CHAPITRE V
— Vous avez raison, mademoiselle, répondit le Breton avec simplicité.
Un léger silence interrompit alors pendant quelques secondes la conversation des deux jeunes gens ; ce fut Nativa qui le rompit la première :
— M. de Morvan , dit-elle, s'il vous fallait vous mettre demain en route pour accomplir un long voyage, ne seriez-vous pas arrêté par le manque d'argent?
— Je possède quelques économies, répondit le jeune homme en rougissant.
— Oui, des économies bretonnes, c'est-à-dire quelques centaines d'écus!
— Beaucoup moins que cela, mademoiselle.
— Alors permettez-moi...
— Je vous conjure de ne point achever votre phrase, dit de Morvan, qui, malgré son amour, pâlit de honte et de colère. Nous autres gentilshommes bretons, mademoiselle, nous pouvons donner notre corps et risquer notre âme, mais nous ne vendons jamais notre honneur!
— J'aime et je comprends votre réponse , monsieur ! elle est castillane ! dit Nativa en laissant tomber sur le jeune homme un regard d'une ineffable douceur. Mais à présent que, moi aussi, j'ai reconnu mes torts, revenons à la
difficulté qui se présente. Si vos économies ne sont pas suffisantes pour couvrir les frais de voyage, que ferez-vous?
— Je subirai l'inconvénient de ma pauvreté, j'emprunterai!
— Vous emprunterez !... Mais vous ne connaissez personne!
— Vous tenez donc à me faire vider le calice de la honte jusqu'à la lie, mademoiselle, dit douloureusement de Morvan. INe craignez rien, pour obéir à vos ordres, je ne reculerai devant aucune humiliation ! Je demanderai à l'armateur Cointo qu'il m'avance une année de ma pension, et je suis persuadé qu'il ne se refusera pas à ma prière.
De Morvan s'attendait à ce que la jeune fille le remercierait par quelques bonnes paroles de sa soumission, mais il fut déçu dans son espoir.
JVativa, entièrement préoccupée de l'idée fixe qui la faisait agir, lui répondit froidement :
— Cette démarche me semble en effet infaillible. Eh bien , alors, chevalier, puisque vous êtes résolu à la tenter, il faut que vous partiez demain au plus tard pour Brest; les moments sont précieux.
— En ce cas, je partirai ce soir, mademoiselle.