant en ellesmêmes.